Musique
L’Eurovision, kitsch anticrise et réassurance identitaire ?

L’Eurovision, kitsch anticrise et réassurance identitaire ?

18 mai 2013 | PAR La Rédaction

« Retour aux fondamentaux du concours » et « fin de la débauche des moyens ». Voilà les deux leitmotivs que les organisateurs de la grande messe de Malmö ont scandé lors de la dernière conférence de presse d’organisation du début de la semaine. Qu’on se le dise, le Grand concours de la chanson Eurovision est en ses terres nordiques bien dans ses pénates.

L’objectif affiché est de réunir le continent autour de chansons populaires dans le respect de la diversité culturelle et sans ces « débauches de moyens » qui avaient marqué les précédentes éditions. Certes, le kitsch est présent (pour mémo, la Suède, pays d’ABBA, ancêtre gagnant et promoteur de la pop sirupeuse largement surpassée depuis par une Eurodance criarde…). On s’en amusera. Mais le concours est tout de même regardé sur plusieurs continents par le procédé technique dit de l’Eurovision (qui a donné son nom au concours) : il réunit bien plus de 100 millions de spectateurs chaque année et voit s’affronter près d’une quarantaine de pays. Malgré la crise et l’abandon de plusieurs pays pour cause de crise (le Portugal notamment), l’événement redevient attractif (par les réseaux sociaux et par l’essor des communautés de fans, particulièrement française). Face à une finale de télé crochet tout ce qu’il y a de plus classique ce samedi, la grande finale du Concours reflète malgré son aspect consensuel, osons-le, un pan de notre patrimoine culturel !

Une Eurovision de crise contre la crise Le pari suédois de célébrer l’Eurovision dans un contexte politique et économique difficile est accompli : un budget divisé par 7 ou 10 selon les estimations en comparaison de l’organisation azerbaidjanaise en 2012. Là où le pays caucasien avait créé un des plus grands lieux de spectacle du continent, véritable château en Espagne, les suédois ont décidé de mesurer les dépenses faisant ouvertement référence aux cures d’austérité européennes. La salle de Malmö se limite à une vingtaine de milliers de places. Il en va de même pour les spectacles suscités par l’afflux de spectateurs : point trop de dépenses ! Il faut dire que plusieurs pays ne participent pas du fait de la crise, bien que la Grèce n’ait pas renoncé. On ne peut s’empêcher de penser que le texte du ska balkanique représentant le pays, « alcohol is free », fait référence à la difficile situation nationale. Rappelons que ce sont les télévisions nationales qui supportent le coût de participation et du processus de sélection au concours. Ceci explique peut-être la défection de certaines chaînes nationales prises dans un processus de privatisation plus ou moins rampant. La modération des dépenses se perçoit aussi sur scène, dans la présentation et l’ensemble des fonctions support convoquées. Pourtant, les organisateurs ont ingénieusement réussi à éviter un spectacle sous théralène grâce à deux procédés. Le premier, perfide, a consisté à sans cesse se comparer aux exemples azerbaïdjanais, ukrainiens ou serbes, lors desquels les sommes dépensées ont évoqué immédiatement par leur volume la corruption locale. La légendaire transparence suédoise n’en sortira que renforcée. Formidable coup de publicité ! Ensuite, le choix fait a été celui d’un retour à la tradition. Nos amis scandinaves, on l’a évoqué, sont particulièrement attachés à ce spectacle et l’organiser suite à la victoire du titre « Euphoria » est un privilège. Là où à France Télévisions on sauterait du 5e étage bien que les chances de victoires soient réduites, on est heureux. On ne boude pas son plaisir de pouvoir représenter ce qu’on entend par un beau concours : TRA-DI-TION ! Les tableaux introductifs rappellent la place passée de l’orchestre symphonique qui faisait la marque du télé crochet, point trop de mise en scène, mise en avant des langues nationales, respect du français comme langue officielle, green-room (chambre d’attente des artistes) à taille humaine. Enfin, la salle permet une réelle interaction entre spectateurs et concurrents. On aura donc bien un grand concours continental transcendant la crise institutionnelle de l’UE (rappelons que l’Eurovision n’est pas liée aux communautés européennes), préférant jeter un voile pudique sur les problèmes économiques plutôt que de donner dans le pathos des crises des dettes souveraines. Au moment où Jenifer écrasera ses larmes sur les épaules recouvertes de crocodiles morts de Florent Pagny, pourquoi se priver ?

Là où l’on apprend les nations par leur kitsch Se risquer à considérer que le concours a un attrait pédagogique n’est pas jouer avec le feu. Le fait de confronter pacifiquement une quarantaine de nations posées comme des entités historiques et culturelles prend un sens dans ce grand réseau global et interconnecté. Et si en plus on peut se moquer (gentiment ?) des autres concurrents par un chauvinisme plus ou moins conscient… Cette dimension pédagogique s’affirme par plusieurs aspects. Pour lâche qu’elle soit, la charte de participation du concours n’en est pas moins contraignante sur certains points. Les concurrents peuvent être de nationalités différentes de même que les composteurs ou auteurs, mais il doit bien y avoir une référence au pays représenté. C’est donc bien à travers un groupe ou une personne que l’on perçoit une nation. Le miroir n’en est que plus déformant : cette année César, contre-ténor (pour les néophytes, pensez aux castras baroques) roumain est grimé en Dracula sous stéroïdes, monté sur échasses et entouré d’un voile monumental dans lequel s’échinent des danseurs « classiques », le tout sur un son de musique électronique franchement daté. Après la stupeur, le rire et le souffle coupé par cette prestation digne d’une Emma Chaplin (on cherche encore les ongles géants sur la vidéo en streaming), on ne peut plus que penser que cette personne incarne la Roumanie et ce bien qu’il ne chante pas en roumain. Les nations sont incarnées par une personne ou un groupe le temps de 3 minutes environ aux yeux de plusieurs dizaines de milliers de spectateurs. Le procédé est très efficace et recherché par des pays mal connus et cherchant depuis le début des années 1990 une reconnaissance ou même appliquant une stratégie d’ouverture touristique à l’adresse des occidentaux comme ce fut le cas de la Géorgie à la suite de la Révolution des Roses qui avait vu le pays se rapprocher brusquement des Occidentaux dans les années 2000. Les Suédois ont d’ailleurs souhaité renforcer cet aspect dans un esprit d’apaisement : les « cartes postales », petits clips d’une trentaine de secondes destinés à présenter les artistes, doivent cette année être tournés non pas dans le pays organisateurs, ce qui a pu exagérer l’impression de mise en valeur du pays organisateur (rappelons le cas de l’Azerbaïdjan l’année passée). Au contraire, l’artiste est présenté dans un univers représentant son pays. Aucun monument ou fait, paysage polémique ne doit transparaître. On constate alors un réel gradient entre l’Est et l’Ouest. Plus on se rapproche de l’Atlantique, plus les référents identitaires nationaux sont lâches. Le nationalisme ordinaire évoqué par M. Billig n’est plus que résiduel dans ces clips. La français Amandine Bourgeois est cependant présentée comme la parfaite néo-parisienne paillonnant entre boutiques de luxe, rues d’apparence haussmanniennes, coiffeur… On notera qu’elle a, comme tout le monde, du mal à trouver un taxi le soir.

Le cliché parisien comme synecdoque de la France est sauf ! Reste que pour la plupart des pays d’Europe occidentale, on ne trouvera que des références aux paysages les plus fameux. Rien de très polémique. L’identité est plus affirmée à l’Est où ces dernières années le comité d’organisation a demandé de réviser plusieurs fois sa copie aux pays : retirer un monument symbole de l’occupation stalinienne pour une présentation estonienne, paysage d’une région frontalière encore disputée en Macédoine… Le paysage peut fonctionner comme référent à l’espace vécu de la nation (dites-moi Italie, je penserai aux douces collines de Toscane entourées d’Oliveraies et de champs de céréales…) mais il ne doit pas être polémique. Reste que l’Arménie aura su intégrer, pour son retour dans la compétition, des images d’une cathédrale rappelant l’importance du christianisme dans les référents nationaux. A travers les ratés musicaux, les douloureux mélanges de musique électronique et les chants traditionnels ou encore les mélodies sirupeuses pop, on s’amuse donc sur un cliché national, ou on apprend par un commentaire telle ou telle tension historique ou culturelle que non, on ne développera pas parce que l’important à l’Eurovision, est de partager. En effet, les tensions nationales, si elles sont tues, ne peuvent être complètement gommées. On se souvient de l’éviction d’un groupe géorgien lors de l’édition organisée en Russie peu après le conflit de 2008 : leur chanson pousse au crime ? « I want tu Put in » (comprenez Poutine). Dans les années 1990, les Allemands avaient eux-mêmes tentés une référence aux Sudètes, zone sensible à la frontière tchèque et rappelant de mauvais souvenirs de la Seconde Guerre Mondiale. De même, on révisera les votes culturels entre pays slaves, bien que beaucoup soient éliminés cette année à l’orée de la finale. On complètera sa connaissance des rapports de forces continentaux en observant les votes des diasporas arméniennes, juives ou des communautés immigrées turques dont le comportement lors du concours fait l’objet d’études très sérieuses des sociologues travaillant sur les questions de l’intégration culturelle et sociale.

On ne boudera évidemment pas son plaisir sur les grands ratés kitsch de l’année : le roumain est bien-sûr hors catégorie ; les présentateurs se moquent (entendu sur France O à propos des Bulgares franchement inaudibles : « ils ont le courage de chanter en bulgare ») ; la chanson gagnante du festival de San Remo représente l’Italie ; le kitsch du papillon mascotte du concours. Tout est là pour constituer en terre neutre un grand divertissement fédérateur. C’est surtout un phénomène télévisuel populaire et continental à même de constituer par sa taille et sa récurrence un élément constitutif d’une opinion publique européenne qui aille au-delà du quotidien et de ses crises. Amen ! Zappons pour l’Eurovision !

F. Jacquet

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La Rédaction

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