Musique
Un samedi entre le Sénégal, la Corse et les Balkans avec Ibrahim Maalouf au Festival des Musiques Sacrées de Fès

Un samedi entre le Sénégal, la Corse et les Balkans avec Ibrahim Maalouf au Festival des Musiques Sacrées de Fès

12 juin 2022 | PAR Yaël Hirsch

En ce troisième jour de festival et dernier jour de Toute La Culture à Fès avant la clôture de dimanche, dans une ville animée malgré ses 42 degrés, nous avons pu profiter d’une bonne partie de la programmation qui comptait pas moins de 4 concerts avec un final festif au Bab el makina : Ibrahim Malouf et le Haïdouti Orkestar, un colloque sur le thème de cette année, l’architecture et le sacré, ainsi qu’une nuit soufie. Nous avons aussi découvert le quartier juif déserté mais en pleine restauration, le Mellah et la plus belle vue de nuit de la Medina. 

C’est ce samedi 11 juin qu’avait lieu le Forum, dans le cadre somptueux de l’Hôtel Les Mérinides avec une vue sur toute la ville. En quatre heures, une douzaine d’intervenants présentaient leur expertise sur l’architecture et le sacré. Nous avons eu l’occasion d’y rencontrer et d’y interviewer Michael Levinas et Danielle Cohen-Levinas venus parler de Paul Celan – dont Michael Levinas a mis en musique un cycle de poèmes, donnés la veille à l’ancienne synagogue de Fès restaurée. Nous avons malheureusement raté le concert, mais avons visité cette synagogue, vide un chabat, car il ne reste plus que quelques dizaines de juifs à Fès et un seul rabbin pour deux synagogues qui fonctionnent pour les grandes fêtes où des familles parties vivre ailleurs reviennent à leur ville d’origine pour célébrer Rosh Hashanah ou Pessah… La visite du Mellah, quartier juif en pleine restauration a été très nostalgique et belle.

Senny Camara, la douleur et le remède à la kora

Au cœur de la médina, c’est dans la cour du Dar Adiyel, superbe palais restauré et qui est désormais le QG de la défense de la culture andalouse à Fès, que nous avons entendu, à 15h, le solo de la sénégalaise Senny Camara au chant et à la kora, un instrument jusque-là réservé aux hommes quelle manie en deux tailles. Ses cordes supportaient assez mal la grande chaleur de Fès et l’instrument se désaccordait de temps en temps. Déclarant que c’est pour elle « un honneur d’être à un festival aussi multiculturel », avec à la fois beaucoup de douceur, de calme et d’intensité, Senny Camara s’est adressée en français à l’assemblée pour présenter ses chansons, la plupart chantées en Wolof, langue dans laquelle elle nous a également fait chanter. Bercés par le rythme ternaire d’airs inspirés des chants de guérison traditionnels et mêlant d’autres influences (nous avons aussi entendu un conte malien et une reprise de Nina Simone), nous nous sommes réellement régénérés. Avec des textes lumineux (« je suis parce que vous êtes » ou « je vous souhaite le meilleur », ou « Boolo » (unité) titre éponyme de l’album, Senny Camara s’impose par sa précision, sa douceur et son intensité. Certaines chansons contenaient également des messages politiques très forts, notamment « Diale » où elle présente ses condoléances aux jeunes qui quittent l’Afrique parce qu’ils n’ont pas d’autre choix.

À voix nues : A filleta, Fadia Tomb el Hage, Abdullah Miniawy et Peter Coser

Dans la Jnan Bil, à 17h, dans la chaleur et la verdure, les six voix masculines du groupe de polyphonies corses A Filetta commencent donc juste avec des micros une grande et belle berceuse très douce. C’est la troisième fois qu’ils se produisent au festival. Alors qu’un petit coup de vent nous a couverts de pollen, solos et duos se sont succédé, toujours avec intimité et douceur. Les hommes corses présentent leur première invitée, la chanteuse libanaise Fadia Tomb el Hage rencontrée grâce au chorégraphe Sidi Larbi Cherkaoui et qui les rejoint dans un chant a capella. Puis l’élégante invitée entonne seule un chant byzantin à la gloire de la vierge, rejointe par les A Filetta pour les chœurs. Fadia Tomb el Hage poursuit avec une Berceuse séfarade juive espagnole qui lui rappellent les temps où elle la chante pour ses enfants : « Nani Nani ».

Les A filleta ont ensuite interprété trois de leurs chants emblématiques.

Deux autres invités, trouvés aux rencontres polyphoniques de Calvi où il y a eu un « véritable coup de foudre », les rejoignent : Peter Coser monte avec son saxophone sur scène et le poignant Abdullah Miniawy qui slame et chante avec puissance. L’arabe et le corse se répondent comme un écho d’un bord à l’autre de la Méditerranée et nous terminons un voyage très travaillé de chants profanes aussi bien que sacrés avec l’impression d’être au cœur de notre sujet : la musique sacrée qui crée des liens forts. Écrasés de chaleur, nous renonçons malheureusement à retourner au Dar Adiyel pour y entendre des chants sacrés du Kazakhstan par l’ensemble Saniye Ismail et Les Onikki Muqams d’Asie Centrale.

Le sens de la fête : Ibrahim Maalouf & le Haïdouti Orkestar

À 21h, coup de trompette triomphal : Ibrahim Maalouf et le Haïdouti Orkestar ont emmené la joie solennelle des Balkans sur scène. « Ce soir on a faire la fête » prévient le trompettiste dans des effets on & off de lumière qui réveillent autant que les cuivres. Et l’on commence simplement par chanter avec lui… Maalouf est ravi d’être à Fès et le dit : « C’est un honneur et un bonheur pour moi de jouer au Maroc et particulièrement à ce festival qui promeut le métissage ». Quand il présente l’orchestre, il demande à chacun d’où il vient et conclut : « il y a un peu de tout ici ». Une vingtaine de musiciens métissés donc, qui jouent plusieurs répertoires et aussi des ompositions du trompettiste. Les deux premiers tirés joués donnent envie de danser et ont été composés pour le film La vache. Puis la lumière continue de balayer le public comme des projecteurs de miradors au fil d’une mélodie plus balkanique et bucolique. Ibrahim Maalouf présente certains solistes avant d’accueillir la chanteuse Edika Gunduz. Cette dernière fait faire un petit pas de danse à tout l’orchestre en chantant sur un rythme fou. Sans perdre de temps, la danseuse Nuria Rovira Salat,en rouge grenat tourne et tourne et enflamme la scène.

Malgré la joie évidente du public, dans le cadre solennel du Bab el makina, nous restons assis. Ibrahim Maalouf nous le reproche : « Je ne comprends pas le concept, on dirait Beyrouth les amis ! » et passe à un répertoire plus intimiste. Le public se lève pour danser quand Edika Gunduz chante du Fairouz. Elle entonne ensuite en kurde, sa langue maternelle, une chanson qui enjoint ses compatriotes femmes à prendre les armes pour défendre leur pays avant de chanter une chanson en Turc. On revient ensuite aux Balkans avec plusieurs tours de pistes de la flamboyante Nuria Rovira Salat. Le concert finit vers 22h10, le public en veut plus. Ibrahim Maalouf revient seul avec son pianiste sur scène et souffle dans une trompette qui n’est pas la sienne : il avoue que la sienne a lâché. Il fait mettre la lumière à tous les téléphones et le concert se termine dans une communion.

Nous avons le temps de passer à la nuit soufie de ce samedi avant de trouver un bar magique : le toit du Riad Fes, hôtel élégant de la ville, qui propose une vue à couper le souffle sur la médina dans un cadre très intime. Demain nous n’aurons pas le temps d’entendre plus de concerts, mais nous pourrons visiter la vieille ville avant d’attraper notre vol, riches de tant de rencontres et dialogues, par la musique entre les cultures, les instruments et les voix.

Visuels (c) YH

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Yaël Hirsch
Co-responsable de la rédaction, Yaël est journaliste (carte de presse n° 116976), docteure en sciences-politiques, chargée de cours à Sciences-Po Paris dont elle est diplômée et titulaire d’un DEA en littérature comparée à la Sorbonne. Elle écrit dans toutes les rubriques, avec un fort accent sur les livres et les expositions. Contact : [email protected]

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