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Pinault met la lumière sur les étoiles montantes de la scène alternative

Pinault met la lumière sur les étoiles montantes de la scène alternative

21 octobre 2021 | PAR Chloe Boyer

Les figures montantes de la scène underground parisienne excellent dans un spectacle inédit à la Bourse de Commerce. C’est précisément ce qu’il fallait à François Pinault pour prouver toute la modernité de sa nouvelle collection.

« Toute la Culture » a eu la chance d’assister au dernier soir du spectacle « Baiser Mortel », ce mercredi 20 octobre.

La Bourse de Commerce- Collection Pinault présentait ces 18, 19 et 20 octobre 2021, un spectacle inédit nommé « Baiser Mortel », qui regroupe la crème de la scène alternative et underground parisienne. Empruntant à la comédie musicale autant qu’au soap opera, cette création originale est un projet de longue haleine. Il a été pensé par Low Jack, compositeur et metteur en scène, par la rappeuse Lala&Ce et par la chorégraphe Cecila Bengolea. Pour les accompagner sur scène, ils ont choisi les musiciens Jäde, Rad Cartier, BabySolo33, Le Diouck, et les danseurs Craig Black Eagle, Katrin Wow et Marion Brisse.

Représentants des sous-cultures et des minorités, ils apportent un bol d’air frais à l’art contemporain. Pour Pinault, mécène des chefs d’œuvres de l’élite parisienne, faire confiance à ces artistes de « niche » est un pari, surtout en cette période d’ouverture de sa collection. Le « sold out » affiché une heure après la mise en vente des places laisse penser qu’il a fait le bon choix. De quoi présager une bonne publicité sur la nouvelle programmation culturelle de la Bourse de Commerce.

Un script digne d’une tragédie grecque

Le script du spectacle s’inspire du film « Death Takes a Holiday » de Mitchell Leisen paru en 1934, dans lequel la mort s’aventure pour 3 jours dans le monde des vivants. Cette version revisitée sur le mode du sound-art, avec des tonalités proches du folklore urbain, apporte un autre regard sur ce récit qui peut paraître lugubre. On nous parle toujours de la Mort, mais elle évolue cette fois dans un univers plein de caresses et de regards enflammés.

Lala&Ce réalise la prouesse d’incarner la Mort, monstre séducteur qui s’attaque aux âmes romantiques. Au début, il est impossible pour les personnages de lui résister. Complètement hypnotisés par sa sensualité, ils se montent les uns contre les autres. Avant de réaliser le subterfuge, et de se détacher, laissant la Mort pantoise. Enfin, le dernier acte est glorieux, à la manière d’une « tragédie grecque », s’amuse Low Jack dans son interview pour la Bourse de Commerce. En effet, la Mort a le beau rôle puisqu’elle finit par se sacrifier en renonçant à son amour. Le spectacle se déroule autour des liens que tissent la Mort, entre espérances, passions et trahisons. Tout est donné à comprendre au public sans qu’aucun passage parlé ne soit nécessaire : les mouvements des corps, les visages et les voix nous plongent dans l’intrigue. Ils forment un fil directeur palpitant : une fois lancé, impossible de décrocher.

Spectacle très séquencé, chorégraphie en fluidité

Des basses retentissent et les néons se déploient : le spectacle s’ouvre sur Lala&ce qui fait les cent pas à la recherche d’une conquête. Qui d’autre que celle qui chante les affres de la tentation pour incarner la Mort qui courtise tous ceux qu’elle croise ? « Je prends une enveloppe corporelle pour mieux assaillir les vivants », nous explique-t-elle en quelques lyrics murmurés, tandis que les lumières roses tourbillonnent à travers la salle.

Arrive alors sa première cible : BabySolo33, qui chante ses tourments sentimentaux. Sa voix haut perchée envahit la pièce et capte l’attention. C’est à peine si l’on remarque que Lala&ce rôde dans un coin de la scène, prête à bondir. BabySolo33 quitte la scène en fredonnant mélancoliquement, laissant place à Jade, soprano qui reprend la même tonalité pour raconter une tout autre histoire. Cette fois encore, La Mort va trouver un moyen de la détourner, de lui plaire. La rappeuse use des charmes de sa voix, pleine de langueur. Puis, changement d’ambiance avec l’arrivée fracassante de Rad Cartier et Le Diouck, rappeurs polyglottes aux styles atypiques. Le Diouck a la particularité de savoir rapper en Français, Wolof et Anglais. Son talent combiné à l’énergie folle de Rad Cartier, et c’est toute la salle qui applaudit. Les danseurs eux aussi se surpassent : il fallait beaucoup d’entraînement pour parvenir à suivre le tempo effréné des instrus. Les artistes se calent sur la profondeur des basses, pour un rendu très harmonieux. Le liant reste la présence de Lala&Ce. Rare sont les scènes où la Mort n’apparaît pas, elle qui veut tantôt conseiller, tantôt désorienter, mais toujours dans le but de vous rendre fou.

La scène est séparée en deux parties par une vitre. Elle marque la limite entre les deux univers. Les artistes se font face en performant d’un côté et de l’autre de la scène, comme si, en communiquant par la danse, ils effaçaient la distance. Chaque fois qu’ils s’approchent de la vitre, ils prennent une posture courbée, défaite. Ils semblent impuissants. La barrière vitrée est cruelle, elle leur rappelle qu’ils se sont perdus à force de jouer avec leurs sentiments. Chaque détail a son importance. Le décor et les costumes changent en même temps que les émotions des personnages. Ce sont eux qui mènent la danse.

Laisser libre cours à son excentricité pour apporter sa touche artistique

Si le script est précis, les artistes semblent être en pleine improvisation. Le récit est dilué dans une succession de gestes et de tonalités vocales variantes. Rien n’est figé, mais tout est millimétré, pour que les artistes connaissent leur marge de manœuvre. Chacun exprime son identité sans se restreindre, à commencer par Lala&Ce qui, à son habitude, se déplace de manière nonchalante d’un bout à l’autre de la scène. Les artistes sont habillés par la remarquable styliste Marine Serre, mais chacun selon ses goûts : ainsi, la chanteuse Jade, adepte de tenues simples, porte un tailleur couleur crème, tandis que Rad Cartier est tout de noir vêtu, et arbore ses propres accessoires. On retrouve la spécificité de chaque identité artistique dans un spectacle où la coordination entre les corps et les voix est pourtant cruciale.

La force de ce spectacle est de nous laisser entrer dans l’intimité des artistes qui semblent pourtant nous fuir, disparaissant sans cesse pour réapparaître à l’autre bout de la salle. On les sent très liés, ils font corps pour nous séduire. Cette proximité a été voulu par Lala&Ce qui dit dans son interview pour la Bourse de Commerce : « Le Diouck et Rad Cartier sont mes amis. Surtout, je me sens proche de toute l’équipe artistiquement ».

C’est l’exploit de cette troupe que de reprendre les codes de la comédie musicale sans toutefois avoir peur de s’en détacher quand ils deviennent trop conventionnels. Cette création est une réussite et marque certainement un tournant dans la carrière des artistes. « Direction tous tes rêves » conclue Lala&Ce, mettant le point final à cette belle expérience.
Visuel : ©Sam Clarcke

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Chloe Boyer

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