Musique
[Live report] The Notwist, Mogwai et James Blake au Pitchfork Music Festival

[Live report] The Notwist, Mogwai et James Blake au Pitchfork Music Festival

31 octobre 2014 | PAR Bastien Stisi

Le Pitchfork Music Festival débutait hier soir son édition 2014 du côté de la Grande Halle de La Villette, en proposant un line up marqué par un éclectisme notable (du R&B au post-rock, de l’électro au post-dubstep…), en liaison directe avec la ligne éditoriale de l’omnipotent magazine étasunien auquel il doit son existence…

Dans la Grande Halle de La Villette, immense refuge occupé cette année encore (mais plus pour longtemps ?) afin d’accueillir l’événement musical le plus branché de l’automne parisien (à côté du Pitchfork, le festival des Inrocks qui arrive dans deux semaines est l’événement du peuple…), on circule dans une noirceur tamisée dans laquelle l’on croise beaucoup de monde. Du monde, ou plutôt des ombres, tant il est difficile de distinguer dans la masse si peu éclairée le visage familier de celui que l’on ne connaît pas encore.

À 18 heures 30, quelques-unes de ces ombres sont d’ailleurs déjà regroupées afin d’assister au concert introducteur du festival, celui du quatuor montréalais de Ought, constructeur d’un post-punk psyché, patient et concerné, que les Parisiens les plus attentifs aux sorties du label Constellation Records (Godspeed You !, Tindersticks, Thee Silver Mt. Zion…) auront pu découvrir en août dernier dans l’intimité minuscule et cradote de La Mécanique Ondulatoire…Entre le petit bar de quartier et la scène immense du festival à l’exigence revendiquée, l’écart est grand. Trop grand, sans doute, si l’on se fie à la difficulté qu’auront les quatre garçons à occuper pleinement un espace au centre duquel le phrasé singularisé de Tim Beeler (on pourra ici parler de « spoken punk ») ne parviendra pas à convertir les néophytes, et persuadera les habitués du premier (brillant) album du groupe (Today, More Than Any Other Day) qu’il faut pour le moment encore favoriser l’écoute de ces morceaux-là en studio.

L’arnaque How To Dress Well, la claque Notwist

Et peut-être parce que tout le monde est décidément sapé de la même manière dans le coin (les filles comme les garçons ressemblent à des pubs American Apparel), on se précipite alors pour assister à la leçon de style qu’est censé offrir le sensible songwritter américain Tom Krell, qui propose avec How To Dress Well un R&B issu d’un dressing dans lequel s’exposent des tenues post-dubstep rappelant James Blake (que l’on retrouvera en clôture de soirée), des lignes de basses profondes, et un groove dépassé qui rappelle les (pires) inspirations de Michael Jackson, celles où les slows mélancoliques, les onomatopées anti-virilités et les élans d’héroïsme pompeux épuisent autant qu’ils agacent. Malgré les louanges entourant la performance effectuée il y a deux ans par le garçon dans le même lieu, le concert déçoit, rivalise d’emphases racoleuses, et prend même le parti de saloper son tube méchamment accrocheur « Words I Don’t Remember », au sein d’une performance qu’il faudra effectivement très rapidement oublier pour quiconque souhaitera encore se glisser dans les tympans l’album réussi (What Is This Heart ?) livré cette année par le spleeneur étasunien.

Et du quasiment risible, on passe alors à l’irrésistible. Car l’on assiste dans la foulée, avec le concert de The Notwist, sextet allemand aux 25 ans d’existence et aux sept albums studio, à ce qui s’avérera comme le sommet vertigineux de cette première journée de festival. Car le rock s’avère ici d’une richesse folle, prend 1 000 visages, 1 000 virages, passe en revue un nombre immesurable de territoires sonores (du post-rock à l’electronica, de l’électro psychée au bruitisme mélodique, de la pop expérimentale au rock tribal…), et donne un sens véritable à la notion d’avant-garde. Un kraut tendre et progressif qui réussit l’exploit, aussi, et malgré la mélancolie globale qui émane du propos, à ne jamais se maculer de noir. C’est que quelques étoiles se glissent toujours sur les tableaux étendus du groupe dès lors que s’installe un peu trop de noiceur sur le bout du pinceau…

À ce point-là, ce n’est plus une claque, mais un véritable uppercut directement adressé au sens. On applaudit très fort, et forcément, avec un peu moins d’entrain devant la performance toujours allongée et rêveuse de The War On Drugs, qui rappellent REM, et Dylan dans ses meilleurs moments (« Under The Presure »), mais qui paraît toujours dresser le même constat : les fans apprécieront, et les autres se désintéresseront.

Mogwai, James Blake : des têtes d’affiches au rendez-vous

C’est aussi sans doute que ces derniers se sont déjà précipités devant l’autre scène, sur laquelle est le point de débuter le concert de Mogwai, légende sur patte et sur corde (de guitares) qui a su en vingt années d’existence associer un pays (l’Écosse), à un genre musical (le post-rock). Très vite (les timings sont très bien respectés au Pitchfork), les guitares débutent alors leur conversation avec elles-mêmes, accordent un peu de place aux voix des humains (il y en avait en effet sur leur dernier album), à quelques souffles mortuaires sous vocodeur, à la batterie, au violon, et à quelques touches d’électro synthétique. Tous prennent part à la transe, ou plutôt à la rave, si l’on s’en tient au nom du dernier album du groupe (Rave Tapes, le huitième, hors bandes originales de films), dont le visuel apparaîtra d’ailleurs à plusieurs reprises sur l’écran faisant face au public. Le concert est une messe, au sein de laquelle chacun demande le silence à son voisin si celui-ci a le malheur d’interrompre le chant des guitares. En festival, ce n’est pas si fréquent. Et puis, voici le boucan après le murmure. Les poils sont hérissés, les guitares rugissantes, les têtes perdues dans un vacillement continu. Les larsens entrent pour de bon dans la partie. C’est évidemment eux, comme souvent chez Mogwai, qui achèveront le concert en même temps qu’ils achèveront les tympans de ceux qui auront oublié d’y glisser les boules quies d’usage…

À l’armée de guitares proposée par Mogwai succède alors la machinerie minimale de Jon Hopkins (laptop et outils de mixage), qui répercute sur l’écran disposé derrière lui toute la féérie deepée de son univers terrien, aérien et électro organique, en faisant défiler les clips de « Open Eye » ou celui de « Colider ». On convoque ici les galaxies, les hommes, les basses, et on transporte le tout sur le dancefloor. Le voyage est idéal. On notera la qualité irréprochable d’un live dont jaillira l’émotion du cerveau en même temps que celle des jambes. On s’interrogera, aussi, sur la raison qui a bien pu pousser les programmateurs du Pitchfork à planifier le Britannique entre Mogwai et James Blake le jeudi, et pas aux côtés de Caribou, de Four Tet ou encore de Jamie XX le samedi au sein d’une soirée particulièrement marquée « électro du cerveau »…On aura le sentiment, enfin, de revoir à l’identique le set que le Londonien avait déjà proposé en juin dernier au cours de Villette Sonique, un set qui avait déjà eu lieu, comble du mimétisme, dans cette même Grande Halle de La Villette…

Une boule blanche immense est suspendue au-dessus de l’espace merchandise qui sépare les deux scènes. Et justement : cette boule, on la chope directement dans la gorge à l’arrivée de James Blake sur scène dans les environs de 23 heures, dont les habitués du Pitchfork se souviennent de son show daté d’il y a deux années, classé depuis « instant historique » par les instances officielles du festival…Et la réputation n’est pas usurpée. À l’aide d’un piano, d’une basse, d’une batterie, de beats juxtaposées les uns sur les autres, la voix du Londonien percute de plein fouet le plafond de la Grande Halle en même temps que les cœurs d’un public regroupant un bon nombre d’afficionados de la première heure. Le tout est d’une justesse et d’une force stupéfiante, met en avant le chef-d’œuvre que représente son second album Overgrown, et offre quelques exclus dont on devine qu’ils seront issus d’un troisième album que l’on attend pour les mois à venir.

Entre le gospel de club, le post-dubstep traumatique et la soul pleureuse, James Blake clôture cette première journée de festival en offrant un requiem du siècle XXI. Ce fut grand, et ce qui se tramera aujourd’hui devrait l’être tout autant, puisque l’on attend à partir de 18h30 les concerts de Perfect Pussy, de Son Lux, de Future Islands, de St-Vincent, et bien sûr de Belle & Sebastian.

La programmation complète du festival est par ici.

Visuels : © Robert Gil

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Bastien Stisi
Journaliste musique. Contact : [email protected] / www.twitter.com/BastienStisi

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