Musique

Valtari, les poèmes oubliés de Sigur Rós

Valtari, les poèmes oubliés de Sigur Rós

20 mai 2012 | PAR Charlotte Dronier

« Je ne peux pas vraiment me rappeler de la raison pour laquelle nous avions commencé cet album, je ne me souviens plus de ce que nous étions en train d’essayer de faire en retour, mais je sais véritablement que les sessions qui se succédaient devenaient piriformes, que nous perdîmes notre objectif et avions presque renoncé… et bel et bien renoncé pour un temps. Mais ensuite, quelque chose est arrivé, les formes commencèrent à émerger et à présent, je peux dire en toute sincérité que c’est le seul album de Sigur Rós que j’ai écouté pour le plaisir chez moi après l’avoir fini. » confesse Georg Hólm, le bassiste du groupe, pour Q Magazine en Mars dernier. « On pourrait dire que nos albums précédents ont été dynamiques ou dépressifs, mais celui-ci, je le comparerais à la contemplation d’un tableau d’un paysage ancien » ajoute-t-il, comme pour mieux initier cette Invitation au voyage…

Pour la rendre possible, il fallait d’abord continuer d’explorer les chemins abandonnés et ouvrir les impasses. Valtari naît ainsi lentement de brouillons fertiles éparses, de projets avortés dont certains sont vieux de plus de six ans, comme celui d’un album fait entièrement de choeurs, 16 Choir, chorale majestueuse de jeunes filles avec laquelle Sigur Rós avait collaboré en 2003 puis enregistrée au Barbican de Londres en 2007. Les titres « Dauðalogn » et « Varðeldur » n’étaient alors que des embryons.
Le regard d’Alex Somers, artiste, ingénieur du son et intime du groupe, a été déterminant dans la production de ce sixième album. En bon éclaireur, il a su aider les membres lors de l’enregistrement au sein de leur piscine-studio historique, Sundlaugin. Il a également mixé le résultat dans le grenier de la maison qu’il partage avec Jón Þór Birgisson (Jónsi), le chanteur de Sigur Rós. Ce dernier le reconnaît d’ailleurs bien volontiers: « Il a suggéré beaucoup de nouveaux arrangements aux chansons et a reconstruit certains morceaux qui étaient éparpillés. Il nous a aidés à faire sens de tout ça et nous a encouragés à enregistrer plus d’instruments, et, en ce qui me concerne, à chanter et à écrire plus de textes. Nous pouvons donc dire qu’il a joué un rôle important dans la conception de cet album. » Valtari a par là-même de profondes résonances avec la délicatesse de Riceboy sleeps, disque d’une cohérence absolue paru en 2009 et dont ces deux compagnons en sont les auteurs.

Le groupe islandais le plus célèbre ne cesse de nous délivrer depuis près de vingt ans une musique sophistiquée et intrigante dont l’empreinte esthétique est si personnelle qu’elle en devient instantanément reconnaissable malgré ses aspects subrepticement changeants. Après le très pop et festif Með suð í eyrum við spilum endalaust de 2008 qui élargit les publics mais éloigna beaucoup de fidèles, Sigur Rós revient avec Valtari sur ses terres d’origine quatre années plus tard: « Ce sera un album que nos premiers fans aimeront beaucoup. Il a de la substance. Il est grave et très introverti. » observe Georg lors d’une interview pour Icelandair Info Magazine.
Bien loin d’une simple revisite de leurs anciens disques, ce retour tant attendu au processus cependant un peu particulier est gorgé des expériences individuelles que les membres ont vécues ces dernières années. Ces fragments délaissés du passé se colorent de teintes évoquant beaucoup ( ), leur album le plus onirique sorti en 2002, mais également de l’esprit de leurs amies Amiina et celui d’une électro drone douce plus présente qui accompagne les envols des choeurs et du piano, protagonistes de cette nouvelle oeuvre. On distingue ainsi les sillons explorés par Jónsi en solitaire et lors de son épopée musicale avec Alex. De leur côté, les paroles délaissent l’Anglais et le Hopelandic, la langue inventée par le groupe, pour mieux retrouver leur Islandais maternel.

En résulte un album profondément poétique, un recueil de paysages sonores qui ne s’écoute pas mais se vit. Valtari s’ouvre ainsi par le titre éloquent, « Ég anda » (Je respire), où le souffle fragile de Jónsi se mêle aux choeurs dans des réverbes spectrales au sein desquelles les carillons semblent sonner l’horizon. La douce ascension en puissance qui caractérise si bien Sigur Rós y laisse entrevoir les prémices de l’épopée. Le titre se clôt dans un bruit de drone massif, comme si le navire volant qui illustre l’album et la vidéo amorçait le départ. « Ekki múkk » (Pas un bruit) succède pour une traversée des étendues claires où l’on peut admirer au loin les îles « Vaka » et « Fyrsta » de ( ) au fameux son lancinant de l’archet sur la guitare électrique de Jónsi. « Varúð » (Prudence) est sans doute l’un des passages les plus significatifs de l’album. L’amplitude instrumentale et la voix infinie de Jónsi évoquent les images des paysages de l’Islande, éthérés et telluriques, auxquelles Sigur Rós est viscéralement lié. La batterie, peu présente dans cet album, fait monter « Varúð » à son apex comme un coeur qui palpite avant le saut parmi le chant des sirènes, tutoyant ainsi le sommet du brillant titre « Popplagið » de ( ).
La continuité sans faille des morceaux et les détails instrumentaux ciselés permettent l’éveil constant d’un imaginaire emporté par les flux et reflux en suspension. Oui, Valtari signifiant rouleau compresseur, « c’est comme une avalanche au ralenti, comme si la musique vous écrasait » décrit Jónsi . Peut-être est-ce le cas lorsque nous atteignons « Dauðalogn » (Calme plat) où Jónsi et les choeurs entament une prière de lumière avec l’immensité pour cathédrale et dont les vitraux seraient l’eau des glaciers immaculés. Viennent alors les élégies de « Varðeldur » où les mêmes anges que les « 13 Angels Standing Guard ’round the Side of Your Bed » de A Silver Mt. Zion entament leurs vocalises. Dès lors et jusqu’à la dernière minute de l’album, les sonorités aphones viennent nous bercer. Les carillons abîmés et apaisants, les dissonances arrachées et mélancoliques, compagnons de nos souvenirs d’évasion et d’errance dans les limbes, tintinnabulent de nouveau sur « Valtari », avant-dernier titre où l’on voit la fin du voyage longtemps approcher.

« Le dernier morceau de l’album,  »Fjögur píanó », était une autre boucle recyclée provenant de nos anciens essais. Kjartan (Sveinsson) est descendu dans la piscine enregistrer la partie de piano et la faire tourner indéfiniment, de telle façon  que les autres membres du groupe se fondent dans cette sonorité indistinctement comme si nous étions quatre pianos. » se rappelle Jónsi.
Malgré ces longues années d’absence, les membres de Sigur Rós reviennent ainsi confirmer que leur poésie se souvient bien de l’avenir, donnant à Valtari les lueurs magiques d’une fin aux horizons ouverts.

Charlotte Dronier

Sortie officielle de Valtari le 25 Mai 2012
Sortie Mondiale le 28 mai
Pré-ventes et informations sur la tournée : ici

 

Visuel officiel

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Charlotte Dronier
Diplomée d'un Master en Culture et Médias, ses activités professionnelles à Paris ont pour coeur la rédaction, la médiation et la communication. Ses mémoires ayant questionné la critique d'art au sein de la presse actuelle puis le mouvement chorégraphique à l'écran, Charlotte débute une thèse à Montréal à partir de janvier 2016. Elle porte sur l'aura de la présence d'un corps qui danse à l'ère du numérique, avec tous les enjeux intermédiatiques et la promesse d'ubiquité impliqués. Collaboratrice d'artistes en freelance et membre de l'équipe du festival Air d'Islande de 2009 à 2012, elle intègre Toutelaculture.com en 2011. Privilégiant la forme des articles de fond, Charlotte souhaite suggérer des clefs de compréhension aux lecteurs afin qu'ils puissent découvrir ses thèmes et artistes de prédilection au delà de leurs actualités culturelles.

4 réflexions au sujet de « Valtari, les poèmes oubliés de Sigur Rós »

Commentaire(s)

  • Très bel article sur ce nouvel opus plutôt réussi. L’album est très cohérent, contrairement au précédent, il s’écoute plutôt en entier et dans l’ordre et il fait « voyager » ceux qui veulent bien se laisser embarquer… Vous êtes la première personne que je lis à réussir à décrire (très joliment) la dernière partie instrumentale de l’album, je pense particulièrement à Valtari (le morceau).
    Sur une note moins drôle, vous devez avoir lu que Kjartan ne participera pas à la tournée 2012 du groupe.
    Sigur Rós est la somme de 4 personnalités et non juste un leader avec ses musiciens, et ils donnent une deuxième vie à leur musique-version studio lors des concerts, c’est pourquoi c’est un peu étonnant.
    J’avais aussi beaucoup aimé Riceboy Sleeps, l’album :)

    mai 21, 2012 at 12 h 42 min

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