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[Chronique] Nick Cave and The Bad Seeds, « Live from KCRW » : poésie apocryphe de l’apocalypse

[Chronique] Nick Cave and The Bad Seeds, « Live from KCRW » : poésie apocryphe de l’apocalypse

11 décembre 2013 | PAR Arnaud Berreby

Breaking news : aujourd’hui est né, ex-nihilo s’extrayant voluptueusement de la ouate cotonneuse, le premier matin du monde. Aurore virginale laiteuse, onde artérielle fondamentale, paisible canal fluvial immaculé. Berlin, Alexanderplatz, année zéro. Nungesser et Coli sont vraiment arrivés à destination.

Ce qui est advenu ensuite de nos plates existences tout au long des années de Plomb qui ont suivi nous importe finalement si peu. En fait, il semblerait que nos cerveaux saturés n’en aient plus aucun souvenir, à l’exception de nébuleux négatifs, décolorés, flous et vaporeux, impossibles à révéler.

Jour 1 donc, prime sensation festive à partager avec ceux qui passeront leur vie d’adulte en quête des souvenirs vivaces, tenaces et puissants de cette candeur de l’enfance, temps sacré des premières fois subjectivement magnifié dans nos mémoires sélectives, époque bénie où notre sensibilité n’était pas perçue comme de la sensiblerie.

Au commencement, donc, fut l’émotion – dont nos mots sont parfois les vecteurs maladroits – positive, elle alimentera nos âmes avides en manne aimante et sucrée ; négative, elle cherchera toujours à noyer les actions de nos vies sous un brouillard gris, salé, cendré et ténébreux . Le combat sans merci entre ces deux irréconciliables fera de nous ce que nous sommes aujourd’hui, un bateau saoul tanguant sous les flots contradictoires de courants alternatifs, ballotté entre ces forces antagonistes. Elles ne capituleront jamais l’une face à l’autre, ne feront pas de concession – ces vins de garde coupés d’eau qu’on nous vend comme autant de preuves de sagesse – et ne vous laisseront jamais de répit.

La suprématie ou la mort, ainsi pourrait-on résumer la lutte perpétuelle que se livreront ces deux puissances que tout oppose. Mais, parfois, il est des moments sacrés, rares, ces temps suspendus, où les ondes négatives vous laissent enfin en paix, baissant les yeux humblement devant l’éclatante et incontestable victoire de l’ennemi, les mâchoires serrées, tout en complotant déjà en vue de la revanche à venir.

Cela se produit le temps d’une oraison ou d’un confiteor, ou bien encore quand la musique donne, celle d’un Jeff Buckley ou d’un Léonard Cohen, lorsque elle vaut bien plus que nos errances. Ce moment unique vous est offert aujourd’hui par Nick Cave, ce poète de l’apocalypse magnifique et torturé à l’écoute de son album actuel, Live from KCRW, capturé lors d’une session radio. Le temps file alors, il se fait court, contracté, à l’opposé, l’extrême opposé des moments où vous le trouvez si long : un jour sans elle ou avec – cela dépend des fois -, une conférence de presse de footballeur, ou bien quand un boulet qui vous sert d’ami met une éternité à choisir son plat au restaurant, hésitant péniblement entre le bœuf impérial et le canard laqué comme si sa putain de vie en dépendait…

Nick Cave and the Bad Seeds donc. Sur l’album en question, quatre titres sont issus du splendide dernier opus Push The Sky Away (2013, PIAS), les autres étant ses classiques revisités par l’Australien, ses diamants sombres et brillants qui ont balisé sa route depuis plus de 25 ans. Le parti pris dans leur interprétation est celui de l’épure, les chansons nous sont proposées dans une version dépouillée, ce qui accentue l’effet dramatique et parfois inquiétant de certaines chansons.

Le prêcheur est las mais son discours, martelé avec puissance et maîtrise, cherche encore et toujours à convaincre. Le prophète rompt le pain et le distribue généreusement à ses disciples. Quant au vin, il le garde pour lui et ses acolytes, rougissant plus encore le corps meurtri et saignant de ses compositions enivrantes.

Le blues est à l’honneur, les titres défilent comme lors d’une parade sépulcrale :

« Higgs Boson Blues », extrait du dernier album, en ouverture glaçante et narrative : « Je ne me souviens vraiment de rien […] / la nuit était chaude et noire / tout le monde saigne […] / sens-tu mon cœur battre ? ».

« Far From Me » (The Boatman’s Call, 1997) ou le catalogue exhaustif des promesses amoureuses trahies : « Loin de moi/ allongée en des eaux mornes et sans vie/ loin de moi ».

« Stranger Than Kindness » (My Trial, 1986), dérangeante et démente : « Il n’y a ni maison, ni pain/ nous nous asseyons sous un porche/ et faisons la manche […] /Je suis étranger à la bonté. »

« The Mercy Seat » (Tender Pray, 1988), illustre le titre, empli de références bibliques, qui raconte le destin d’un homme accusé à tort et condamné à la chaise électrique.

Enfin, un final splendide et tendu comme la corde du pendu avec une version électrique et agressive de « Jack The Ripper » (Henry’s Dream, 1992).

Les dix titres de l’opus se déclinent en un chapelet mélancolique, bande-son épique d’un film catastrophe, à l’épilogue apocalyptique prévisible. Évitez toutefois de l’offrir à votre belle-mère dépressive à moins d’avoir une idée derrière la tête…

Nick Cave and The Bad Seeds, Live from KCRW, novembre 2013, Bad Seed Ltd. Enregistré le 18 avril 2013 au Studio Apogee de Los Angeles.

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