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Fairouz et Oum Kalthoum : renaissance des divas arabes

Fairouz et Oum Kalthoum : renaissance des divas arabes

12 novembre 2018 | PAR Donia Ismail

Elles sont l’incarnation de la musique arabe traditionnelle ou non. Elles représentent leurs pays et le monde arabe dans sa globalité. Des décennies après leurs premiers concerts au Caire et au Liban, elles ont marqué d’une pierre blanche le Moyen Orient mais aussi l’Occident. Si bien que 60 ans après, Paris reste le théâtre de concerts hommages.

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Au coeur de l’Égypte du XXe siècle, brille une ville millénaire : le Caire. Douce cité interdite, où la musique borde nos rêves, et le Nil, nos quartiers. Et au centre, les pyramides, trônent, au bord de la citadelle. À l’orée des palmiers, on s’assoupit alors que la cacophonie grandit. Et comme dans un grand bol, se mélangent des voix hors normes: Oum Kalthoum, Fairouz et bien d’autres. Ces divas arabes qui ont marqué la culture de leur empreinte immortelle tantôt moderne, parfois classique. Les années 1960-1970, « C’était l’âge l’or de la musique arabe au Proche Orient » analyse Lamia Ziadé, auteure du roman graphique Ô nuit, ô mes yeux (Éditions P.O.L) . Aujourd’hui, il n’en reste qu’une, Fairouz, cantatrice libanaise de génie à la voix de cristal.

Les années sont passées, les décennies aussi, et pourtant ces airs d’amour, de révolte et de tristesse perdurent à travers les pays, des taxis de Bagdad au souk cairote en passant par les boutiques d’Alger et les mariages palestiniens. Dans un Proche Orient plus que jamais fragmenté, elles transcendent les ethnies, religions et surtout les frontières. Leurs chansons fédèrent jeunes, vieux, musulmans, druzes, chrétiens, maronites. Encore aujourd’hui dans les rues du Caire, le célèbre Enta Omri d’Oum Kalthoum résonne. À la radio libanaise, chaque matin avant les bulletins d’informations, une plage horaire est réservée à Fairouz. Là est bien la marque d’icône qu’elles arborent : soixante ans après, elles sont toujours présentes dans le coeur des Arabes mais surtout dans les médias. « Elles représentent un patrimoine culturel que l’on se transmet de génération en génération, qui tisse les liens entre grands-parents, parents et enfants », nous confie Véronique Rieffel, commissaire d’exposition d’Al Musiqa, première grande exposition sur les musiques arabes en France.

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Aujourd’hui les hommages sont pléthoriques en région parisienne. En juillet 2017, la boîte de production libanaise 2U2C avait mis sur pied un concert en hommage à la quatrième Pyramide, Oum Kalthoum. Cette année, le groupe Mazzika organise au Bataclan un concert en l’honneur de Fairouz, « pour continuer de faire rayonner et perpétuer son oeuvre » admet Meriem Afilal, organisatrice de l’événement. Mais comment ces femmes aux carrières si extraordinaires ont réussi le tour de force de perdurer à travers les générations, dans les esprits des Arabes, du Moyen-Orient à l’Occident?

Tarab et modernité

« C’est vraiment d’abord la musique » déclare Lamia Ziadé, « un chant qui a emporté un peuple tout entier ». Dans les années 1930 et jusqu’à sa mort en 1975, une femme rayonne : Oum Kalthoum, la sit. De sa voix venue de l’au-delà, avec son tarab légendaire, elle subjugue chaque soir les parterres d’admirateurs qui viennent l’écouter chanter pendant des heures ses plus grands titres. Autre que sa voix, elle se démarque par une démarche musicale unique. Alors qu’Oum Kalthoum chante l’amour, l’oud et les percussions dialoguent, le violon gémit. Parfois, une guitare électrique s’immisce le temps d’un instant sur Fakarouny.
Les plus grands écrivent pour elle : Riad Al Sunbati, Baligh Hamdi et même Mohammed Abdel Wahab, Pharaon de la musique arabe, son grand ennemi de toujours. De cette union artistique, naîtront cinq chansons, sûrement les plus belles et puissantes du répertoire de la sit.

Trente ans plus tard, au Liban, une autre étoile émerge, Fairouz, accompagnée d’un autre style de musique. Avec les frères Rahbani, ils souhaitent faire évoluer la musique libanaise qui s’endort dans les variétés et autres chants folkloriques. Ils décident de tout réinventer. Nuit et jour, ils théorisent ce qui deviendra plus tard la chanson moderne arabe. Ensemble, ils introduisent des inflexions occidentales dans la ligne mélodique de la musique arabe traditionnelle. « Avec ce nouveau souffle, elle a conquis le peuple en montrant que l’on pouvait moderniser sans dénaturer les principes même de la musique arabe : sa musicalité et surtout sa poésie » analyse Meriem Afilal.

Imploration et dévotion

De grandes chanteuses, c’est certain. Cependant, ce qui fait leur différence, et de loin, c’est l’impact sur la vie des Arabes, à des degrés différents, que les deux femmes ont eu. Et c’est bien ça qui les démarque des artistes français ou britanniques. Elles sont le porte-drapeau des douleurs de leurs peuples. « Quand j’explique aux Occidentaux qui est Fairouz, j’essaye de trouver un équivalent qu’ils pourraient connaître, mais il n’y en a pas » déclare Meriem Afilal, « quand elle venait au Maroc, elle était reçue comme un chef d’État. Elle fait partie de ces artistes dans le monde arabe qui sont plus que cela. C’est l’incarnation du Liban ».

De même pour Oum Kalthoum. Suite à la défaite de l’Égypte lors de la guerre des 6 jours, le pays se retrouve ruiné, l’armée pratiquement détruite. Celle que l’on appelle la Première dame du pays vend ses nombreux bijoux et entreprend une tournée dont tous les bénéfices iront à l’Égypte. D’ailleurs, elle s’arrête à l’Olympia pour les deux seuls concerts occidentaux de sa carrière. Encore aujourd’hui, les murs de la salle parisienne se souviennent du passage de la diva arabe. Bruno Coquatrix, ancien directeur de l’Olympia, admet lors d’une interview « Je n’ai jamais vu cela. Elle pouvait soulever la salle qui se mettait à hurler et tout d’un coup elle les domptait absolument. Ils étaient à quatre pattes par terre, implorants vers elle ». Et les mots sont justes : les spectateurs se tiraient les cheveux, couraient vers la scène lui baiser les pieds.

Fairouz, également, s’est arrêté à l’Olympia, quelques années après le début de la guerre du Liban. Même effet sur la foule: pendant de longues minutes, sa voix légendaire, étoffée d’un baume mélancolique si tragique, transporte une salle en transe. « Par le souffle de leur voix, elles galvanisent un peuple entier, le console, lui apporte l’espoir dans un chant entre exaltation, nostalgie, complaintes et répertoire amoureux » décrit Véronique Rieffel.

Toutes deux incarnent le panarabisme suite au colonialisme, l’amour de sa patrie plus qu’autre chose, une fierté d’être arabe « dans une époque où elle est constamment mise à mal par un contexte géopolitique anxiogène » s’exclame Véronique Rieffel. Elles représentent une autre Égypte et un autre Liban, un âge doré qui parait loin, si loin.

Retrouvez l’hommage à Fairouz au Bataclan, le samedi 24 novembre. Pour plus d’informations, cliquez ici.

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Donia Ismail

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