Rap / Hip-Hop
Makala, l’égotrip avec les tripes

Makala, l’égotrip avec les tripes

27 avril 2022 | PAR Chloe Boyer

Le 22 avril, le rappeur suisse Makala est passé par l’EMB de Sannois pour un show tout en sueur et en intensité. Il a pu compter sur EDGE pour chauffer la salle en première partie. Toute la Culture raconte l’expérience.

EDGE dans la maîtrise, l’entrée est dégustée

Parce qu’à l’EMB de Sannois, un bonheur n’arrive jamais seul, le rappeur EDGE a assuré la première partie de Makala. Assuré, fluide et posé, le rappeur parisien s’est rapidement fait une place dans le rap sélect : lancé en 2017 avec son premier morceau « Kylie Jenner », il ne s’investit réellement dans la musique qu’en 2019. Très productif à partir de 2020, il a sorti trois projets en un an, veillant cependant à ce qu’aucun morceau ne soit bâclé. Le projet OFF qui sortait fin 2020 a été suivi par OFFSHORE en novembre dernier, riche de 14 titres mélodieux sous la coupe du producteur Johnny Ola, avec lequel EDGE a cofondé le label Goldstien Records. Porté par « Schémas monotones », ce dernier album dessine les contours de son univers d’introspection et de liqueur. A ce titre, le très spleen « Des nuages à la terre » pose bien le tableau : « Marqué par l’alcool, la fumette, j’ai le vague à l’âme (…) L’amour est masqué par la haine », y raconte EDGE. On ressent chez lui de l’inquiétude quant à la marche que prend le monde : le passage « le vivre ensemble a foutu le camp, le FN arrive dans pas longtemps», écrit en 2021, n’a jamais été autant d’actualité… « J’en veux à la vie d’être mal faite », conclue ce morceau. Et nous, on en redemande.

Passage par « Waze » avec le guest Enfant de pauvres, rappeur connu pour son EDP (Saison 1) paru en novembre 2020, emmené par « Répondeur » avec Kaza et « Dix ». Puis retour en solo, pour une heure de show. Il était étonnant de se laisser porter par l’énergie du rappeur qui nous a habitués à des musiques douces-amères, qui dépeignent une cité pauvre et morose, mais surtout la difficulté d’en sortir. A Sannois, il a réussi à faire sauter une fosse sur des morceaux pour la plupart calmes, en particulier sur le génial « 20 000 », son feat avec le maître Alpha Wann. Seul pour défendre ce titre, il impressionne par sa force tranquille. EDGE étant un grand adepte des feats, on s’attendait aussi à d’autres guests, comme la soprano Jäde sur le feat « Palace » où l’on retrouve un EDGE d’inspiration Rad Cartier –ou l’inverse-, ou encore sa collab avec un rappeur qu’il admire, Deen Burbigo, sur « Piège à loup »…Mais surtout, on attendait Jazzy Bazz, son ami et mentor avec lequel il s’associe souvent. Récemment, EDGE a participé au coup de force Mémoria sur « Zone 19 » et « Dark City ». En 2021, il s’était même lancé dans Private Club, un album en trio avec les rappeurs Jazzy Bazz et Esso Luxueux, rejoignant ainsi le duo « Cool Connexion », formé par les deux compères. A 22h, il quitte une salle conquise, prête à aller le revoir en concert à La Maroquinerie, en juin prochain. En tout cas, nous on l’est.

Complexe mais spontané, le paradoxe inégalé

Et c’est parti pour Makala. L’artiste de la complexité musicale a voulu rappeler qu’il était un rappeur d’exception : le show est très généreux. Makala est dur à suivre certes, mais rien n’est plus satisfaisant que de pouvoir l’accompagner dans son trip. “Je ne ressens pas le besoin de simplifier ma musique parce que j’estime déjà qu’elle n’est pas compliquée pour être compliquée », expliquait-il lors de son interview pour Le Code, avec Mehdi Maïzi. De fait, on sent qu’il a étudié avec soin chaque note, pour emmener l’auditeur où il le souhaite, et puis surtout pour s’assurer que ce qu’il délivre n’a pas déjà été fait. Parce que pour Makala, rien n’est pire que d’être banal, commercial ; ou pire, prévisible.

A coups de storytelling, il raconte tout ce qui lui passe par la tête, en témoignent les onomatopées distillées dans son dernier album paru le 1er avril, Chaos Kiss. Sur « Belly » notamment, les « hmm » et les « hey » sont lâchés en prélude de chaque phrase, comme pour lui laisser le temps de réfléchir… Et d’improviser. Car l’impro, c’est sûrement ce qui caractérise le mieux le suisso-congolais Jordy Makala. Les instru ont beau être minutieusement travaillées, on aura toujours cette instantanéité dans les lyrics. Déjà parce qu’à part une touche d’égotrip, il n’a pas de thématique phare, ni de rimes qui pourraient le caractériser. Dans Chaos Kiss, ce rap du dernier moment se ressent, il intrigue et captive. En fait, c’est la totale liberté qu’il s’octroie dans la création qui rend sa musique si spéciale.

Makala se livre et s’aime sur scène

Makala sur scène, ça donne quoi ? Ça donne un triptyque gagnant : convaincant, intense, confiant. Convaincant, parce qu’il rappe avec une justesse déconcertante. Pourtant, nombre de ses titres sont séquencés, avec un rythme saccadé. Alors que le tempo est déjà fluctuant, il offre sur scène une version inédite de chaque morceau, de sorte qu’il faut être suspendu à ses lèvres pour tout capter. Mais la fluidité reste de mise : le rap et l’instru sont toujours bien jaugés. Il sait laisser la place aux fonds sonores, de la bossa nova de « Prison Break » au jazz moderne de « Outrow » (les deux sur Chaos Kiss). Intense, parce qu’il n’y avait qu’à jeter un coup d’œil à la salle qui a enchaîné les pogos pour capter l’ambiance. Et puis aussi parce que Makala donne tout, absolument toute son énergie, pour tenir chaque phase avec application. La sueur qui dégoulinait de sa barbe au fil de la soirée en témoigne.

Et l’egotrip alors ? Si c’est la recette miracle de beaucoup de rappeurs, aucun d’eux ne la saupoudre aussi bien que Makala. Déjà sur « Pink Flamingo » en 2013, il martelait « Je suis le meilleur », s’érigeant même en « réincarnation de Tupak Shakur ». Près de dix ans plus tard, rien n’a changé : sur « Film d’action », il répète : « pas un rappeur qui peut m’approcher et me dire : j’ai un meilleur projet ». On notera le moment féministe du concert, celui d’un album qui loue parfois la sororité, notamment avec « Gurlz Tower », sur lequel Makala chante : « J’invite les femmes du monde entier à se serrer les coudes »… Mais qui finit quand même en égotrip : se disant « brisé » par ce que « certaines écoutent », il se poste en sauveteur de notre audition : «il est temps d’agir » murmure-t-il en souriant ; « si seulement elles m’écoutaient ». Sur ce morceau au beat tranquille, il est accompagné par une fan qui sait danser, vraiment danser. Petit moment de gloire sur scène avec son idole, rien de moins…

Confiant, il pouvait l’être : à Sannois, que des fans de la première heure. Dans le public, ses soldats connaissaient les paroles sur le bout des doigts, un exercice pas évident tant les morceaux sont évolutifs, à l’image de « Al Dente », dont les deux premières minutes ont été publiées en septembre dernier, puis prolongées jusqu’à plus de 4 minutes à la sortie de Chaos Kiss. Parce qu’il est une perle du rap et qu’il le sait, Makala a voulu tester ses fans, prolongeant le concert pour voir qui avait le cran de rester jusqu’à la dernière minute.

© Chloé Boyer

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