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[Live report] Fakear, SBTRKT, Rone et Joris Delacroix au Printemps de Bourges

[Live report] Fakear, SBTRKT, Rone et Joris Delacroix au Printemps de Bourges

26 avril 2015 | PAR Bastien Stisi

Après les passages vendredi de Brigitte, d’Angus & Julia Stone et de Kid Wise, c’est la Rock & Beat, longue nuit étalée de 20 heures à 5 heures faisant (en théorie) cohabiter les exigences du rock et les évasions des musiques électroniques, qui occupait hier soir l’esprit et le corps de cette édition 2015 du Printemps de Bourges.

Hyphen Hyphen, Fakear : grandiloquences et nuances

Uniques éléments rock d’un événement qui aurait, sans doute, plutôt dû s’appeler cette année « Beat & Beat », ce sont les Hyphen Hyphen qui introduisent la soirée, eux qui viennent, après deux ans d’absence, de faire paraître les éléments destinés à constituer un premier album (Times) à venir en juin. Et parce qu’il faut quand même le faire bouger, ce chapiteau immense et profond qui constitue l’ensemble du W, et parce que le galvanisme de foule est l’une des grandes spécialités du quatuor mené par l’extravagante Santa (il faut leur reconnaître leur formidable énergie), c’est avec l’habillage le plus pompeux qui soit (il y a des peintures de guerre sur leurs visages et des couplets ampoulés dans leurs morceaux) que les Niçois balancent une électro pop construite pour les stades et pour les tympans pas trop exigeants. Hyphen Hyphen pioche dans Austra et dans Florence & the Machine, en ressortent le plus racoleur, et en créent l’ADN même de leur set. Une tempête dans un verre d’eau.

Et puis, idée formidable, l’ambiance se radoucit avec l’arrivée de Fakear, ce Caennais vecteur d’une electronica house « carte postale » (les samples sont nippons, orientaux, tribaux…) qui offre (c’est vraiment le terme) les petits tubes (« La Lune Rousse », « Morning in Japan », « Hinode ») issus de ses trois premiers EP (Morning in Japan, Dark Lands, Sauvage) à un public conquis d’avance. On l’avait découvert seul avec ses pads, il y a plus de deux ans en première partie du concert de Wax Tailor au Trianon. On l’avait aperçu accompagné de la chanteuse O’Kobbo lors d’une date nocturne à La Bellevilloise. On le retrouve, et cela témoigne de l’évolution fulgurante qui a été la sienne au cours des derniers mois, entouré par un véritable habillage live, lui qui se trouvait hier soir épaulé par quatre musiciens (violoncelle, clavier, batterie et basse).


SBTRKT, Rone : exigences et jouissances

Fakear fait le taf, éloigne le public du set efficace du Norvégien Cashmere Cat, qui propose au Palais Auron une synergie entre UK garage, dubstep fou et R&B fantasque (il cale aussi dans son set une adaptation folle du « If You Wanna Be My Lover » des Spice Girls…), et précède le live, toujours aussi ambitieux, de SBTRKT, ce DJ et producteur masqué dont tous ne savent décidément pas encore prononcer le nom (on dit « subtract »), et qui livrera un set idéal, en parvenant à muter les morceaux minimalistes, post-dubstep et attentistes de ses deux premiers albums en vrais tubes intelligents de dancefloor. Déception futile : il n’y aura pas à Bourges, comme il y avait eu au We Love Green, cette panthère gonflable géante semblable à un Cheval de Troie informe. On retrouvera toutefois cette panthère dans le clip, projeté sur les écrans, de « New Dorp. New York »), et globalement immiscée au sein d’une animation cinétique entièrement construite par le brillant designer A HIDDEN PLACE, avec qui Aaron Jerome travaille l’intégralité de sa construction visuelle.

De New York à Bourges, et du monde terrestre à celui, onirique, aqueux et lunaire de Rone, qui enchaîne ensuite avec le live de Creatures, déjà proposé il y a quelques semaines à la Cigale et au Chorus (et que l’on retrouvera aussi cet été au Solidays), savant mélange des morceaux émanant de son dernier album (le faussement effrayant « Freaks », le tapageur « Sing Song », l’irrationnel « Ouija ») et de ceux issus des deux premiers (les cultes « Parade », « Tohu Bohu », « Bora Vocal »), et qui s’avère toujours aussi jouissif lorsqu’il se fait « rêve partie », davantage que lorsqu’il se fait « rave party » (les percussions tambourineuses à la Woodkid lui vont moins bien que les clochettes féériques). Isolé sur son perchoir, on croirait Rone seul. C’est oublier qu’il s’entoure de ses créatures, qui se manifestent dans le son (les modifications glitch) comme dans les images qui s’imposent sur les écrans (dessinées par Lili Wood). Et qu’il a derrière lui un public, bruyant et ravi, qui saluera comme il se doit, et malgré une sono abominable (ce matin, ça siffle encore dans les oreilles…) la performance d’un artiste remarquable de générosité et d’audace.

La nuit se poursuivra avec le live du Montpelliérain Joris Delacroix, auteur en 2011 d’un album très remarqué (Room With View) mêlant deep house et psychédélisme tendre, dont en entendra quelques-uns des plus talentueux moments (l’imparable « Air France », le patient et frontal « Maëva », retravaillé et cent fois restructuré en live »), des morceaux posés sur une toile visuelle faisant apparaître une énorme hélice d’avion (c’est que Joris est l’ambassadeur d’une french touch aérienne et explosive…) colorisée comme une rosace tout droit sorti des recoins les plus exposés de Notre-Dame de Paris. Un live vivifiant, suivi par une série de DJ sets que seuls les plus noctambules testeront, de N’To à Fritz Kalkbrenner, de Boris Brejcha à l’omnipotent parrain Jeff Mills.

On retrouve toute la programmation du Printemps de Bourges par ici.

Visuels : (c) Ybouh

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Bastien Stisi
Journaliste musique. Contact : [email protected] / www.twitter.com/BastienStisi

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