Musique

L’Homme par l’Homme, par Nietzsche, par Dusapin

L’Homme par l’Homme, par Nietzsche, par Dusapin

19 novembre 2011 | PAR Bérénice Clerc

 

Pascal Dusapin vient de livrer au public sa dernière création mondiale O Mensch ! Une vraie réussite musicale et une performance de chanteur acteur avec pianiste en fusion totale.

 

Tout est parti  d’une rencontre artistique et humaine puissante entre le compositeur contemporain Pascal Dusapin et le baryton, par le passé acteur au prestigieux Burgtheater de Vienne, Georg Nigl. Deux Opéras de Pascal Dusapin plus tard, « Faustus », « The Last Night » (2006) et « Passion » (2008), le compositeur Pascal Dusapin prend la mesure des talents du chanteur et lui compose trois ou quatre mélodies  pour un récital en soliste. De trois ou quatre, il passe avec envie et labeur à 27 mélodies pour voix et piano, 1 h 15 de musique.

Pour ce faire un dispositif de mécénat particulier est mis en place. Le théâtre des Bouffes du Nord produit le spectacle et 27 mécènes financent le travail du compositeur.

Janus à 27 faces afin de pallier   la faiblesse des subventions publiques, le théâtre et Pascal Dusapin ont réuni des particuliers, chefs d’entreprises, inconditionnels de Pascal Dusapin ou fervents défenseurs de la musique contemporaine pour financer la composition de  O Mensch !.

Le don était de 3 000 euros (soit 1 020 euros après déduction fiscale de 66 % pour les particuliers).
En contrepartie, chaque mécène est devenu dédicataire de O Mensch ! Et a disposé d’invitations pour la première de la pièce et le cocktail en présence des artistes mais comme Pascal Dusapin est bibliophile, il leur offre également un tirage de haute qualité de la partition, complétée de dessins et photos réalisés par le compositeur.

Quinze ans de travail, une vie intérieure intense et des lectures multiples dessinent les contours du Nietzsche de Pascal Dusapin. Ses passions, ses poèmes, ses phrases parfois courtes comme une rêverie japonaise.

Bouffes du Nord, fin du mois de novembre, il fait froid, nuit, la salle immense réchauffe, les esprits des acteurs, metteurs en scène, musiciens passés par ici griffent les murs rouges de vie, avides d’art.

Une statue seule en scène digne de celle du commandeur de Don Juan, hiératique, brute et épurée comme une sculpture de John MacCracken. Un piano ouvert très à jardin habille l’espace vaporeux.

Le noir se fait, puis une pénombre apparaît doucement d’où jaillit Georg Nigl tel un promeneur solitaire dans une buée matinale.

Les notes de piano retentissent, mais de la corbeille, à peine à jardin, personne ne peut voir Vanessa Wagner jouer…

Pascal Dusapin signe la mise en scène, en temps que novice dans ce domaine nous pouvons lui pardonner cette erreur scénographique, qui prendra hélas toute la puissance de son pouvoir de frustration au moment des vidéos dont nous ne verrons que le faisceau lumineux aller droit vers le mur central au fond du plateau…Comment est-il possible qu’au moment de l’implantation dans le théâtre et des répétitions, personne n’ait constaté que plus d’un quart de la salle ne pouvait avoir accès à la totalité du dispositif scénique imaginé par Pascal Dusapin ? Ce spectacle est uniquement pensé pour une vision centrale semblable à celle d’un cheval avec des œillères.

Quel dommage aux vues de la superbe qualité musicale et de la performance d’acteur chanteur de Georg Nigl. Des vidéos au sol et sur des voiles transparents montreront à certains moments du spectacle que d’autres solutions étaient possibles sans même changer le dispositif technique

Le talentueux Pascal Dusapin nous a habitué à des opéras spectaculaires, ici la substantifique moelle de la musique, de la poésie et du jeu est puisée pour atteindre l’essentiel.

Avec un matériau minimaliste, une voix, un piano et des effets électro acoustiques parfaitement distillés et maitrisés, O Mensch ! pénètre au cœur de l’Homme, jusqu’au fond de son âme et puise l’énergie du désespoir pour continuer à marcher, seul dans un espace vide où la lumière se raréfie.

27 poèmes de Nietzsche peignent la toile d’une matière humaine sombre, livide, obsédée par la quête de l’impossible, absorbée par une lumière imaginaire à atteindre. Désarroi de la solitude amoureuse clef de voute d’un enfer inaccessible. Vivre pour mourir, mourir pour vivre ? La souffrance offre-t-elle une existence plus forte ? Tout ce que la main n’atteint pas est-il un leurre ?

Le personnage se débat, entre ombre et lumière, accroche ses notes temporalisées au lyrisme du piano.

La palette musicale est multiple, comme dans un vrai théâtre pour chanteur la musique sert le jeu engagé et juste de Georg Nigl. Les interludes pour piano seul habitent l’espace du théâtre, comblent le vide du spectateur face à sa propre vie humaine, ses choix, sa route, sa marche intime vers l’au -delà où tout serait possible.

Le Nietzsche de Dusapin est limpide, Georg Nigl n’écorche rien, ample dans les graves, précis sur l’articulation, léger, aérien quant il le faut, il explore l’homme via son propre corps, les expressions de son visage livrent souffrances et rires sans jamais entacher la musique. Une somptueuse image vidéo final, lumineuse et vivante ouvre la fin de ce précieux spectacle. Les spectateurs du centre applaudissent longtemps, parfois debout, les bravos fusent de tous les étages.

Une très belle partition contemporaine accessible à tous, un chanteur à la voix puissante digne des plus grands acteurs comme devraient l’être tout ceux qui montent sur un plateau d’Opéra, un piano tendu sur le fil du lyrisme et de la poésie pure, une mise en scène multi support qui hormis les gros problème de visibilité par tous donne envie d’être vue, autant de raison de courir voir O Mensch ! s’il passe sur votre route.

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Bérénice Clerc
Comédienne, cantatrice et auteure des « Recettes Beauté » (YB ÉDITIONS), spécialisée en art contemporain, chanson française et musique classique.

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