Pop / Rock

(Interview) Les Shades : « Notre musique relève de la schizophrénie »

(Interview) Les Shades : « Notre musique relève de la schizophrénie »

19 avril 2013 | PAR Lucie Droga

Délaissant depuis quelques années les planches du Gibus et les soirées Rock’n Roll Friday,  les Shades reviennent en 2013 avec un nouvel album : débarrassé des contraintes de l’industrie musicale, c’est discrètement mais surement que ces quatre jeunes hommes prennent dignement leur place dans la scène rock française, grâce à une aisance et une inventivité remplies d’influences multiples. Le temps d’acheter quelques vinyles à l’espace des Ballades Sonores et nous étions assis autour d’un café avec Benjamin, Harry et Etienne, pour évoquer la belle réussite qu’est Les Herbes Amères

Après trois ans d’absence, vous revenez sur le devant de la scène avec Les Herbes Amères, et Hugo en moins… Pouvez-vous nous parler des conditions de sa création ?

Benjamin : On a enregistré l’album entre janvier et juin 2012, suite à un EP qu’on avait sorti sur Tricatel. C’est à cette période qu’on s’est rendu compte qu’on arrivait au terme de notre histoire avec ce label : nous avons alors décidé d’aller seuls en studio, payé par nos propres moyens, pendant une dizaine de jours, étalés sur plusieurs week-ends, parce que nous continuons tous nos études. On a passé une longue année à tout mettre en place et à s’organiser, mais au final, l’enregistrement s’est fait sans pression. Résultat, notre disque est autoproduit et c’est ce que nous souhaitions.

Harry : Quant à Hugo, il faut savoir qu’il nous a quitté parce qu’il n’avait plus le temps… Déjà avant l’enregistrement de l’album, il nous avait prévenus qu’il risquait de ne pas pouvoir continuer parce qu’il avait un travail qui lui demandait beaucoup d’investissement.

Benjamin : Il ne nous a pas quitté pour cause de mésentente, mais bien parce qu’il avait une opportunité professionnelle qu’il ne pouvait pas refuser. Il a été lucide et réaliste et a fait un choix qui nous a paru juste.

Etienne : En fait, c’est lui le deuxième type dans Daft Punk ! (rires)

Votre album est extrêmement brut et éclectique… Certains morceaux comme « Hors de Moi » ou « 1989 » rappellent un rock anglais à la manière des Libertines, d’autres comme « De Feu », font penser a l’indie-pop de Luna, mais il en ressort toujours un côté particulièrement enjoué, malgré des paroles parfois tristes

Benjamin : Tu n’as pas tort ! Les premiers groupes qui nous ont influencés quand on avait 15, 16 ans, c’était les Libertines et les Strokes. Mais quand on a commencé à faire de la musique, on a tout de suite voulu se démarquer de leur son et faire des disques très produits : du coup, on a perdu l’énergie brute de tous ces groupes qui nous avaient pourtant influencés. Avec Les Herbes Amères, on est revenu aux origines : résultat, l’album est très brut, moins produit et sophistiqué, mais avec plus d’énergie et de vie. Le fait qu’on ait enregistré notre album par nous mêmes et donc sans producteur et sans pression, nous a permis d’être beaucoup plus motivés : on avait envie de mettre toute notre énergie au travail, parce que c’était quelque chose qui nous appartenait du début à la fin. Et de suite, on avait moins l’impression d’être le produit d’un label.

Etienne : C’est aussi notre troisième album et de ce fait, c’est plus facile de s’éclater en studio après deux albums déjà sortis. Ça fait presque dix ans qu’on est sur le terrain et au bout de dix ans, tu peux soit t’endormir soit lâcher prise : on a choisi de lâcher prise.

A la différence de La Femme ou Lescop et des groupes qui ont participé au renouveau de la « french pop », vous semblez refuser le côté « cold wave/ new wave au profit d’une musique plus rock et sanglante, proche des productions anglo-saxonnes…

Etienne : Notre premier album, sorti en 2008, avait ce côté « new wave », mais on en est revenu assez vite. Avec Les Herbes Amères, on essaye plus de faire de la musique qui nous ressemble plutôt  que d’aller vers un style défini.

Benjamin : Aujourd’hui, il y a une tendance à faire de la musique qui sonnerait comme dans les années 80 : beaucoup de groupes réfléchissent de manière « journalistique » et font des chansons qui possèdent un son année 80, comme si faire de la musique à la manière des eighties était un style à part entière. Au final, s’ils faisaient les mêmes chansons avec moins de maniérisme et de références, le résultat serait identique et les gens apprécieraient autant leur musique. Se focaliser sur une année, c’est un peu comme se déguiser. Si un groupe comme La Femme marche, c’est avant tout parce qu’ils ont fait un tube : « Sur la planche » pourrait aussi bien puiser ses références dans les années 50 que 60, ça marcherait quand même, parce qu’il y a des paroles et des accords qui plaisent au public.

Avec seulement deux albums à votre actif, d’où vous est venue l’envie aussi rapide d’autoproduire votre troisième album, Les herbes Amères sur Mélodie Mentale, le label que vous avez vous- mêmes créé ?

Etienne : Quand nous avons terminé notre deuxième album, on avait l’impression d’être des vieux du métier ! La création de notre label nous a permis de nous recentrer, de faire une musique plus jeune mais qui nous ressemble toujours autant.

Benjamin : Cela faisait déjà longtemps qu’on pensait à s’autoproduire, surtout depuis qu’on a vu le film Dig !, avec les Brian Jonestown Massacre. Quand on voit la façon dont Anton Newcombe (ndlr : le chanteur des Brian Jonestown Massacre) travaille en studio, puis partage ses chansons, on se dit que le type est là uniquement par amour de la musique. Avec la création du label, on  est un peu rentré dans ce système là : si l’on veut enregistrer un album maintenant, on pourra le sortir dès demain, parce qu’on a une structure qui nous permet de le faire. Si c’est quelque chose à laquelle on aspire, c’est avant tout parce que ça nous laisse une énorme liberté artistique.

Etienne : Aujourd’hui, la musique a tendance à se reposer un peu. Les maisons de disques attendent que l’artiste ait exploité son album au maximum, qu’il ait fait des tournées avant de se pencher sur l’écriture d’un nouvel opus. Du coup, les artistes sont obligés d’écrire un album dans un rythme très irrégulier et généralement peu propice à la liberté artistique. Dans les années 60, les groupes sortaient souvent des EP de manière ponctuelle et spontanée : Satisfaction par exemple, est sorti avant même que l’enregistrement soit terminé ! Keith Richards n’a pas été prévenu et n’a pas pu faire les arrangements de cuivre qu’il aurait souhaité ! C’est pour dire à quel point sortir un album se faisait  rapidement…

Benjamin : À l’heure actuelle, les seuls qui fonctionnent de cette façon, ce sont les rappeurs. Ils sortent beaucoup de mixtapes, qui sont produits un peu sur le tas dans leurs studios, la plupart du temps chez eux. J’aime bien cette manière de fonctionner, de pouvoir enregistrer une chanson spontanément qui soit directement disponible pour le public. Et plus on enregistre, plus on progresse.

N’avez vous pas peur de vous disperser ?

 Benjamin: C’est vrai qu’il est compliqué de réfléchir à des manières de vendre ta musique quand c’est toi-même qui l’a écrite, composée et produite. Ça demande obligatoirement une certaine distance par rapport à ce que tu fais. Au final, c’est presque du cynisme, car on doit faire des chansons qui nous plaisent, parler de nous et essayer de vendre notre musique aux gens.

Harry : Il y a un côté un peu schizophrène dans tout ça…

Benjamin : Mais nous avons toujours voulu contrôler notre image et quand un label le faisait pour nous, nous n’étions jamais vraiment satisfaits : il y avait nécessairement quelque chose à redire. Avec la création de Mélodie Mentale  et la production de notre album, on contrôle tout à 100% et c’est ce qu’on cherchait : alors ça ne nous pose aucun problème, même si c’est parfois compliqué.

Après neuf ans d’existence, le phénomène de The Shades qui a  conquis un public particulièrement jeune à ses débuts, s’essouffle… Cela vous permet-il de jouir d’une notoriété plus « sérieuse » ?

Etienne : Le parcours typique d’un groupe français, c’est de sortir un album qui pourra potentiellement faire tout de suite un buzz. A la sortie du deuxième, l’enthousiasme sera un peu retombé et avec le troisième, les types devront réellement se poser les bonnes questions quant à leurs carrières car ils approcheront de la trentaine. Avec un peu de chance, ils pourront vivre de leur musique, mais à l’heure actuelle, ça ne concerne qu’un groupe sur quarante. C’est là que se pose la question de savoir qui est encore assez motivé pour faire de la musique malgré la traversée d’étapes difficiles.

Benjamin : C’est exactement cette question : pourquoi les groupes qui ont fait les beaux jours des Rock’n Roll Friday ont arrêté ? Probablement parce que ça ne marchait pas aussi bien qu’ils l’espéraient : découragés, ils n’ont pas eu la motivation de poursuivre sur cette voie.

Harry : Certains ont quand même continué, sans leurs groupes certes, mais de façon autonome.

Etienne : À partir du moment où tu te lances dans la musique, il faut avoir de sacrées épaules pour traverser toutes les étapes de crises auxquelles tu vas être confronté et surtout avoir beaucoup de recul sur ce qui se passe.

Benjamin : Si nous avons réussi à percer, c’est aussi parce que Tricatel était derrière nous et croyait en notre musique. Ce n’était peut être pas le cas des autres groupes…

Etienne : Et on a réussi à faire les bons choix, ceux qui nous ont permis de poursuivre notre envie de faire de la musique ensemble.

Benjamin : Le plus important, c’est aussi le fait qu’on ait tous continué nos études. Quand à 16 ans, tu te rends compte que ton groupe commence à marcher, tu as tout de suite  tendance à arrêter tes études : or, si finalement l’aventure musicale ne dure qu’un temps, ça devient très compliqué de se remettre dans le système scolaire. Nous, on a tous nos diplômes : si on veut, on peut arrêter la musique un an, et revenir plus tard, chacun avec nos expériences professionnelles. Au final, on s’est facilité la vie en continuant nos études !

« Hors de moi » parle de la cruauté de l’industrie musicale… Avez-vous rencontré des passages à vide et des difficultés pendant vos trois ans de préparation de l’album, et ce, malgré la création de Mélodie Mentale ?

Benjamin : Le plus dur, je pense, a été d’être signé sur Sony : la maison de disques a les  moyens, l’envie de te suivre et comprend ton projet, mais ça ne prend pas. Sur le coup, tu cherches à comprendre les raisons d’un tel échec et c’est très frustrant. Puis deux trois ans plus tard, tu commences à saisir pourquoi ça n’a pas marché :  ce n’est pas vraiment la faute du label, mais plutôt du circuit musical qui est fait de telle façon que pour les petits groupes, c’est très difficile de percer. Le moyen le plus simple pour arriver à vivre de la musique, c’est d’avoir un tube et le bouche-à-oreille qui l’accompagne. Quand tu n’as ni l’un ni l’autre, il faut le créer soi-même et c’est cela que les grosses maisons de disques ne savent pas faire. C’est comme un barbecue : tu as le charbon, mais la braise ne prend pas, quand bien même l’envie y est.

Etienne : C’est aussi pour des raisons personnelles, car au bout d’un certain temps de difficultés surmontées et de passages à vide, tu te poses des questions sur ta carrière et ton avenir musical… Benjamin avait écrit dans « Le Temps Presse » : « j’aurais bien voulu vivre dans la joie et l’allégresse / Mais j’ai pris le chemin du sang, des larmes et de l’ivresse ». C’est exactement ça : quand on se retrouve sur la scène de l’Olympia devant un public qui réclame nos chansons, on se dit que ce plaisir vaut bien tous les obstacles de la profession. Je n’avais pas pris autant de plaisir depuis ma bar-mitsva ! (rires)

Harry : Très autobiographique cette interview !

Etienne : Et c’est dans ces moment là, quand tu es sur scène, que tu vois l’enjeu : soit tu choisis d’aller conquérir toujours plus de gens, quand bien même vivre de sa musique est une chose difficile, soit tu choisis le chemin de la stabilité.

Benjamin : Pour résumer, le morceau « Hors de moi » parle d’une confrontation: nous, on a fait notre choix entre se vendre pour avoir du succès ou faire la musique qu’on aime, quitte à ce que ça ne marche pas. On veut pouvoir crier sur un morceau si ça nous plaît et tant pis si ça ne passe pas à la radio.

Etienne : Mais ça passe à la radio, et c’est ça qui est génial !

Harry : Et au final, les projets qui marchent sont les plus atypiques, ceux qu’on n’attend pas sur le devant de la scène. Pour prendre un exemple, MGMT aurait pu ne pas marcher à cause d’une production étonnante et malgré la réelle ambition.

Benjamin : Quand on était chez Sony, on nous a proposé de travailler avec des auteurs pour faire évoluer notre écriture, comme quand ils ont proposé à Mickey 3D d’écrire un titre pour Indochine. « J’ai demandé à la lune » a réellement relancé la carrière du groupe de Sirkis. La démarche est respectable, mais ce n’est pas ce que nous cherchons.

Des chansons comme « De Feu » ou « La Caverne » font écho aux poèmes d’amour qu’écrivait Apollinaire pour Lou et à l’allégorie de Platon: la littérature est-elle un réservoir important pour vos compositions, représente-t-elle cet espace d’où vous pouvez tirer des chansons universelles ?

Benjamin : Sans passer pour de faux-intellos, on a tous continué nos études. Je suis en Master 2 d’anglais et confronté à des œuvres artistiques dans le cadre de mes études. J’ai eu l’idée d’écrire « La Caverne » pendant un cours  sur l’adaptation littéraire en film : notre professeur nous a montré un film sur l’adaptation de l’allégorie de Platon en pâte à modeler, j’ai trouvé ça génial. Puiser dans l’art et la littérature, ça permet de nous renouveler, d’autant plus qu’on a toujours voulu écrire des chansons différentes les unes des autres.

Dans « Sang d’encre », vous vous adonnez à un rock sauvage, bruyant et tortueux à l’instar du « Marquee Moon » de Television, alors que « Vertige » ou « Nelly » sonnent comme d’efficaces morceaux pop… L’expérimentation musicale, c’est important ?

Harry : C’est l’avantage d’avoir de tels contrastes sur un disque : s’ il n’y avait que des chansons pop, ça lasserait peut être vite le public.

Etienne : Il faut avouer qu’on est un peu schizophrènes… Chacun de nous à deux côtés en lui, et depuis nos débuts, on a toujours aimé jouer avec nos deux parties.

Benjamin : Le fil conducteur de notre musique est moins dans le style des morceaux que dans le fond : les paroles, le son, la structure des morceaux, c’est ça qui crée une linéarité, plus que le style à proprement parler. C’est un peu ce que je disais : les groupes qui cherchent un son « année 80 » font un album « année 80 » du début à la fin et au final, leur seul fil conducteur, c’est ce côté rétro. La cohérence de notre musique se trouve dans la forme : c’est en tout cas ce à quoi on aspire ! Avec ce nouvel album, c’est la première fois qu’on s’est autorisé à fonctionner de la même manière que sur scène.

Etienne : Au départ, on est un groupe plutôt pop, même si depuis qu’on existe, on a toujours eu besoin de ce moment où on envoie tout valser. Il a fallu attendre le troisième album pour réaliser qu’on possédait ce qu’il fallait pour que ça se passe de la sorte.

Et pour la suite, vous réfléchissez déjà à un quatrième album ?

Benjamin : On prévoit une tournée à l’automne, en province et partout en France. Si tout se déroule bien, on retournera en studio au début de l’année 2014 pour fêter nos dix années d’existence, et enregistrer peut être un album  pour marquer le coup. Et produire un disque différent des Herbes Amères

Harry : qui sonnerait année 80 ! (rires)

Benjamin : Travailler peut être avec un jeune producteur qui ait des idées intéressantes et originales pour sortir un album moins dans l’esprit garage et plus dans l’esprit psyché.

Parallèlement, on a tous des projets hors du groupe : Victor (ndlr, le bassiste du groupe) prépare un album solo pour cet été en collaboration avec Adrien Pallot qui a produit les premiers titres de  La Femme. Etienne travaille sur son projet avec une jeune musicienne, Lou Rebecca et Harry a composé des arrangements pour une comédie musicale.

Harry : J’ai réalisé et écrit un album pour une chanteuse qui s’appelle Yara Lapidus, qui a sorti un premier album peu intéressant, car elle est tombée sur des personnes qui l’ont desservie, ce qui est bien dommage. Elle a voulu repartir à zéro, et on est en train de préparer un beau projet !

Benjamin : En bref, plein de musique pour l’année prochaine !

Les Shades seront en concert le 23 mai prochain au Bus Palladium et leur album Les Herbes Amères est disponible depuis le 8 avril. 

(c) : photos Lou Fleurot

Adrien Brody se transforme en Houdini
La grande cuisine, Carlotta réédite un thriller gastronomique avec des grands noms au menu
Lucie Droga

Publier un commentaire

Votre adresse email ne sera pas publiée.

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *