Rap / Hip-Hop
« Jeune Noir à l’épée », le manifeste d’Abd Al Malik aux Hivernales

« Jeune Noir à l’épée », le manifeste d’Abd Al Malik aux Hivernales

22 février 2020 | PAR Amelie Blaustein Niddam

Est-ce qu’il y a du mouvement dans la voix  ? C’est ce que semblent dire les Hivernales en programmant le magnifique poème slamé d’Abd Al Malik, illustré par une chorégraphie de Salia Sanou.

Jeune Noir à l’épée est une peinture de Pierre Puvis de Chavannes, on y voit un jeune garçon nu, noir, armé dans un paysage d’insurrection.  Lorsque le chanteur et compositeur Abd Al Malik découvre cette oeuvre, il comprend que la perception racialisée du monde a été aussi transmise par la culture. La pièce est donnée en 2019 dans le cadre de l’exposition controversée du Musée d’Orsay Le modèle noir, controversée justement par son manque de distance critique avec les œuvres du parcours.

Le poème est un coup de poing politique qui prend encore plus de force en 2020 à l’approche des élections. Malik livre un manifeste social sublimé par les samples et le rap de Arnaud Fayette-Mikano et Fayette Fayette-Mikano. Il y a du flow, du rythme et des punchlines à faire frémir tout président de la République en exercice. Wesh Darwin fait partie de celles-là, dans ce poème Eux qui vient hurler contre le racisme, contre la bêtise, et contre le Front National (RN).

« Les deux pires ghettos sont la haine et la violence,  et ceux qui y vivent ont toutes les couleurs, toutes les apparences, hommes, femmes, pas nécessairement du même milieu social, je vous nous les connaissons,  ils disent toujours « eux » »

Sans jamais fourcher sur un mot, dans une diction et une articulation millimétrée, Malik convoque tous les poètes : Ferré, Bashung, Verlaine, Rimbaud… Et il était assez fou hier de voir cette performance pensée au départ pour le Musée d’Orsay se passer dans la Salle de l’étoile de Châteaurenard, une petite ville à 30 minutes d’Avignon.

Cela montre le travail du CDC en matière d’ouverture sur le territoire et de décloisonnement. Ce lieu est une salle de concert classique, aux chaises en plastique alignées sans gradin. Le plateau n’en est pas un, c’est une scène, surélevée, parfaite pour écouter de la musique et pour le public, danser en l’écoutant. Un lieu antinomique pour la danse donc. On comprend rapidement que la chorégraphie très premier degré, figurative à l’excès de Salia Sanou n’est là que pour la décoration. Et dans le genre, cela fonctionne. Les athlétiques Salomon Asaro, Akeem Alias Washko, Vincent Keys Lafif, Bolewa Sabourin, torses nus, illustrent à merveille l’idée du « modèle noir ». Ils sont musclés, sublimes, et viennent montrer cela : de la beauté. La danse est un mime ici. Ils jouent les esclaves, les combats… Seul le haut du corps est visible dans cette salle de plain-pied, et c’est là-dessus que Sanou concentre la théâtralité. Les jambes invisibles donnent l’impression de voir des galériens assis dans les cales. Cela commence à nous irriter. La danse comme accessoire n’est pas tout à fait ce qui nous passionne.

Très vite, les corps encombrent la voix, bien plus forte. Très vite on ne regarde plus que Malik. Très vite, on ne fait plus qu’écouter Malik. Très vite on a envie de lire Malik : 

« En bas des tours despotiques
Où l’on hume l’odeur du mauvais shit
La cité parle l’ancien grec :
Salade tomate oignon, moitié légume, moitié schneck
Mais peut-on faire la révolution avec Toulouse-Lautrec ?

Je ne sais pas. Je suis le jeune Noir à l’épée »

Le public ne s’y trompe pas et c’est avec une standing ovation (qui ne suscitera aucun rappel) que le spectacle est salué. Les mots avaient hier soir plus de radicalité que les corps.

Les Hivernales se terminent aujourd’hui avec en spectacle de clôture la dernière création de Fouad Boussouf, Oum.

Visuel : ©Fabien Coste

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Amelie Blaustein Niddam
C'est après avoir étudié le management interculturel à Sciences-Po Aix-en-Provence, et obtenu le titre de Docteur en Histoire, qu'Amélie s'est engagée au service du spectacle vivant contemporain d'abord comme chargée de diffusion puis aujourd'hui comme journaliste ( carte de presse 116715) et rédactrice en chef adjointe auprès de Toute La Culture. Son terrain de jeu est centré sur le théâtre, la danse et la performance. [email protected]

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