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Interview : Denez Prigent : « Je suis devenu chanteur par la force des choses »

Interview : Denez Prigent : « Je suis devenu chanteur par la force des choses »

02 avril 2021 | PAR Yaël Hirsch

Le poète et musicien breton Denez Prigent sort, le 16 avril, son 11e album, Stur an Avel – Le Gouvernail du Vent chez Coop Breizh Musik. Un disque profond où les vivants et les morts cohabitent, de même que 1500 ans de tradition bretonne a capella avec des instruments et musiciens du monde. Rencontre.

Pouvez-vous revenir sur votre vocation de chanteur et votre enracinement en Bretagne pour les lecteurs de Toute La Culture ?

Je suis né en Bretagne et pour moi c’était une évidence de parler cette langue, un peu comme un chêne dont la graine aurait germé en langue bretonne. Toutes mes racines sont de Santec dans le pays du Haut-Léon, dans le nord-ouest du Finistère, face à l’île de Batz. La langue y très puissante et, tout jeune j’ai baigné dans sa musicalité, car elle était parlée par 95 % des gens autour de moi. C’est l’une des cinq langues celtiques, une des trois langues brittoniques avec le gallois et le cornouaillais et l’une des plus anciennes langues d’Europe. Et cela a été très tôt un univers bilingue et biculturel : ma grand-mère s’exprimait très peu en français, mais mes parents ne m’ont parlé que le français, ils parlaient partiellement le breton, mais sans volonté de le transmettre. Il y a eu toute une génération sacrifiée, interdite de parler breton à l’école, comme de cracher par terre. Ils recevaient des coups sur les doigts à l’école quand ils parlaient leur langue… Mais, auprès de ma grand-mère qui a été très peu à l’école et n’avait pas vécu cette interdiction ou ce sentiment d’infériorité, j’ai aimé entendre cette langue. Aller la voir était pour moi un émerveillement. J’étais à Santec, dans un paysage de bord de mer sauvage et tempétueux, avec des grèves et des rochers magnifiques. Et cette inspiration très romantique va, dans mon esprit d’enfant, avec la musicalité très forte de notre langue. J’ai vécu la fin d’un monde de cette vieille Bretagne d’antan.

Ce qui est marquant dans vos chansons, c’est que les éléments jouent un rôle très important. Comme si l’extérieur et l’intérieur se rejoignaient …

Nous faisons partie d’un tout. Le Breton a gardé dans son ADN une vision du monde animiste où Dieu est en toutes choses. Avant, on vouvoyait les animaux que l’on respectait comme des êtres en lien avec le monde invisible. Il y avait un monde réel derrière le monde dans lequel nous vivions. Il n’y a pas de notion de petit et de grand, le petit rejoint le grand et le grand rejoint le petit…

Quel est le rapport de la langue et de la culture bretonne à la mort ?

Nous ne sommes que de passage sur terre. Entre la vie et la mort, il n’y a pas l’espace d’un papier à cigarette. En Bretagne, la mort est partout. Les veillées mortuaires étaient extraordinaire. Mon grand-père a été enterré avec des femmes qui se relayaient autour du corps pendant 3 jours et 3 nuits, chantant des oraisons funèbres anciennes, mi-gaéliques mi-chrétiennes. Quand toutes les femmes n’ont plus pu réciter, certaines en ont fait leur métier, allant de paroisse en paroisse. Il peut également citer, la veille de la Toussaint, que les âmes des morts devaient pouvoir entrer dans les maisons et que l’on ne devait pas balayer pour qu’elles puissent s’accrocher à la poussière. Dans la pensée et les expressions bretonnes, la mort fait partie du quotidien. Si quelqu’un disait avoir entendu le chariot de l’Ankou la nuit, on savait qu’un proche allait mourir. La figure druidique a été assimilée par le christianisme avec un syncrétisme fort : de nombreux saints existent en Bretagne et ne sont pas canonisés.

Comment avez-vous appris la tradition ?

Dans mon enfance, nous n’avions pas de radio et pas de télévision. Lorsque nous avionst envie de chanter, ce qui arrivait très souvent lors de veillées, on chantait soi-même, et si quelqu’un avait une voix plus puissante et chantait mieux, il animait les veillées. Nous chantions de vieilles gwerz, mais aussi des chants contemporains. Et c’est de cette façon que se transmettaient les chants, de génération en génération. Chacun apportait également ses propres créations depuis les temps immémoriaux des premières gwerz. Il s’agit donc de cinq siècles de génie poétique des bardes gallois et des bardes armoricains qui ont inspiré aussi bien Tristan et Yseult, pour la gwerz de Bran (9e siècle), que les lais de Marie de France (12e siècle) ou les romantiques du 19e siècle, ou encore Tolkien qui a publié The Lay of Aotrou and Itroun en 1945. Tout se passait oralement et l’on disait « surtout n’écrivez pas les chants sinon ils vont mourir ». Au 19e siècle, ces chants ont été rassemblés dans un recueil, la Barzaz breiz, qui est une Bible. Quant à moi, j’ai appris le Breton naturellement dans cet univers. Le chant m’est venu tout aussi naturellement. On disait que j’avais la voix de mon arrière-grand-père. J’étais plutôt prédestiné à être dessinateur et pas chanteur, mais je suis devenu chanteur par la force des choses. J’ai acquis, auprès de ma grand-mère et d’autres chanteurs des quatre pays de Bretagne, un certain répertoire traditionnel mais, très rapidement, j’ai voulu apporter ma pierre à l’édifice et composer moi-même, comme le veut la tradition. Dans mon enfance, deux petits ont été fauchés par accident sur le bord d’une route et c’est à cette occasion que j’ai composé ma première gwerz.

Qu’est-ce qu’une gwerz exactement ? Pouvez-vous nous parler de celles de votre album ?

Les gwerz rapportent un épisode qui a lieu. Ceux qui les écrivent sont contemporains des évènements. Par exemple, La Peste d’Elliant  est une gwerz sublime du 9e siècle, écrite à plusieurs, et qui n’a rien à envier à Shakespeare. La première fois que je l’ai entendue, j’ai eu comme un raz de marée émotionnel. Dans l’album, il y a trois gwerz et, notamment, une où je triche un peu parce que je ne l’ai pas vécue, c’est la gwerz de Montségur en Occitanie. Mais lorsque j’ai découvert, avec mon épouse Stéphanie, le massacre des cathares, quelque chose m’a profondément touché et j’ai trouvé fou qu’à l’époque, il n’y ait pas eu un breton pour en parler…

Pouvez-vous nous parler de votre travail avec Yann Tiersen qui travaille à nouveau avec vous pour ce nouvel album ?

Nous nous sommes croisés à de nombreuses reprises, dans des trains, des aéroports, des festivals, mais nous n’avions jamais eu l’occasion de jouer ensemble. Sur mon avant-dernier album, Mil hent – Mille chemins, qui résume tous les chemins musicaux que j’ai pu parcourir, je me suis dit que ce serait bien de faire quelque chose en commun. Il a traversé la mer depuis la presqu’ile d’Ouessant et nous avons fait deux chansons ensemble, chansons qui sont à la fois dans mon univers et dans le sien. Après ces deux titres dans des registres très différents ensemble, nous avons recommencé pour ce nouvel album.

Et comment s’est passé l’enregistrement de la Valse de vie trilingue avec Oxmo Puccino et la chanteuse Aziliz Manrow ?

J’avais composé une valse et je voulais de l’anglais, langue que je parle mal. J’ai donc invité une jeune chanteuse de country qui habite en Bretagne, Aziliz Manrow. Nous avions également envie d’un rappeur sur ce titre-là. Nous avons resserré des mesures et crée une boucle pour un flow. Oxmo Puccino m’a dit oui et il est venu d’emblée : il adore la Bretagne et il voit des ponts entre la tradition bretonne et la tradition malienne. Et ce qu’il a fait est très beau ! Nous avons achevé une valse un peu ancienne, un peu sombre, pas du tout musette, qui m’avait été inspirée à l’origine par l’adaptation du livre de Jane Austen : Orgueil et Préjugés.

Il y a beaucoup d’influences diverses qui viennent dialoguer avec la langue et la culture bretonne : des instruments comme le bandonéon, l’électro ou même la valse que vous interprétez avec le rappeur Oxmo Puccino et la chanteuse Aziliz Manrow. Pouvez-vous nous parler de ces rencontres ?

L’origine de la musique bretonne, c’est le chant a capella pour une narration longue. Je commence toujours par chanter un titre a capella avant de l’envoyer aux instrumentistes ou avec les artistes avec lesquels je travaille. Pour ce qui est du métissage, le breton a toujours été un voyageur… les quatre côtés de la Bretagne étant tournés vers la mer. Le marin a toujours aimé partir pour mieux revenir : il y a ainsi des objets, des danses, des traditions, qui sont devenus bretons par la force des choses. Et c’est pareil pour les instruments, l’accordéon, la harpe ou la guitare joués par un breton deviennent bretons. L’instrument pour le breton n’est qu’un outil pour passer l’émotion. Et j’ai beaucoup d’intérêt pour les instruments orientaux, comme le doudouk arménien ou le cajon andalou, qui apparaissent de plus en plus dans les formations bretonnes. Ils permettent toute une série de nuances et de quart-tons – ce que l’on appelle les « notes bleues » – et que vous ne trouverez pas sur un piano « classique », ainsi qu’une dynamique qui correspond bien à la danse bretonne.

 

visuel : (c) Denez Prigent par Emmanuel Pain

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Yaël Hirsch
Co-responsable de la rédaction, Yaël est journaliste (carte de presse n° 116976), docteure en sciences-politiques, chargée de cours à Sciences-Po Paris dont elle est diplômée et titulaire d’un DEA en littérature comparée à la Sorbonne. Elle écrit dans toutes les rubriques, avec un fort accent sur les livres et les expositions. Contact : [email protected]

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