Rap / Hip-Hop
Jazzy Bazz, quand la sagesse infuse le rap

Jazzy Bazz, quand la sagesse infuse le rap

23 janvier 2022 | PAR Chloe Boyer

Jazzy Bazz, le rappeur phare des Raps Contenders, revient ce vendredi 21 janvier avec Memoria, un album aux lyrics profonds, au phrasé technique et aux instrus novatrices. Ce cocktail gagnant nous transporte et nous laisse espérer que la scène rap suivra cette lancée toute l’année.

La route vers l’indépendance

Ivan Bruno-Arbiser de son vrai nom, baigne très tôt dans la musique grâce à un père saxophoniste qui l’initia à la musique instrumentale jazz, d’où son pseudonyme « Jazzy ». Son père aura marqué jusqu’à son dernier album, puisqu’il nous confie être « fier de réaliser le rêve de son père qui jouait sa musique dans le métro » (« Nouvelle 3.14 »). Bercé aussi par NTM, Rocca ou Passi côté français et Slum Village côté américain, il ambitionne très tôt de se lancer dans le rap et réalise des open-mics dans des salles parisiennes. D’un premier album Sur la Route 3.14 (2012) qu’il n’avait même pas mis en vente mais distribué sur Internet faute de label, il parvient à vendre 15 000 exemplaires de son second album, P-Town (2016), avant de se stabiliser en rejoignant le label « 3.14 Production ». Il ne le quittera pas pour ses prochains albums, dont le 3ème, Nuit (2018), un projet harmonieux, sur fond de mélancolie dans les rues parisiennes, tard le soir. Avec ces 3 albums, il a su s’imposer avec des rimes ciselées, un phrasé très articulé et des lyrics recherchés.

Toujours loin de la production américanisée et commerciale, Jazzy fait partie des anciens, des certifiés, presque des vieux sages. C’est un titre qu’il partage avec quelques MC comme Nekfeu ou Alpha Wann, tous trois issus du collectif de hip-hop « L’Entourage » (2008) qui a dominé en 2011 les battles de Rap Contenders, la « ligue de battle rap a capella » fondée en 2010. Parfois associés, on se souvient de quelques rencontres au sommet, notamment le superbe « Insomnie » avec Alpha Wann et Esso Luxueux, ou de la claque « Éternité » avec Nekfeu, les deux sur Nuit (2018). Toujours bien entouré (« j’ai la chance d’avoir un entourage légendaire » dans « Cœur, Conscience »), il aime fidéliser ses collaborateurs et ses producteurs. Preuve en est de la présence de l’artiste de r’n’b alternatif Bonnie Banane sur P-Town (2016) et sur Nuit (2018). En 2021, il s’était même lancé dans un album en trio avec les rappeurs EDGE et Esso Luxueux, Private Club, concrétisant ainsi un rêve d’enfance qu’il partageait déjà avec Esso lorsqu’ils formaient le duo « Cool Connexion », à l’origine du collectif de musiciens « Grande Ville ». Sur ce nouvel album, on retrouve les producteurs du collectif « Goldstein », en particulier l’ingénieur du son Johnny Ola, proche de Jazzy et de son ami EDGE.

Jazzy Bazz, c’est aussi un homme de l’ombre, qui se contente de peu, et qui n’aime pas faire parler de lui, comme il le rappelle dans « Cœur, Conscience » : « pas besoin d’un disque de diamant, je vis de mon art je suis déjà content ». S’il aime créer dans son coin, c’est aussi parce qu’il est indépendant : comme il l’explique dans l’interview par « Narjes Bahhar – Jour de Sortie », il aime enregistrer une partie de ses sons seul, avec sa carte son et son micro.

Dans le genre paroles codées, Jazzy Bazz excelle ; les sources viennent de toutes parts, et il n’est pas toujours aisé d’en saisir le sens caché. L’album Memoria n’y échappe pas… Alors, voici un petit guide pour chopper quelques-unes de ses références.

Les références fusent, le verbe ruse

Constamment en introspection, il aime aborder les thèmes de la déception amoureuse, de la désillusion, de la foi religieuse… Mais ce qui frappe chez lui, c’est ce recul et cette lucidité, qui lui permettent de comprendre tout ce qui échappe à beaucoup. Et, comme tout bon lyriciste, il nous comble de références subtiles, comme dans « Memoria », le morceau d’ouverture, où il parle des voix qui résonnent dans le cerveau de Sergio Leone, le réalisateur italien de westerns, ou des tensions entre les labels Death Row et les Bad Boy aux Source Awards de 1995, lorsque Suge Knight avait attaqué Puff Daddy dans un discours au Madison Square Garden. Deuxième morceau, deuxième floppée de refs : dans « Cœur, Conscience », il rend hommage à l’irremplaçable Népal, rappeur parisien décédé en 2019. « Babylone a gagné » est ainsi une réponse directe au morceau « Babylone » de Népal, dans lequel il dit « si t’es au studio comme à l’usine, Babylone a gagné » ; la satisfaction ne peut venir que de l’acharnement au travail.

Puis, il dit s’inspirer de Marlo Standfield, personnage ambitieux qui dirige sa propre organisation dans la série The Wire. Il va même jusqu’à citer du Stanley Kubrick en lâchant : « je me sens humain comme Hal 9000 », en référence à l’ordinateur doté d’intelligence artificielle dans le film « 2001, l’Odyssée de l’espace » (1968). L’imaginaire du cinéma revient dans tout l’album ; alors que le morceau « Nouvelle 3.14 » débute sur un passage du Joker, dans « Panorama », il cite la série « Les Soprano ». Côté musique aussi, les influences se croisent : du saudade portugais, genre de fado (« Albiceleste »), en passant par Willie Colón, pionnier de la Salsa (« Élément 115 ») à John Lennon et son piano («.RAW Spleen »).

Des références, il en réserve beaucoup à Paris, sa ville de naissance et de cœur, qui est la toile de fond de tous ses albums ; « Ultra Parisien », « Paris me manque », « Buenos Aires – Paris » … La capitale est partout, jusqu’au nom « 3.14 Production », son label, signifiant le nombre ? qui se prononce P comme le P de P-Town pour « Paris-ville ».

Vision sombre… ou prémonitoire ?

Memoria est l’album de la solitude, de la méfiance mais aussi des questionnements sur la société. Dans « Cœur, Conscience », il dit du système qu’il n’est qu’un grand mensonge, et s’attend au pire venant des humains : « quand on manquera d’oxygène, tu verras que des humains en vendront » ; il faut dire que nombreux sont ceux qui capitalisent déjà sur la misère du monde… Dans « Memoria », où il parle de la France comme d’un pays « à deux doigts de la guerre civile », l’ambiance est morose alors qu’il se refait le film de sa vie en marchant dans Paris. Ce son résonne comme un bien sombre présage de ce qui nous attend ; un désespoir qu’il traduit en disant : « l’impression que mon âme s’éteint, que mes souvenirs n’émanent de rien, ou qu’ils ne sont pas les miens dans ce rêve aérien ». De l’espoir en la France, il n’en n’a plus beaucoup ; « « Liberté, égalité », c’est juste une devise, toujours plus de vices », dit-il dans « Panorama ». Puis, il dresse un tableau presque dystopique dans « Nouvelle 3.14 », où il se promène, « éclairé par des milliers d’écrans publicitaires », en pensant aux « émeutiers en tenue militaire ». Alors, dans une vie qui ne permet plus l’évasion, il se « réfugie dans un monde artificiel » (« Nouvelle 3.14 »).

Morceaux solos ou featurings, on est immergé. Au menu, rien de moins que le meilleur du rap français ; certains étaient attendus, comme Alpha Wann sur « Panorama » ou Nekfeu sur le très bon « Élément 115 », tandis que d’autres sont de belles surprises, comme Josman sur « Albiceleste » ou Laylow sur « .RAW Spleen », peut-être le meilleur des feats, où les deux rappeurs se complètent tant qu’on ne sait même plus les discerner sur le premier couplet. Les codes du rap cadencé sont maîtrisés, ce qui n’empêche pas pour autant Jazzy de prendre des libertés sur les instrus, notamment sur «.RAW Spleen », où il ponctue le dernier couplet d’airs de trompette, très jazzy (sans mauvais jeu de mots).

 

Entre richesse langagière et prouesses de rap, cet album convainc du début à la fin ; reste à espérer qu’il inspirera le rap de 2022.

© Image de mise en avant : pochette d’album Memoria (2022)

© Pochette d’album Nuit (2018)

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Chloe Boyer

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