Musique

Splendide balade crépusculaire au cœur du songe Schumannien

Splendide balade crépusculaire au cœur du songe Schumannien

12 décembre 2011 | PAR Bérénice Clerc

La Cité de la Musique voyage le long des rives musicales de la folie et offrait sa scène le 10 décembre 2011 aux Ultimes Ballades de Schumann sous la direction exaltante de Laurence Equilbey face à un orchestre de Rouen fourni, enjôleur, des solistes précis et un chœur Accentus en pleine puissance.

Le froid de l’hiver a gagné du terrain, Paris n’est pas sous la neige, mais un vent glacé glisse le long des flancs des spectateurs en partance pour un voyage musical rare.

Certains aspects de l’œuvre de Schumann sont méconnus, longtemps il se consacre au piano peut-être pour mettre un frein à son histoire passionnelle avec la voix pour laquelle il renouât puissamment après son mariage avec Clara. Des dialogues chant -piano rencontrent les spectateurs mais ses ballades pour solistes chœurs et orchestre restent peu connues du grand public.

Après, le Somptueux et hélas non enregistré « Le Paradis et la Péri », Laurence Equilbey ouvre une nouvelle boîte de Pandore Schumannienne, dorée à l’or fin, polie, brossée et écorchée par la folie rongeuse dont le compositeur romantique fût victime à la fin de sa vie.

La salle de La Cité de la Musique se remplit, discussions, bruits de pas, claquements de portes, portables se taisent pour laisser place à l’orchestre de l’Opéra de Rouen en effectif large. Les musiciens s’accordent au son du La, celui qu’entendait en permanence Schumann dans ses pires moments de folie. Le chœur Accentus grimpe au fond de la scène, les solistes arrivent sous applaudissements de la foule et Laurence Equilbey sautille pour monter les escaliers dans un bruissement léger de talons carrés.

Le silence est total, baguette à la main droite la chef donne la cadence et ouvre sa prometteuse boîte à musique. La Malédiction du chanteur que Schumann n’a pas eu la chance d’entendre avant de mourir commence alors à se raconter de notes et de mots mêlés.

Laurence Equilbey semble tisser sa toile, tirer des fils colorés et sensibles pour relier les musiciens et créer son cocon semblable à une œuvre de Judith Scott, dans lequel elle ne cache pas des objets volés aux autres mais un relief sonore en suspension. Habile mélange vocal des solistes jouant sur les vagues plus ou moins hautes de l’orchestre porteur d’une grande richesse musicale et d’une harmonie absolument moderne. Comme à son habitude, le corps de Laurence Equilbey est engagé dans son ensemble, une direction sure et précise, un regard pour chacun, une caresse impalpable pour chaque soliste pourtant derrière elle.

Un théâtre a ouvert son rideau, une histoire se raconte comme à l’opéra mais sans mise en scène ou scénographie. Il est rare de ressentir une telle tension dramatique avec des chanteurs statiques. Toute la salle est suspendue au geste de la chef, comme un enfant créateur utilise son imaginaire sans limite elle place le décor, construit son château de notes, dispose les personnages, deux musiciens, un jeune chanteur, un vieil harpiste, rivalisent d’efforts pour plaire à un cruel monarque. Lorsque le jeune homme, entraîné par la passion, s’oublie au cours d’un duo avec la reine et lui déclare sa flamme, le roi le tue. Mais le harpiste, emportant le corps du défunt, maudit le château et son souverain. De son visage Laurence Equilbey vie et joue toutes les scènes dramatiques d’un regard noir et méchant pour le roi, un sourire et une danse enfantine quand la harpe exquise envahit la salle. L’espace temps s’est arrêté, le souffle se suspend quand le chœur prend tout l’espace dans une perfection sonore absolue pour commenter, illustrer le spectacle qui se joue devant nous.

En retenue, pudique, intime, raffinée et mélancolique, la musique de Schumann est pure, tendre, solide, en contraste et traduit, l’amour, la passion, la joie, la douleur avec force sans fausses emphases. Percussions cinglantes, cordes virevoltantes, cuivres en cavalcades, instruments à vents cristallins, voix solistes et chœur  fusionnent avec une harmonie, emprunte d’un esprit germanique romantique, de références historiques et psychanalytiques troublantes.

A peine ce puissant voyage clôt, le public applaudit avec ferveur avant de se laisser porter vers l’entracte. Champagne au bar, discussions discrètes dans la salle, chacun vit cette pause à sa façon.

Même scène, même orchestre de Rouen, même Accentus, mêmes solistes et une Laurence Equilbey encore plus vive à la montée des marches.

L’Orchestre seul lève le premier voile musical avec l’ouverture de l’opéra La Lorelei de Max Bruch. Périple sur le Rhin mené par une musique sentimental lié à la légende d’une nymphe qui perd les navigateurs après les avoir séduit.

Le temps d’un soupir et d’un geste assuré la baguette peut construire un nouveau domaine musical où justice, liberté et histoire médiévale allemande s’emparent du génie musical de Schumann pour « Le page et la fille du roi ». La chef dessine de chaque mouvement les contours de sa nouvelle maison de musique, l’orchestre, le chœur et les solistes voyagent avec intensité au pays fantaisiste d’un imaginaire enfantin et poétique. Une récitante mezzo soprano, la reine des nymphes soprano (, la princesse, le page ténor, le Triton baryton, le ménestrel et le roi basse font naître l’histoire au cœur d’un dispositif vocal complexe.

Comme un cheval au galop guidant la musique pour partir à la chasse, Laurence Equilbey entraine le chœur  à pleins poumons, l’orchestre et les solistes vers un drame amoureux. Rejoignons le doux pays des nymphes, peut-être semblable à celui des anges que Schumann semble avoir rejoint après avoir vu mourir de nombreux proches laissant derrière eux un cortège d’angoisses sans objet accompagné de manifestations somatiques et de peurs liées à des situations précises déjà vécues de façon réelle ou imaginaire.

Un triton ou homme de la mer dans le texte fabrique une harpe avec des ossements humains et les cheveux d’or de la reine pour corde. Les musiciens font danser la chef dans un sourire d’enfance, le calme renaît au son mélodieux de la harpe. La mélodie se fait triste, la paix n’est jamais bien longue, l’amour revient toujours avec son lot de souffrances. La princesse se meurt de chagrin pour son page, amour inassouvi, puissance du fantasme et de la projection amoureuse dignes des Lettres de la Religieuse Portugaise. Le roi en fureur, fait trembler la salle d’une basse profonde et vibrante. Le noir se répend sur la musique, le chœur exhale les souffrances.

Prouesses d’orchestration savoureuse, voix limpides colorées et multiples en un seul son, l’orchestre enveloppe, caresse, enivre, apaise et évoque avec harmonie un monde marin idyllique.

Laurence Equilbey et son équipe tiennent leur promesses jusqu’au bout et délivrent, avec justesse, de l’oubli ces ballades de Schumann écrites au moment où sa vie bascule entre hallucinations, angoisses, terreurs, brûlures, souffrances, convulsions, épouvantes parfois soulagées par la musique avant que la mort ne l’apaise à jamais.

 

 

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Bérénice Clerc
Comédienne, cantatrice et auteure des « Recettes Beauté » (YB ÉDITIONS), spécialisée en art contemporain, chanson française et musique classique.

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