Rap / Hip-Hop
[Live report] Les différentes facettes de Rocé au Bataclan

[Live report] Les différentes facettes de Rocé au Bataclan

11 décembre 2013 | PAR Stéphane Rousset

Rocé, rappeur iconoclaste et lucide, a investi le Bataclan pour une date unique. Un concert simple, efficace et sans concession, à l’image de l’artiste.

« J’aime le fracas, la somme de nos tracas / Quand le son vient des tréfonds, sonne comme un crachat… » Sur les deux écrans qui encadrent la scène du Bataclan, Rocé donne le ton en vidéo. Capuché, il déboule sur scène une minute plus tard et annonce la couleur : « J’rappe pas pour être sympa ».

Pas d’artifices chez Rocé, ni dans la plume ni dans l’attitude. Pas de show : un mic et deux platines, recette hip hop épurée mais éprouvée. Le MC se veut « discret comme un indic » et va droit au beat. Les premiers titres s’enchaînent à la vitesse de son flow saccadé sans laisser le temps aux spectateurs de l’accueillir. « Ricochets », « 10 sur 10 à chaque œil » et « Changer le monde » pour un flashback de plus de 10 ans sur les chapeaux de roue ; une entrée en matière qui débouche sur un « Besoin d’oxygène » plus récent. Plus oppressant aussi, tout en retenue : « Mon ventre est lourd, serré, et ma haine reste feutrée… » Peu de bras en l’air en ce mardi soir, mais des visages concentrés. De l’oxygène, le public en a besoin aussi ; Rocé en profite pour souffler après cette rafale initiale. Première respiration.

« Même nos révoltes finissent par faire partie du divertissement », nous disait l’autoproclamé rappeur philosophe à la sortie de son quatrième album Gunz’N ‘Rocé en février dernier. Sur scène, son rap « ne tient qu’à un fil », et Rocé taquine : « Ça sert à rien de lever le poing s’il tient par une ficelle ». La salle acclame la punchline d’une seule voix. L’assemblée n’est pas homogène pour autant. Hommes, femmes ou couples ; cheveux longs ou courts, raides ou crépus, et calvities naissantes. Ici, des étudiants à moustaches et à bonnets et des jeunes bien élevés ; là, des dégaines d’altermondialistes en casquettes d’ouvriers ; le tout au milieu de trentenaires mal rasés, inusables Air Max aux pieds. Le rappeur né à Alger change de style à chaque nouvelle galette, et d’un rapide coup d’œil panoramique, on s’amuse à deviner laquelle de ses facettes plaît à tel ou telle.

Retour sur scène. On reprend ses esprits le temps d’un a capella, avant d’écouter la basse de Sil Matadin qui s’invite sur « L’être humain et le réverbère », éloge du mouvement tout en métaphore filée. Pas de blabla inutile, les morceaux s’enchaînent sans interlude, comme les punchlines pleines de doutes et les invités. J-P Manova s’amuse des effets de mode sur « Actuel » et Mr JL « ne croit plus au Père Noël ». Les basses, elles, s’adressent directement au plexus et les cages thoraciques en vibrent. Aux platines, DJ Karz profite d’une pause pour offrir une démonstration de scratches. Au détour d’un vinyle, on réentend le regretté Fabe. Et de se dire que Rocé en est l’héritier naturel. Deuxième respiration.

Pas le temps pour les regrets, de toute façon : « Si peu comprennent ». Un titre qui a propulsé le MC en figure de proue d’un rap dit « conscient ». Lui, le définit plus simplement : « Le prenez pas pour une insulte / Mais j’suis un des seuls trentenaires à rapper comme un adulte ». Depuis 15 ans, il rappe en tout cas sans concession, à l’image de Casey. Tout en charisme et en colère, la plus hardcore des rappeurs français a droit à une ovation quand elle débarque micro en bandoulière. Pas là pour plaisanter, l’ambiance s’assombrit. Elle est vite rejointe par la nouvelle équipe de l’Asocial Club : Prodige, Al et la plume chirurgicale et torturée de Vîrus. Le Bataclan se change en MJC quand Casey chauffe la foule en lui faisant gueuler : « la putain d’ta mère! ».

Visiblement, une partie du public ne s’attendait pas à ça… Pas de panique. Après avoir repris la main, Rocé leur offre ce qu’ils sont venus chercher: une atmosphère plus jazz-club avec l’arrivée du légendaire Archie Shepp. Le saxophoniste, présent sur l’album iconoclaste Identité en crescendo délivre ses nappes cuivrées, et le rappeur se fait plus discret. Le groove adoucit les mœurs et les cris laissent place aux applaudissements.

Avant de mettre fin à cette unique date parisienne, Rocé demande l’attention du public une dernière fois, avant de lâcher son bourdieusien « Habitus », qui décortique la guerre du langage. Une pensée pour DJ Mehdi et les autres disparus de la Mafia K’1 Fry, en compagnie de Manu Key, l’éternel complice sur « Magique », avant le feu d’artifice de punchlines « En Apnée ». Dernière respiration.

Noir. Rappel. Archie Shepp et Sil Matadin reviennent pour une dernière impro. Rocé, lui, délivre un classique pour son dernier morceau, « On s’habitue », et son refrain clin d’œil au grand Brel. Rideau.

http://www.youtube.com/watch?v=lyp9xv8vpYM

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