Musique
Le Crépuscule des dieux à l’Opéra Bastille : embrasement musical et pétard mouillé théâtral

Le Crépuscule des dieux à l’Opéra Bastille : embrasement musical et pétard mouillé théâtral

15 juin 2011 | PAR La Rédaction

C’était l’évènement de la saison dernière : on remontait le Ring à l’Opéra de Paris après plus de cinquante ans d’absence ! À raison de deux épisodes par saison (L’Or du Rhin et La Walkyrie en 2009-2010 et Siegfried et Le Crépuscule des dieux en 2010-2011), nous voici enfin arrivés au terme de cette tétralogie, une des œuvres les plus monumentales jamais imaginées. L’annonce en avait fait saliver plus d’un, tout particulièrement en ce qui concernait les distributions de chanteurs et la direction du jeune Philippe Jordan; ce dernier venait de prendre la direction musicale de la Grande Boutique, et était alors encore méconnu par la plupart d’entre nous. Force est de l’avouer : toutes ces promesses ont été tenues et chacun de ces rendez-vous musicaux a été un pur bonheur pour les oreilles du public wagnérien, même le plus exigeant. Seule ombre au tableau, mais elle est de taille pour cette œuvre qualifiée de « totale » par Wagner : la mise en scène désolante et sans propos de Günther Krämer.

Le Crépuscule débute par le prologue où les trois Nornes, qui tissent et défont la corde du destin, errent, toutes de noir vêtues, autour d’une immense grille qui tourne sur le plateau. Le bref résumé qu’elles font permet au spectateur de se replonger dans l’action : dans le précédent volet, nous avions quitté Siegfried, fils de Siegmund et Sieglinde, les héros de La Walkyrie. Après avoir tué le dragon Fafner avec l’épée Nothung, il était également sorti vainqueur de son combat avec Wotan, son grand-père, en brisant sa lance. Il avait alors pu rejoindre Brünnhlide, endormie sur son rocher, pour la réveiller. Naissait une passion entre les deux personnages qui amenait la walkyrie à renoncer à ses attributs divins pour devenir une simple mortelle. C’est ici que nous les retrouvons, toujours plus amoureux. Siegfried offre l’Anneau à Brünnhilde en gage de son amour et de sa fidélité, et repart à l’aventure, la laissant seule sur l’île. Il rencontre alors Hagen et son demi-frère Gunter, roi des Burgondes, qui souhaite prendre Brünnhilde pour femme. S’en suit alors une série de complots, conspirations machiavéliques, magie et autres subterfuges pendant lesquels le Walhalla, le royaume des dieux, entame sa longue déchéance. La machination mise à jour, Brünnhilde, bafouée, se venge en révélant à Hagen le secret de l’invincibilité de Siegfried. Ce dernier est tué lors d’une partie de chasse. Brünnhilde fait installer un bûcher gigantesque pour brûler la dépouille de Siegfried et se jette dans les flammes avec lui, emportant avec elle l’Anneau que les filles du Rhin récupèreront dans les cendres. Le Walhalla est en feu : c’est le crépuscule des dieux.

Si l’on veut aller à l’essentiel, il faudra effectivement passer rapidement sur la mise en scène. Fidèle au parti-pris vulgaire et premier-degré qui est le sien depuis le début du cycle, Gunter Krämer fait ici une fois de plus preuve du mauvais goût le plus absurde. Absence de direction de comédiens et chanteurs abandonnés à eux-mêmes sur scène, poncifs grossiers et grotesques (comme ce simulacre de carnaval allemand, ambiance « fête de la bière » à Munich, à grands renforts de guirlandes de fleurs, de drapeaux et de banderoles criardes), procédés éculés et inutiles (un Hagen en chaise roulante avec une mappemonde sur les genoux). Et Krämer ralentit le rythme dramatique jusqu’à l’enlisement. En définitive, le metteur en scène n’épargne rien au public parisien. Seule la montée de Siegfried au Walhalla (sur un écran vidéo, « l’âme » du héros, de dos, gravit lentement des marches) peut être vue comme un instant de répit, même si, mal exploitée, elle a tendance à traîner en longueur.

Pour faire abstraction de ce vacarme visuel inutile et gênant, il suffit de fermer les yeux et de se laisser porter par la direction musicale de Philippe Jordan et la qualité vocale du plateau. Torsten Kerl campe avec subtilité un Siegfried d’une finesse musicale éblouissante, même s’il pâtit un peu de l’ampleur vocale de ses collègues. Ce n’est pas le cas de la soprano suédoise Katarina Dalayman, une habituée des distributions wagnériennes les plus prestigieuses : d’une puissance parfois mal contrôlée dans les aigus, sa voix réussit néanmoins à donner à Brunnhilde l’incandescence et la fureur digne et intériorisée propre à ce personnage. Dotée d’une présence rayonnante, elle irradie la scène finale avant même l’embrasement du bûcher. Toujours juste, Sophie Koch prête sa voix ample et chaude ainsi que son intelligence musicale et dramatique à Waltraute, faisant de cette parenthèse un des plus beaux moments de l’opéra. Enfin, seigneur absolu de la soirée, la basse allemande Hans-Peter König triomphe dans le rôle de Hagen : voix sublime, veloutée et puissante, diction impeccable (ô combien difficile dans ce répertoire), on ne voit que lui dès qu’il entre en scène et l’on entend que lui dès qu’il ouvre la bouche.

Philippe Jordan offre une vision musicale d’une grande limpidité, faisant du tissu orchestral complexe et riche de Wagner une dentelle où chacun des motifs musicaux et des leitmotivs chers au compositeur sont mis en valeur avec splendeur et lumière. « Dès la première scène, Wagner installe un climat fascinant dans l’orchestre, d’une richesse harmonique nouvelle, à la fois somptueuse et visionnaire », selon Philippe Jordan, dont la formation réussit à rendre cette atmosphère musicale étrange et envoûtante. « Nous avons d’abord travaillé sur la sonorité en essayant d’établir un +son wagnérien+, c’est-à-dire un son germanique », tout en profitant des qualités d’un orchestre français « qui peut apporter beaucoup de clarté à ce répertoire », explique-t-il (AFP). Dynamique et contrastée, la présence orchestrale fascine, emporte, angoisse, chamboule en salle et permet aux chanteurs sur scène de trouver l’espace d’expression que la mise en scène leur interdit. S’il faut attendre plus de cinq heures pour voir s’enflammer le Walhalla, il ne faut attendre que les premières minutes pour entendre la fosse d’orchestre s’embraser sous la conduite de ce chef de tout premier plan.

Le Crépuscule des Dieux de Richard Wagner, Chœur et Orchestre de l’Opéra national de Paris, sous la direction de Philippe Jordan. Mise en scène de Günther Krämer. Avec Torsten Kerl, Katarina Dalayman, Sophie Koch, Iain Paterson, Hans-Peter König, Peter Sidhom, Christiane Libor.Durée : 5h45 avec deux entractes.

Swann.

 

visuel : (c) © elisa haberer | opéra national de paris

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