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[Interview] Dominique Roland présente le concert de Los Van Van: « un groupe intergénérationnel, une cuisine savante de multiples influences »

[Interview] Dominique Roland présente le concert de Los Van Van: « un groupe intergénérationnel, une cuisine savante de multiples influences »

02 juin 2014 | PAR Marie Charlotte Mallard

Depuis son ouverture et sous l’influence de son directeur Dominique Roland, de sa passion pour la musique cubaine, le Centre des arts d’Enghien les Bains, rend chaque année hommage à la musique cubaine. Le 7 juin la scène flottante du lac accueillera le groupe mythique Los Van Van. Un évènement d’autant plus attendu que le groupe fêtant cette année ses 45 ans a perdu le 1 mai dernier son fondateur Juan Formell acteur emblématique de l’évolution musicale cubaine. Dominique Roland nous présente ici le groupe et son fondateur.

LOS VANVANLos Van Van est un groupe qui illustre tous les métissages de la musique cubaine, est-ce selon vous cette mixité qui attire depuis ses débuts les danseurs et qui a fait de leurs tubes des classiques des dancefloors latino ?

Juan Formell a créé son groupe en pleine révolution cubaine soit une nouvelle ère, un environnement international et un contexte d’ouverture musicale. D’un point de vue orchestral et instrumental, il est inspiré par tout ce qui l’entoure, le rock, le folk, la soul mais également par tout ce qui appartient à la tradition cubaine, au Son cubain comme à la chanson. Ce mélange des genres est sa première innovation si l’on peut dire. La deuxième est d’avoir intégré le trombone et le violon. Juan Formell vient d’orchestre de Charanga composé de flûte et de violon, qui jouait le répertoire du boléro. Il a associé cette formation au Cojontos, l’orchestre de cuivre des années 1940. Il a donc créé un mix de deux types de formations cubaines très identifiées et qui ne jouent pas dans le même esprit, en effet l’un était dans le mambo, l’autre dans le chacha. Il faut savoir aussi que Juan Formell composait mais surtout qu’il était bassiste, et cela a son importance car ce qui fait la spécificité de sa musique c’est un nouveau son de basse. Son orchestre est charismatique pour les danseurs à Cuba (alors que lui ne dansait pas) parce qu’il s’est inspiré de leur pas pour créer les lignes de basses de ses compositions. Il m’expliquait avoir beaucoup regardé les pas des danseurs et que toute la rythmique de la basse était basée sur cela. C’est ce qui a fait que sa musique est devenue un élément parfait pour la danse et a créé un lien organique avec celle-ci.

A Cuba il y a beaucoup d’académies de danse. Avec Juan Formell et Los Van Van est arrivé quelque chose de nouveau, le son sort de ces académies de danse. Il a ramené la danse dans des lieux ouverts, populaires, il a amené quelque chose d’autre. La danse a beaucoup évolué depuis les années 1910 où il fallait la permission pour emmener sa cavalière danser, ou il y avait des chaperons. Dans les années 50 ces codes s’étaient allégés mais les corps restaient très distants, à partir des années 60 et en particulier de la naissance de ce groupe on sent un rapprochement. La manière de danser cubaine a changé parce que Los Van Van a amené un nouveau style plus populaire, plus festif, on le danse partout. Le mélange des genres a aussi permis l’affranchissement des codes de la danse. La danse c’est la fête mais c’est aussi une représentation sociale du corps Ce lien avec la danse c’est véritablement ce qui va faire exploser le groupe.

Enfin dernier élément central chez Formell et chez les Van Van c’est qu’il a introduit la batterie à la manière cubaine. Dans les années 30, on a introduit le congas dans le son cubain, avant on jouait du bongo au timbre très sec, ensuite on a incorporé les congas. Formell introduit la batterie à la manière cubaine, avec la façon de jouer sur les congas ou bongos. Il introduit la polyrythmie cubaine sur cet instrument central, la batterie. C’est tout cela le Songo, c’est aussi ce qui donne à sa musique ce groove particulier et qui participe à la rendre aussi dansante et populaire.

La musique cubaine puise constamment son inspiration dans ses racines, tant dans les textes que dans le son, Juan Formell disait  « être un Van Van c’est être un meilleur cubain », est-ce une façon de dire qu’être musicien cubain est forcément être porteur d’un message, d’une histoire, être engagé ?

Il synthétise une façon d’être et de vivre, qui correspond à un état d’esprit étonnant dans ce groupe. Ils traversent les influences et c’est ce qui en fait quelque chose d’intergénérationnel. En témoigne la réunion spontanée des musiciens de tout le pays pour interpréter ses chansons à son décès. Des générations de grands parents qui se retrouvent, et s’associent aux jeunes générations. C’est quelque chose que l’on voit autant au sein des foyers que dans les nouvelles générations de chanteurs. Juan Formell et Los Van Van incarnent une cuisine savante, quelque chose de rustique et de moderne à la fois. Ils traversent le temps parce qu’ils parlent de toute la tradition cubaine, et réunissent de multiples influences, c’est ça être Van Van et être meilleur cubain peut-être. Ainsi, ils ont laissé une empreinte indélébile quelles que soient les générations. Des professeurs de danses cubaines me disaient que depuis tout petits, ils entendaient les Van Van, et dansaient dessus. Ils incarnent donc les mentalités de plusieurs générations de cubains. Leur musique aborde tous les thèmes sociaux cubains. Dans un de leurs titres ils disent «  un poco elegante, un poco tropicante », cela pourrait résumer tout l’état d’esprit, la tradition cubaine.

Les Van Van sont souvent surnommés «les Rolling Stones de la salsa», un surnom devenu leur l’identité musicale pouvez-vous nous expliquer ce qui leur doit ce surnom ?

Ils sont surnommés les Rollings Stones parce qu’ils ont amené quelque chose d’électrique à la salsa. Cette basse, et cette modernité dont je parlais jusque-là. On est un peu comme dans la soul, il y a un ton qui est donné qui part et ça impose tout le reste. Il y a 22 musiciens sur scène, et 4 solistes, c’est un véritable orchestre, et il y a ce côté Jazz, ou chacun enchaîne un répertoire à tour de rôle, ça ne s’arrête pas c’est la locomotive. C’est d’ailleurs un de leurs surnoms ! C’est cela qui les a mené à avoir deux Grammy Latin Award tant leur influence et leur groove étaient reconnus.

Nous l’avons déjà dit, le centre des arts et vous-même par le biais de vos documentaires rend chaque année hommage à la culture cubaine, le 7 juin prochain ce sera un double hommage puisqu’il s’agira pour Los Van  Van et la communauté cubaine d’honorer son fondateur Juan Formell. En tant que grand passionné et j’imagine proche des Van Van et de Juan Formell quel portrait aimeriez-vous dresser de lui ?

J’ai pu faire trois séances de travail avec lui pour la préparation de ce concert. Nous nous étions rencontrés en 1985 et je l’avais filmé en 91, c’est lui qui a eu l’idée, il y a un an de faire un film et un enregistrement, pour fêter les 45 ans du groupe qui malheureusement se transforme aujourd’hui en hommage. C’est quelqu’un avec un charisme naturel, tout le monde l’abordait, il est très facile d’accès, mais c’est également une personnalité plus profonde, quelqu’un d’une grande gentillesse, un peu pudique, qui a en lui une sensibilité, des choses qu’on ne soupçonne pas. Souvent, on pense que sa musique est juste faite pour danser mais il a également un répertoire qu’on ne soupçonne pas. Sa musique est marquée par son histoire, son enfance.  Il l’a passé dans un quartier central de La Havane, un endroit où il y a deux influences musicales importantes, d’un côté la rumba qui se pratiquait beaucoup à cette époque et de l’autre à quelques rues le feeling. D’un côté il y a donc la chanson cubaine rénovée avec un peu de jazz, de chanson romantique, un côté plus intimiste donc et de l’autre un quartier de rumba très populaire, avec ces cours d’immeubles au carré dans lesquelles on improvise des fêtes.

Formell appartient à ces deux mondes, c’est donc un homme double, c’est aussi ce qui fait qu’il côtoie tout le monde dans la rue, qu’il est à la fois très populaire et qu’il a également un côté plus secret, plus intimiste, plus mélancolique. La chanson Tal vez reflète bien cette nature profonde de Formell, cette ambiguïté, cette ambivalence imprégnée, nourrie de sa culture de quartier et ce côté très sophistiqué associé à un certain romantisme. Quand on écoute Tal vez, on comprend que le thème et les paroles de la chanson ne s’adressent pas à tout le monde et qu’il y a souvent un double message dans ses titres. Même lorsqu’il écrit dans des musiques plus propices à la danse et plus populaires, son écriture est très recherchée et revêt un double discours. Formell c’est ce double discours, c’est deux personnages en un.

Cette année le concert est sur la scène du lac et non au centre des arts, cette ouverture plus grande est-elle simplement une volonté de partager, d’élargir l’évènement au plus grand nombre ou bien est-ce tout simplement dû à la nature du groupe Los Van Van ?

Oui et surtout par rapport à la danse! Le problème d’un théâtre c’est qu’on est figé sur nos sièges, ça ne permet pas de danser, or là cette musique on a besoin de la danser. Le fait de l’ouvrir sur cette scène flottante va permettre la fête et la danse. On a prévu toute une journée autour de la danse, avec un parterre au jardin aux roses, avec des professeurs qui ont préparé la manifestation depuis plusieurs mois, on a rapproché la scène du bord et donné en lumière, on veut véritablement donner une importance aux danseurs. Une passerelle flottante devant la scène sera montée ou les meilleurs danseurs iront danser. Chaque danseur travaille depuis des mois sur un titre. Le spectacle c’est l’idée de Juan Formell, il voulait donner une place très importante à la danse. C’est une performance sociale pour le public français du groupe et la salsa cubaine. La danse est tellement importante, la manière de danser est très marquée c’est aussi quelque chose qui appartient à la révolution de Los Van Van.

Pour conclure cet entretien, j’aimerais également comprendre votre attachement à Cuba, un attachement qui a été récompensé par plusieurs médailles en France comme à Cuba, il y a 29 ans vous faisiez vos premiers voyages qu’est-ce qui lors de vos premières rencontres vous a marqué à ce point pour qu’en vous se développe cette passion ?

Je pense que la musique cubaine est rustique, très savante, très codifiée mais surtout c’est une musique très généreuse. Cette musique il faut la vivre ! La partager ! C’est ce qu’on a besoin de retrouver dans ce monde en 2014, se retrouver collectivement. La musique cubaine nous invite à retrouver des lieux pour la danse, ce qui n’existe plus aujourd’hui où on est dans l’individualisation. Il peut se passer quelque chose avec la danse. Les gens ne se rencontrent plus en parlant, mais en dansant. La danse est une forme sociale dans le partage.

Ce qui m’a passionné c’est d’arriver à Cuba et de prendre conscience en 85 de toute cette richesse, et de tout ce que Cuba avait inventé, le chachacha, le mambo, une forme de bolero, le Son cubain, de voir les types d’orchestres de Charanga, de Cojonto, de voir qu’avec la radio la musique cubaine s’est importée partout, qu’elle était une pépinière riche, tropicale et très rare. Surtout plus on découvre cette musique plus vous découvrez son attachement au monde, qu’elle a été influencée et a eu une influence sur beaucoup de musique dans monde. C’est une musique qui a intéressé et inspiré des compositeurs comme Gershwin ou Debussy avec notamment la Habaneira.

Dans la musique cubaine, j’ai trouvé un aller-retour constant dans le monde. Elle a traversé l’Afrique car  beaucoup de son histoire vient des transports d’esclaves. Ce que j’aime également c’est que tout est assumé, ils parlent de leurs origines de la mixité sociale, des métissages, des influences, nées d’une histoire difficile sans complexe, c’est quelque chose de fort. La spiritualité a aussi une dimension très forte. D’ailleurs, on retrouve cette mixité, cette spiritualité, ces aller- retour  entre différentes cultures dans tous les instruments cubains, qui viennent du Congo, d’Asie entre autres. Des instruments qui étaient à la base utilisés dans des rites religieux. Les tambours Bata par exemple sont présents dans les fêtes religieuses nigériennes et la santeria à Cuba.

Quand je suis arrivé là-bas, je suis arrivé en aimant déjà la musique, mais je n’avais dans les oreilles que ce que j’entendais en France et j’ai découvert toutes ces connexions, ces correspondances et je me suis passionné à faire ces voyages. Je me suis m’aperçu par exemple que les français qui sont arrivés au 18e ont amené la Charanga et que les menuets de Versailles sont devenus la contredanse cubaine ect… De fil en aiguille, je découvrais une chose et encore une chose, je n’arrêtais pas. Rien n’est resté vierge, on a de la mixité partout, c’est fascinant et c’est ce qui a créé mon attachement.

Retrouvez toutes les informations sur la journée du 7 juin et le concert de Los Van Van ICI

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Marie Charlotte Mallard
Titulaire d’un Master II de Littérature Française à la Sorbonne (Paris IV), d’un Prix de Perfectionnement de Hautbois et d’une Médaille d’Or de Musique de Chambre au Conservatoire à Rayonnement Régional de Cergy-Pontoise, Marie-Charlotte Mallard s’exerce pendant deux ans au micro d’IDFM Radio avant de rejoindre la rédaction de Toute la Culture en Janvier 2012. Forte de ses compétences littéraires et de son oreille de musicienne elle écrit principalement en musique classique et littérature. Néanmoins, ses goûts musicaux l’amènent également à écrire sur le rock et la variété.

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