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[Chronique] Kveikur : le noir obsidien de Sigur Rós

[Chronique] Kveikur : le noir obsidien de Sigur Rós

13 juin 2013 | PAR Charlotte Dronier

 

 

 

 

 

Il aura fallu une année pour que la mélancolie éthérée des flots de Valtari, leur précédent album, se cristallise en Obsidienne aux éclats vitreux incandescents. Désormais amputé de son membre Kjartan Sveinsson, pianiste et multi-instrumentiste orfèvre, le groupe quatuor devenu trio envisage l’aulne de ses vingt ans dans des sillons post-rock brutaux que nous lui connaissions peu jusqu’alors, bien qu’il ait toujours revendiqué un éveil musical au son de Metallica et Iron Maiden.
Ce nouveau disque Kveikur (Mèche, détonateur), signé chez XL Recording, représente donc une oeuvre importante dans l’évolution de Sigur Rós, car il affirme un contraste aggressif semblant l’éloigner des usages à outrance de sa musique, notamment publicitaire.

Si l’esthétique au noir-et-blanc rugueux de Inni (2011) nous avait déjà laissé entrevoir une obscurité luisante, le clip de « Brennisteinn » (Soufre), ouvrant Kveikur et envoyé en éclaireur il y a quelques mois, nous immergeait dans les profondeurs d’un son massif. La férocité des guitares saturées dès les premières notes résonne comme une alarme obsédante sur des images aux textures arrachées, exsangues, viscérales où le jaune phosphorescent du souffle du soufre, des lambeaux, des liquides foudroie l’anthracite et les ombres opaques à la manière de Sin City. Jón Þór Birgisson, Georg Holm et Orri Páll Dýrason, interprétant la musique, apparaissent par hallucinations en filigrane d’un sacrifice païen et d’un monstre mythologique, symboles fétiches de l’univers du métal.
Des réminiscences de Di do (EP, 2004) à l’électro indus sale, agressive, brouillée viennent peupler le titre éponyme de l’album. La vidéo expérimentale qui en résulte insiste elle aussi sur la matière, la vitesse des particules, le grain filmique épais, comme une peau aux pores irréguliers qui vibre d’une image, d’un éclair à l’autre en boucle. Saturation visuelle et sonore explosive. Peut-être est-ce ce sentiment que nous livre l’omniprésence des mains qui recouvrent les oreilles sur les visuels de promotion, ainsi que la figure récurrente d’un visage encagoulé, masqué, comme si l’air était devenu aussi oppressant que celui dans Untitled 1- Vaka (2002).

En pré-écoute jusqu’à la veille de sa sortie officielle ce 18 Juin, le site de Sigur Rós a également mis en place une plateforme où les internautes peuvent livrer leurs impressions, les sentiments invoqués sous formes artistiques via les réseaux sociaux. Cet inconscient collectif révèle que Kveikur est alors bien loin de la vision onirique d’une Islande bercée par le mutisme insondable des glaciers. Sigur Rós nous offre en effet ici le versant éruptif de sa nature contradictoire, où les mêmes particules que Biophilia (2011) de Björk palpitent. Oui, rares sont les moments d’accalmie parmi les éléments qui se déchaînent, comme en témoignent les titres de l’album (« Stormur »/Tempête, « Rafstraumur »/Courant électrique…).
De ce chaos magmatique orchestré par la batterie d’Orri (épanouie comme jamais), s’élève alors de sa puissance délicate la voix prophétique si unique de Jónsi. Ses envolées lyriques demeurent les véritables points de lumière de Kveikur, tandis que l’archet sur sa guitare se fait plus rauque, plus dissonant, se heurtant aux drones lourds et aux cordes électriques de Georg. Au sein du titre « Hrafntinna » (Obsidienne), la présence de carillons abimés et de cuivres évoque tant la liesse passée de l’album Takk… (2005) qu’une image du bateau de Valtari (2012) englouti sous la lave. « Yfirborð » et « Ísjaki », où l’électro joyeuse et les paroles du chanteur célèbrent les éclats de l’iceberg lorsqu’il entre en fusion et les mystères qui les lient, semblent quant à eux être tout droit sortis de son album solo Go (2010).

D’autres morceaux comme « Stormur » entremêlent des souvenirs de Ágætis byrjun (1999) et ( ) (2002), « Bláþráður » plus particulièrement. Cet avant dernier-titre est sans doute le plus important de l’album, tant pour sa composition que le mot en lui-même. Signifiant « Ne tenir qu’à un fil », il matérialise à lui seul la verve du crescendo désormais classique de Sigur Rós, reconnaissable par la montée en puissance de la batterie en duel ascensionnel avec les vocalises de Jónsi, afin de nous quitter en lévitation vertigineuse. Sa voix s’évanouit en effet un peu avant la fin pour laisser place à une nappe instrumentale apaisée. Le calme après les tourbillons.

Naissent alors les premières notes de piano en réverbère sur le dernier titre « Var », dont le double sens désigne à la fois un refuge, un abri qui protège de la tempête, notamment pour les bateaux, mais aussi « était ». Comment ne pas penser avec émotion à « Fjögur píanó » (Quatre pianos) en clôture de Valtari (2012), qui incarnait la symbiose des quatre membres du groupe lorsque Kjartan Sveinsson était encore présent…

Kveikur traduit par là-même une véritable introspection de Sigur Rós en pleine renaissance. Sa complexité menée depuis vingt ans parvient pourtant à surgir une nouvelle fois avec éclat dans cette radicalité d’apparence froide et surprenante, mais bel et bien familière au delà de sa noirceur obsidienne…

Sortie mondiale de Kveivur: 17/18 Juin 2013.
En pré-écoute jusqu’au 17 Juin 2013 sur le site officiel
Pré-ventes et informations sur la tournée, ici.

https://www.youtube.com/watch?feature=player_embedded&v=EG2N7euPXuc

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Charlotte Dronier
Diplomée d'un Master en Culture et Médias, ses activités professionnelles à Paris ont pour coeur la rédaction, la médiation et la communication. Ses mémoires ayant questionné la critique d'art au sein de la presse actuelle puis le mouvement chorégraphique à l'écran, Charlotte débute une thèse à Montréal à partir de janvier 2016. Elle porte sur l'aura de la présence d'un corps qui danse à l'ère du numérique, avec tous les enjeux intermédiatiques et la promesse d'ubiquité impliqués. Collaboratrice d'artistes en freelance et membre de l'équipe du festival Air d'Islande de 2009 à 2012, elle intègre Toutelaculture.com en 2011. Privilégiant la forme des articles de fond, Charlotte souhaite suggérer des clefs de compréhension aux lecteurs afin qu'ils puissent découvrir ses thèmes et artistes de prédilection au delà de leurs actualités culturelles.

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