Musique

[Live report] Breton, Kavinsky, Jackson…une Rock’N’Beat Party musclée au Printemps de Bourges

[Live report] Breton, Kavinsky, Jackson…une Rock’N’Beat Party musclée au Printemps de Bourges

27 avril 2014 | PAR Bastien Stisi

Point culminant de cette 38e édition du Printemps de Bourges, la Rock’N’Beat Party accueillait hier soir dans les enceintes brutalisées du W et du Palais d’Auron une line-up donneuse de vertiges et dresseuse de ponts (suspendus) entre l’électro, la pop, et le rock de tout horizons. Boum.

Le véritable marathon proposé par le festival (la programmation est étalée de 20h à 5h, soit 9 heures d’affilée…) est lancé par les Français de Sarah W Papsun, excités des guitares et des synthés venus trimballer leur nom de fillette et leur groupe exclusivement composé de garçons sur la scène W, arquant leur électro pop sur un rock délivreur de hanches.

Quelques effluves de leur premier album Péplum (dont le très diffusé « Pay Try »), épellation d’un alphabet héroïque et synthétique (un croisement entre Klaxons et Kavinsky, programmés juste après ?), et arrivage massif de festivaliers et de gamines avec masques de l’égérie de ce Printemps sur le nez (en fait, plus qu’un canin, c’est peut-être finalement un renard le truc) pour accueillir l’arrivée très attendue de Breton sur scène.

Décidément aussi à l’aise dans l’intimité d’un showcase, dans les largeurs d’un concert plus classique, ou dans les profondeurs d’un festival, Roman Rappak et sa bande lancent leur prestation avec l’aide de « Got Well Soon », tube cracheur de venin synthétique et de pop délétère issu de leur dernier album War Room Stories, un album que l’on entendra d’ailleurs dans sa quasi intégralité. Avec, comme à son habitude, une attention toute particulière portée à la bonne coordination images (celles de leurs clips) et sons (ceux d’une électro pop surréaliste et lo-fi devenue quelque peu foalsienne sur ce dernier album), Breton empile les tubes (« Envy », « 15 minutes », « S Four ») avec une humeur enjoliveuse et attentive, clôture en beauté et en bordel la dernière date de leur tournée européenne (direction désormais les US), provoque un joli contraste avec la performance déglinguée et frénétique qui est sur le point de débuter à quelques pas, du côté du Palais Auron.

Entouré par un public surexcité et lancé dans une immense messe raveuse, les garçons timbrés de Salut C’est Cool, davantage proche de la performance punk que d’un concert musical, font se rencontrer avec lourdeur la prose de Philippe Katerine, la folie synthétique de Sexy Sushi, la machina qui tourne comme le tambour d’une machine à laver, et en ressort un concept : l’électro punk do it yourself ni faite ni à faire. Salut, on se barre, et on retourne au W afin de valider une nouvelle fois la prestation musclée et gueulardes des Klaxons, venu faire cracher la rage des guitares et des synthés au volume augmenté malgré un dernier album aux semences plus proche du disco rock bien sucré (« There Is No Over Time » est toujours un plaisir coupable) que de l’électro rock saccageur de leur début.

Du côté du 22 Ouest, on assiste au même moment à la recréation perpétuelle de la République de Kadebostan, là où sous des drapeaux et quelques flonflons du bal, le duo suisse de Kadebostany maîtrise l’art de la mise en scène pour un tour de piste de chansons où la voix d’Amina séduit et où électro et fanfare cohabitent pour le plus grand plaisir su public. Juste à côté, au 22 Est, le canadien Peter Peter mêle orfèvrerie instrumentale des années 1980 revisitée avec la plus belle voix d’homme qu’il nous a été donné d’entendre à ce festival. Entouré de trois musiciens, il reprend pour le public de Bourges les titres phares et mélancoliques de son dernier album Une version améliorée de la Tristesse (« NDMA », « Réverbère », « Carroussel »…)

Plus tôt, on avait aussi pu voir la révélation jazz belge de l’année à l’auditorium, Mélanie Di Basio, entourée d’une formation quasi classique (Basse & Claviers) et elle-même armée de sa flûte afin de donner une performance à la fois fluide et mélancolique à son album déjà culte No Deal.

Et puis, retour au Palais d’Auron pour la performance des deux frangins/frangines de Carbon Airways, grand espoirs annoncés d’une électro française violente et vecteurs d’un dubstep alternatif de kids mal lunés et paradoxalement ensoleillé (leur premier album Black Sun sortira dans quelques semaines) qui, bien loin de citer Nerval, se tourne plutôt vers Prodigy ou vers Skrillex niveau son, et vers Guetta niveau performance scénique : les machines parlent toute seules et sans assistance aucune, les deux gamins sautillent et récitent ce que certains appelleront peut-être du hip hop, et font du live comme d’autres raconteraient de vilains mensonges. Au moins, chez les zozos Salut C’est Cool, l’escroquerie était assumée…« Black Sun » ? Ouais, on s’éclipse plutôt, afin d’assister au show épique et synthétique de Kavinsky, venu présenter son premier album Outrun au W et à un festival qui se transforme peu à peu en kermès électro où les Haribos auraient été remplacés par de sales doses d’héro.

« Odd Look », « RoadGame », « Blizzard »…le synthétisme épique de ce dj zombifié par un accident de Testarossa Rouge (comme le veut la légende qu’il a lui-même édifié) fusille les tympans des moins avertis, affiche de larges sourires sur les jeunes visages sensibilisés à la sensualité de « Nightcall » et aux chevauchées de « Road Game », et exportera tout de même assez vite les électrophiles les plus pointilleux vers le Palais Auron, où Jackson Fourgeaud et son Computerband sont en train d’installer sur scène le vaisseau qui les transportera dans un espace où se déroulera la rave la plus stimulante de l’univers.

Avec son tube « Dead Living Things », avec le vilain « Pump » (vraiment, pas besoin de cachetons pour se défoncer), et globalement avec les compositions de son dernier album Glow, le capitaine Jackson et son sceptre de chaman électro cosmique qu’il brandit parfois pour invoquer quelques divinités numériques, détruit les neurones avec une violence inouïe, puis les régénère aussitôt : c’est qu’il est possible de faire de l’art en donnant l’impression de mener la guerre.

Retournés par Jackson, bientôt encore violentés par le patron de Bromance Brodinski au W et par le set moite et sans pitié de Daniel Avery (on perd encore un peu d’espérance de vie sur « Drone Logic »), les plus courageux assisteront plus tard au set coloré et jazzy de Bakermat, et surtout au set dark, brutal et mathématique de Gesaffelstein au sein d’une soirée qui aura vu peu à peu les guitares initiales perdent de leur imposer au point de laisser totalement la place au règne des machines et des tambourinements numériques.

Plus tôt, et dans un monde pas encore basculé dans la folie constructrice d’auto homicides, on avait pu assister au concert de la chanteuse jamaico-britannique Denai Moore, pop à fleur de peau et au show épuré qui prend aux tripes (sa ballade « Flaws » est sans doute le meilleur moyen d’écraser une larme sur le coin de la paupière.

Et surtout, au concert plein de peps et de talent de la jeune Sophie Maurin au théâtre Jacques Cœur, entourée de deux musiciens aussi talentueux qu’elle, elle-même fusant du clavier, elle a repris quelques titres-phares de son album sorti l’an dernier. Un peu dada, très beau et carrément magique !

Et puis, juste avant la magnifique et insatiable Flavia Coehlo, auteure avec son nouvel album Mundo Meu (sortie chez Discograph le 3 juin) festif et nomade, on avait pu assister aussi au concert d’Anne Sylvestre, monstre sacré de la chanson française pénétrée sur la scène du théâtre Jacques Cœur afin de nous raconter une généreuse histoire de plus d’1h30. Egrenant ses textes engagés, détaillés et volontiers très drôles, la chanteuse lutte parfois avec sa mémoire : mais il faut dire que des mots il y a en a dans les chansons d’Anne Sylvestre. Ceux des portraits, bien sûr, et ceux pour dire avec gravité ou humour la domination masculine et les clichés avec lesquels on garde les femmes attachées aux taches ménagères et aux « calamars à l’harmonica », ceux pour dire l’envie d’être accepté comme on est, de ne pas porter plus que son dû (le formidable « Lâchez-moi ! » ou encore le désir fou de créer (« Ecrire pour de pas mourir », simplement récité par la chanteuse). Et ceux aussi qui pointent et dézinguent les petits travers de la comédie humaines, langues de pute ou femmes trop grandes pour y être acceptées… Les 80 ans approchent et pourtant la fougue, le don, le plaisir et la voix sont encore là. Bouleversé par un tel cadeau, on se lève pour remercier une très grande artiste qui n’a pas fini de délivrer son message.

Le Printemps de Bourges, lui livrera la terminaison de sa grosse semaine de festival aujourd’hui avec les concerts de Tal et de Zaz

Le report de la journée de jeudi est à lire par ici. Et celui de samedi .

Yaël Hirsch et Bastien Stisi

Visuels : © Christian Pénin

« Docteur Radar » Tueur de savants
[Critique] Le mur invisible, une fable onirique avec Martina Gedeck
Bastien Stisi
Journaliste musique. Contact : [email protected] / www.twitter.com/BastienStisi