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Les Suds à Arles : Xylouris White, Alba Molina, Aman Doktor et Altin Gün réconcilient les rives de la Méditerranée

Les Suds à Arles : Xylouris White, Alba Molina, Aman Doktor et Altin Gün réconcilient les rives de la Méditerranée

13 juillet 2018 | PAR Thomas Gayrard

Pour son troisième soir de festival musical, Arles se place au cœur d’une Méditerranée lancinante et tonitruante, nous invitant au voyage d’expériences rares et de troubles vis-à-vis entre Andalousie, Grèce et Turquie.

On embarque ce Jeudi, à l’heure de l’apéro, dans le cadre majestueux et paisible de la Cour de l’Archevêché, là où chaque jour le Festival programme ses bien nommés Moments Précieux, avec le surprenant alliage du joueur de laouto grec Georgios Xylouris et le batteur australien Jim White (qui joua pour Nick Cave ou Cat Power entre autres). Pour nous présenter si singulière expérience, on nous aura déjà fourni quelques métaphores vantant l’AOC crétois de la formation : le si sain régime local, baigné d’huile d’olive ; ou l’allégorie de la chèvre, moins pour commenter le look de nos musiciens (quoique… chevelure et barbe fournie, ils ont quelque chose de la noblesse sauvage de ces bêtes telles qu’on les trouve, toisons chamarrées et cornes sculptées, sur les bords de route en Grèce), que pour exposer leur projet, initié à la manière du caprin qui s’aventure sur la pente et invente des sentiers là où il n’y a que caillasse. Ne manque que l’image du Dédale, et en effet, enfermés que nous sommes entre des murs séculaires, avec quelque chose d’Icare au dessus de nous – le soleil du soir qui toujours illumine comme un prodige la pierre d’Arles, le chant et la danse des moineaux qui toujours ici redoublent le spectacle -, nous voilà à ne plus savoir lequel suivre des deux fils d’Ariane. A droite, le hiératisme de statuaire de Xylouris fait briller l’aigu/aiguisé des cordes du luth ; à gauche, retentit la gravité de la batterie derrière laquelle un White animal, chemise ouverte et gueule hirsute, jongle et danse avec ses baguettes, au risque parfois de phagocyter son comparse. Et tout deux de nous faire comme entendre la terre et le ciel de Crête, Ouranos et Gaïa réunis. Humeurs du vent, d’une brise ténue tout juste perceptible, aux roulements et vacarmes de tempête qui rappellent un déchaînement rock prog. Puissance tellurique charriée par la voix de roc du Crétois, quand il reprend ses lamentos ancestraux.

De pareils lamentos, on entend résonner l’écho en première partie de la soirée au théâtre antique, d’un bord à l’autre de la Méditerranée, lorsque l’Andalouse Alba Molina, ex-mannequin et artiste aux déjà mille vies, s’offre un hommage à ses propres parents disparus, les légendes du flamenco Lole Montoya et Manuel Molina. Sobrement assise sur une estrade vide aux côtés du guitariste prodige Jose Acedo, la jolie jeune femme masque mal son émotion de célébrer un tel héritage. Trop lourd hélas pour certains, quand elle passe en force plutôt qu’en profondeur, réinventé avec sa grâce propre pour d’autres…

Le ressac nous ramène de l’autre côté de Mare Nostrum quand s’installe la troupe Aman Doktor, tout droit sortie de Djam, une énième odyssée que le cinéaste gitan Tony Gatlif a consacrée cette fois à la culture du Rebetiko, le fameux « blues grec ». On vient présenter le réalisateur et rappeler la genèse de ce qui fut longtemps un mauvais genre, avant de retrouver grâce en Grèce, et désormais de multiplier ses adeptes en France. Musique d’exil pour les 1 millions et demi de Grecs déracinés d’Asie Mineure, depuis des siècles mêlés aux Turcs et à leurs frères Arméniens, forcés de s’échouer dans les bas-fonds des villes grecques pour survivre à la Grande Catastrophe de 1922 : le massacre par les troupes de Mustafa Kemal, après une guerre déclenchée et perdue par les Grecs eux-mêmes. D’une telle déchéance, est née, dans les vapeurs d’opium et de haschich des tripots des faubourgs, une mélopée déchirante et festive à la fois où se racontent, tout autant que le pays perdu, les putes et les truands. De cette Histoire de tragédie, Gatlif, sur scène et dans son œuvre, projette l’écho aujourd’hui sur le drame des migrants de Syrie et d’ailleurs, morts noyés dans les mêmes eaux que les Grecs de jadis. Mais il offre aussi un geste de réconciliation : un demi-cercle de chanteurs et musiciens réunis comme autour de la Mer Egée, originaires de Thessalonique à son Ouest, et d’Istanbul à son Est.

Tout le dispositif tient à ce champ / contre champ entre deux peuples qui partagent, outre des siècles d’occupation et de conflit, des musiques jumelles, comme leur nourriture ou leur alcool. Se relaient deux chanteuses – une grande Grecque parée de cette élégance racée de tragédienne antique que déjà Henry Miller attribuait aux femmes de là-bas, et une petite Turque volontiers canaille ou coquine – et deux Maîtres Loyal – un Pierrot grisonnant côté Thessalonique, un Auguste moustachu côté Istanbul – ; et pour finir, on est invités à chanter le mot d’un refrain soit en Grec soit en Turc. Sans doute le show a quelque chose d’une comédie musicale bien scénarisée, jusqu’à l’interprète de l’héroïne éponyme rejouant son propre rôle. Mais difficile de ne pas se laisser toucher par une musique qui, des arabesques de la clarinette aux accélérations des cordes (violons, saz, oud, guitare…) ou aux pulsations des percus, chante si bien la peine et l’euphorie, le manque et l’ivresse d’un même souffle. Et quand on porte des racines grecques ou micrasiennes comme l’auteur de ces lignes, on finit le voyage en fusion, à mimer les vertiges des hommes d’antan au coeur des tavernes…

On restera alors sur cette énergie et cette rive de la Méditerranée en débarquant aux Ateliers des Forges, pour entendre la pop-rock psyché sixties stambouliote que remettent au goût du jour les jeunes d’Altin Gün. Avant de prendre tout à fait le large avec l’électro turque hystérique du DJ berlinois Mehmet Aslan, puis de faire enfin naufrage vers ses pénates. Epuisé mais comme chargé de sel et de beaux souvenirs : Heureux qui comme Ulysse revient d’un long voyage…

visuels : TG

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Thomas Gayrard

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