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Fiodor Dream Dog : dernier concert avant l’état d’urgence

Fiodor Dream Dog : dernier concert avant l’état d’urgence

17 novembre 2015 | PAR Antoine Couder

L’innocence. Vendredi, alors que les premiers coups de feu retentissaient dans Paris, Tatiana Mladenovitch montait sur la scène du 104, ignorante jusqu’au bout de ce qui se jouait aux alentours, géographiquement c’est-à-dire au Bataclan mais, aussi plus philosophiquement au sein de la communauté du rock’n roll dont elle s’apprêtait à nourrir la gloire. C’est, en effet, tout le vertige de cette soirée, fruit d’une résidence d’une semaine au 104, et conçue comme une sorte de « concert augmenté » avec projection de clips et petit happening précédant la performance live : l’un des plus beaux concerts de la saison, à la fois noble et précis, sophistiqué, savant et pourtant accessible; l’innocence du rock’n roll, vue et corrigée par celle dont on avait quelques bonnes raisons de connaître l’existence. Parce qu’elle assure la batterie chez Bertrand Belin; parce qu’elle a déjà écrit et publié trois albums; mais aussi parce qu’elle change parfois de nom (Fiodor Dream Dog, Fiodor Novski), ou encore parce qu’elle déteste envoyer des tweets mais déguste des légumes servis en cocotte qu’elle partage volontiers. Tatiana mystère et pourtant tellement simple et naturelle ? Fiodor Dream, Fiodor Dostoïevski, ou encore David Bowie.

L’impossible. Alors que quelques heures plus tard, un communiqué victorieux annoncera avoir frappé une communauté idolâtre et perverse, nous repensions aux effets que la musique de Fiodor provoquait sur l’auditoire. De la joie sans aucun doute et une certaine puissance d’être. Un peu comme si nous nous lancions à l’assaut d’une montagne, passant la vitesse supérieure avec ce groupe impeccablement « en ligne » autour de son principal protagoniste. Un groupe qui transfigurait quelques longs moments de fluide beauté tout au long d’un concert qui décollait de son métal d’origine pour rouler en loops et vols planés vers des ornements mélodiques et impromptus. Nous étions alors charmés de constater combien le rock’n roll pouvait devenir un art gracieux ; profond et sans prétention lorsqu’il se débarrasse de ses oripeaux grand guignol et académiques. Fiodor ne semblait pas comprendre et d’ailleurs elle ignorait tout de ce qui arrivait alors que progressivement nous prenions conscience de la situation, tandis que des textos nous imploraient de nous cacher et que des dépêches lapidaires et presque incompréhensibles balbutiaient l’impossible. C’était une attaque au cœur de ce pour quoi nous étions venus : la musique, sa musique, quelque chose qui fait un peu plus que de nous maintenir en vie.

L’urgence. Nous étions là face à la scène ; parfois juste en dehors et nous étions nombreux ce soir-là. De temps en temps, nous revenions dans la salle, pour nous replonger sous sa musique comme une eau fraîche qui pourrait apaiser nos têtes brûlantes. Le concert collait à notre sentiment de panique intérieure, cette montée en puissance dont on ne sait encore ce qui va en sortir. Si nous avions eu l’esprit de colloque nous aurions pu raconter en quoi la culture, cette culture populaire de la répétition et de la trouvaille touchait juste et laissait entendre à chaque morceau ce que nous avons en commun : une inspiration, des références, tout ce que l’on sait déjà et qui prend alors une direction un peu différente pour créer un style particulier. Cette façon de dire « salut tout le monde » pour commencer ou, encore, « merci darling » pour presque finir. La culture de Fiodor est douce, exigeante et généreuse. C’est celle du chassé-croisé, du chemin de traverse et de la fantaisie.

La sidération. Un peu avant 23 heures, alors que le concert amorçait sa dernière ligne droite, Tatiana se mit à parler de tous ces gens qui vivent loin, dans ces îles qui constituent aussi le territoire de France. Elle en citait alors une poignée, toutes plus exotiques les unes que les autres. Elle parlait comme si elle essayait d’établir une liaison radio, un contact électrique pour dire à tous ceux qui n’étaient pas là qu’une connexion est possible et que l’on pense à eux, qu’on les embrasse aussi. Ce fut notre moment métaphysique de sidération alors que nous ne mesurions pas encore l’ampleur du désastre. Nous ne savions pas encore qui était mort et qui était vivant. Plus tard, nous allions repartir à scooter et traverser une ville presque déserte. Plus tard encore, une fois rentré chez soi et surpris par le cours des événements, nous allions allumer la télévision et comprendre que Fiodor Dream Dog nous avait sauvé la vie.

Antoine Couder, 14 novembre 2015

Visuel (c) Micky Clément

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Antoine Couder
Antoine Couder est journaliste. Il est l’auteur de « Fantômes de la renommée (Ghosts of Fame) », sélectionnée pour le prix de la Brasserie Barbès 2018. Son travail explore le lien narratif entre document et fiction et plus particulièrement le thème de la musique, entendue au sens de l’écoute et de l’inspiration qu’elle procure. Il prépare actuellement une biographie de Jacques Higelin (Castor Astral, 2020)

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