Pop / Rock
[Live-Report] Natalie Prass à la Maroquinerie

[Live-Report] Natalie Prass à la Maroquinerie

19 juin 2015 | PAR Antoine Couder

En concert hier soir à la Maroquinerie, Natalie Prass présentait un premier album qui pourrait bien figurer parmi les grands disques de l’année 2015. Récit subjectif.

Say my name.  Quand elle nous salue, elle dit notre prénom, comme si elle nous attendait vraiment. Mais non, nous ne pouvons pas le croire, nous ne le souhaitons pas.  Nous irons dans sa loge, discuter une petite trentaine de minutes avant le concert. Entre-temps, nous écrirons ces notes alors qu’elle dînera à côté, avec son équipe. 5 ou 6 gars solides et une jeune femme, sa coiffeuse avec qui sans doute elle parlera de ses cheveux (elle en parlera encore sur scène). Elle n’a pas l’air très à l’aise. C’est à cause de nous ? (mais non, ce ne peut pas être nous).  Au delà de son look folkeux, variation sur le thème d’une PJ Harvey tout droit sortie de la série Nashville, Prass a écrit l’un des plus beaux disques de soul blanche que l’on peut entendre actuellement. D’où vient cette magie ? D’abord de son camarade Matthew E. White qui a produit et réalisé l’album avec son label Space Bomb en tissant méthodiquement son velours soul. Ensuite, de cette voix qui trouve courageusement une place dans des harmonies trop puissantes pour elle (je ne suis pas faite comme ça, « not build »). Enfin d’une pure présence, « american native »  tellement roots qu’elle peut toucher dans une même ferveur à peu près tout le monde.

 

My fair lady. Elle est née en Virginie, à peu près à 7 heures de route de Jamestown où, la veille, le jeune Dylann Roof (21 ans) a ouvert le feu dans une église de la ville et tuant neuf personnes. Prass a 28 ans et dans sa candeur américaine, elle incarne exactement l’inverse.  Petite, tu étais souvent dans ta chambre et tu aimais ça. Tu aimais sincèrement ta famille même si en fréquentant tes amies tu trouvais quand même que personne ne se voyait très souvent chez toi. Ton père dans les affaires, toujours occupé et ta mère magnifique, apportant ce parfum léger de comédie musicale que l’on respire par exemple dans « It’s you »  Seule, dans ta chambre tu as longuement parcouru les partitions de jazz orchestrées pour les pianistes débutantes. C’était avant que tu ne découvres ta voix magnifique en te regardant dans la glace, en travaillant tes mimiques que l’on verra sur scène plus tard. Tu n’étais encore que Cendrillon invitée surprise à ce qui deviendra un grand bal du buzz*

Lana del Krall Elle se raidit un peu lorsque nous lui parlons de Diana Krall avec qui il est vrai le rapport est métaphorique, si ce n’est qu’elle aussi est d’origine canadienne (ses grands parents ou arrières grands parents sont français, passés par le Canada avant de s’installer aux Etats-Unis). On tombe finalement d’accord sur le fait qu’elle est une fille plutôt « classique » ; pas « normale » non  mais « classique ». On pourrait ajouter qu’il y a aussi un peu de Lana Del Rey dans ce romantisme mutique qui semble dépérir au contact de la réalité. Sinon, bien sûr, Prass n’est pas Krall. Elle n’épousera jamais son mentor Matthew E White (vs Elvis Costello) véritable artisan d’un disque qu’il a en quelque sorte rembourré d’orchestrations à cordes et dont il a accéléré le tempo. « Bird of Prey » incroyablement glamour, « you’re fool » petit bijou d’équilibre  et surtout « My baby don’t understand » qui ouvre l’album : du pur White, chant d’église qui tourne à l’exposé éthique sur l’amour. On peut d’ailleurs lui demander à Natalie  : qu’est donc que d’être « incomprise » par la personne que l’on dit aimer ? Elle va sourire sans répondre. Pour préciser ensuite que l’homme pour qui elle a écrit ce texte l’a immédiatement quitté après l’avoir écouté.  Dans une chanson américaine, on a beau dire, tout est toujours vrai…

American girl Devant cette ambitieuse beauté, on ne peut qu’être déçu par un concert plus rock que soul et que l’on sent un peu improvisé, conçu pour être joué dans des bars de campagnes où des cow-boys sentimentaux se mettraient soudainement à rêver d’amour. C’est clairement ce qui arrive lorsque le (look) folk rencontre l’esprit du jazz… ça donne donc de la country rock. Et d’ailleurs Prass est aujourd’hui installée à Nashville. La chanteuse présente  néanmoins quelques nouveaux morceaux qui confirment son talent d’écriture (« the last time » bouleversant de science « prassiste »). Mais on attendait autre chose : les claviers, les cordes. On attendait la cérémonie Space Bomb (Matthew nous avait déjà fait le même coup il y a quelques mois au New Morning pour la présentation de « Fresh blood »). Reste cette ambiance jazzy lorsqu’accompagnée au plus minimal (guitare, basse) elle laisse aller cette prière sucrée qui transporte le chant religieux vers l’expression personnelle des sentiments. Ultime fil rouge qui relie le concert au disque avant que ce dernier ne ré-apparaisse dans le clin d’œil de la reprise du rappel. Ce « Keep me hangin’On » des Supremes qui a fait de la Motown la nouvelle Amérique des jeunes filles en fleurs.
 

* (rêve éveillé du rédacteur d’après l’interview de l’intéressée)

 Visuel : Natalie Prass

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Antoine Couder
Antoine Couder est journaliste. Il est l’auteur de « Fantômes de la renommée (Ghosts of Fame) », sélectionnée pour le prix de la Brasserie Barbès 2018. Son travail explore le lien narratif entre document et fiction et plus particulièrement le thème de la musique, entendue au sens de l’écoute et de l’inspiration qu’elle procure. Il prépare actuellement une biographie de Jacques Higelin (Castor Astral, 2020)

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