Pop / Rock
[Live report] The Acid, Ásgeir et Baxter Dury au Festival des Inrocks

[Live report] The Acid, Ásgeir et Baxter Dury au Festival des Inrocks

16 novembre 2014 | PAR Bastien Stisi

Après Lykke Li mardi, Damon Albarn mercredi, Chet Faker jeudi et la soirée garage-punk vendredi (Parquets Courts + Palma Violets), le festival des Inrocks poursuivait hier soir son édition 2014 en faisant défiler sur la scène d’une Cigale archi blindée une programmation étirée entre pop lettrée (Feu ! Chatterton), souffle tamisé (The Acid), folk amplifié (Nick Mulvey, Ásgeir) et pop dandyfiée (Baxter Dury).

La maturation rock de Feu ! Chatterton

Tradition oblige, c’est avec les glorieux lauréats des Inrocks Lab 2014 que débute une soirée (l’avant-dernière avant The Jesus And Mary Chain ce soir) dont on constatera bientôt qu’elle s’imposera comme la meilleure de cette semaine complète de festival. Pas une fausse note, beaucoup de plaisir, et une Cigale déjà bien remplie à 18h30 pour accueillir le quintet Feu ! Chatterton, dont le live, à force de se produire et de se répéter, semble être en train de maturer et d’adopter une forme nouvelle.

Sur « Côte Concorde », qui introduit le concert, on aligne ainsi les guitares et la basse au même niveau qu’Arthur (le chanteur / poète / performer du groupe et son allure de dandy du début du siècle précédent) afin d’égaliser aux yeux du monde l’importance du chant et du son (ce n’est plus « le poète et sa bande ») et de renforcer le côté « rock » d’un set qui le devient de plus en plus. Arthur, lui, paraît plus habité que jamais, en oublie presque ces mimiques théâtrales qu’il répète d’habitude cent fois, fracture un chant qui menace, quasiment, de lui briser les cordes vocales sur les instants les plus excités (sur « La Mort dans la Pinède », c’est très marqué).

The Acid : des vapeurs, des fantômes

Ce show-là a pris une assurance nouvelle, « La Malinche » et sa jouissance en « i » (« oh ouiiiiii ») est en train de devenir un tube quasiment électro pop, et sur La Cigale, le temps se met soudain à changer. Car sur la scène, un ciel étoilé apparaît en arrière-plan. Et quelques comètes (blanches) circulent dessus. Elles sont accompagnées par des néons vaporeux, et par les trois membres de The Acid (Ry X, Steve Nalepa, Adam Freedland), accompagnés ici par un batteur (qui fera officiellement partie du groupe sur le deuxième album) dont le projet, longtemps tenu secret par le groupe, a fini par dévoiler cet été les contours (incertains) d’un album (l’immense Liminal) electronica pop plein de souffre, de souffrance, et de nappes synthétiques déversées les unes sur les autres. C’est Ry X, cet Australien à la barbe épaisse dont on avait déjà célébré le brillant EP Berlin il y a quelques mois, qui se charge du chant, laissant aux percussions tribales, parfois tambourinées, le soin de donner une force encore plus grande à un show proche de la transe synthétique et chamanique.

Dans le public, certains se risquent à engager quelques mouvements qui pourraient s’apparenter à une danse. Des âmes égarées, invisibles mais présentes, en font sans doute de même. C’est qu’elles auront répondu à l’appel de « Ghost » (« I wan’t to feel you ghost »), intervenu juste après l’interprétation d’un « Creeper » à la violence sombre et au timbre presque technoïde. En arrière-plan, le ciel s’est encore assombri. Il fond presque. Et les néons crépitent, comme si des éclairs étaient en train d’éclater. Il y a ici beaucoup de tension (« Fame », « Basic Instinct »), mais peu de relâchement : The Acid suggère la perte des sens, mais ne l’impose jamais. On les égarera quand même.

De NicK Mulvey à Ásgeir, de la pop à la folk

Ovation pour les uns, perplexité pour les autres (on est ici confronté à un projet évidemment clivant), et entente globale, dans la foulée, sur ce qu’il faudra penser du concert de l’Anglais Nick Mulvey (ex Portico Quartet) : rien ici de révolutionnaire, mais beaucoup de qualité au sein de cette pop folk inspirée par les voyages nombreux de son concepteur, et qui s’avère largement plus intéressante lorsqu’elle ajoute au folk des tonalités pop plus amples (sur le grand tube « Cucurucu », issu de l’album du même nom, c’est un chouette moment).

Alors, oui, des voyages, et le regard surtout porté vers les îles : celle de la Grande-Bretagne d’abord (Ben Howard est une référence assumée), celle des îles tahitiennes ensuite (des accords évoquent le soleil océanique sur « Meet Me There » ou sur « Nitrous »), et peut-être aussi vers celle d’Islande, tant le concert de Nick Mulvey pourra faire office d’introduction à celui proposé un peu plus tard par Ásgeir, débarqué de l’île des volcans afin de présenter son sublime In The Silence à un public qui l’aura déjà peut-être vu à l’affiche du festival We Love Green ce printemps. Et il n’y aura pas de surprise dans la performance du garçon de 21 ans, qui donne l’impression, avec l’apaisement et la grâce de ses compositions folktronica dans ses moments les plus éthérés (« Was There Nothing ? ») et synthfolk dans ses moments les plus galvanisés (« King and Cross »), d’avoir  bourlingué mille ans : parfois morose, parfois grandiose, la pop folk ample, acoustique et synthétique d’Ásgeir s’avère dans tous les cas d’une justesse affolante. La voix du Nordique caresse l’éther (pourtant très haut) de La Cigale, en décroche quelques larmes, et quelques grosses ovations (sur « Dreaming », sur « Torrent »), qui succèdent toujours aux grosses émotions.

Baxter Dury, performer auto-construit

Des émotions, il y en aura aussi avec Baxter Dury, tête d’affiche centrale de cette cinquième journée de festival. Mais elles seront véhiculées d’une manière bien différente (c’est le moins que l’on puisse dire…) Elles se retrouvent en effet dans les textes de ce performer au grand cœur et aux allures de charmeur un peu (beaucoup ?) macho propre au nouveau Baxter, coincé (et à l’aise) dans son personnage de gainsbarre britannique qu’on lui a vu enfiler (consciencieusement) depuis la sortie de son troisième album tendrement discoïde Happy Soup en 2011 (le premier à fonctionner auprès d’un public un peu plus large). Mais au sein de ces comptines, dont les extraits les plus diffusés seront toujours bruyamment salués (« Palm Trees », « Pleasure »…), on ne se contente pas de transcrire le lyrique de but en blanc et en ton sur ton : on l’entoure plutôt d’une pop tendre, tordue, tendancieuse et terriblement efficace, accompagné par un phrasé appliqué, dandy et aguerri. Et surtout, par une mise en scène permanente.

Car les concerts de Baxter Dury sont surtout des shows. Et celui-ci s’avère cent fois plus adapté au dandysme Inrock qu’à la boue punk de La Route du Rock (où ses minauderies en avaient agacé plus d’un cet été). Alors, Baxter boit le whisky au goulot, inclut une poupée gonflable aux côtés de son batteur (il en jettera aussi dans le public), annonce ses morceaux avec une voix de crooner pop défoncé (c’est ce qu’il est peut-être en train de devenir…), jette des choses pas trop dangereuses dans la foule, déclame de vraies déclarations d’amours à ses muses évaporées (« Claire », « Isabel »). Toujours le même constat : certains se prélassent, d’autres se lassent. Mais en forçant à ce point les traits de ce personnage auto-construit, Baxter Dury ne se contente pas de ravir ceux qui auront bavé de plaisir devant les morceaux romantico-coquins de son dernier album Pleasure (tient, un cygne est suspendu dans les cieux, référence à celui qui trône à côté de lui sur sa pochette) : il paraît, plutôt, affirmer la vacuité et le caractère éphémère de tout ce cirque hyper scénarisé, dans une attitude consciencieuse que l’on devine auto-dérisoire. C’est la société du spectacle, comme la nommait Guy Debord, dont on a le droit de se moquer (et de célébrer) en y apportant une certaine dose de pleasure. C’est ici magistralement réussi.

Le reste de la programmation de cette édition 2014 du Festival des Inrocks, c’est par ici.

Visuels : (c) Robert Gil

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Bastien Stisi
Journaliste musique. Contact : [email protected] / www.twitter.com/BastienStisi

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