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La Folle Journée de Nantes est une fête de piano

La Folle Journée de Nantes est une fête de piano

06 février 2022 | PAR Victoria Okada

La Folle Journée de Nantes a toujours été une fête de piano. Parmi de nombreux récitals et concerts entendus lors de la 28e édition, citons-en cinq, dans l’ordre chronologique.

Aline Piboule, la sincère

© Jean-Baptiste Millot

Le jeudi 27 janvier au soir, Aline Piboule donne un récital sur le thème de la mort, « assez déprimant » selon elle, mais originale par le programme et d’une grande beauté par l’interprétation. Entre la Mort d’Orphée de Gluck (transcription de Giovanni Sgambati), le lied À chanter sur l’eau de Schubert/Liszt et La Bénédiction de Dieu dans la solitude de Liszt, elle propose Darknesse Visible de Thomas Adès. La vocalité de Gluck, le chant de Schubert et le lyrisme de Liszt est sublimés par la notion poussée d’espace. La spatialité se retrouve dans l’œuvre d’Adès que le jeu de Piboule magnifie également. Les fascinantes lignes qu’elle dessine avec ses bras traduisent la droiture et la souplesse de son engagement musical, alors que quelques mots qu’elle prononce pour expliquer les pièces jouées transmettent la sincérité avec laquelle elle aborde la partition.

Vittorio Forte, le bienveillant

© Valentine Chauvin

Le vendredi 28 janvier à la mi-journée, Vittorio Forte nous emmène dans une contrée atemporelle grâce à une sonorité cristalline et fondamentalement douce, et par sa sensibilité extrêmement « précieuse » dans le meilleur sens du terme. De Schubert, trois Pièces pour piano D 946 et trois Lieder (transcrits par Liszt), puis deux Ballades op. 10 de Brahms et enfin deux lieder de Schumann/Liszt, le programme est propice au chant dans lequel le pianiste excelle. Quelque chose de profondément humain et bienveillant se dégage de son interprétation, notamment de sa sonorité, qui ne laisse jamais l’auditoire indifférent. Nous sommes ainsi enveloppés par un voile nous protégeant de toutes les agressivités du monde… Chacun de ses récitals est une expérience à vivre absolument !

Mao Fujita, l’aérien

© Eiichi Ikeda

Le même vendredi au début de la soirée, le pianiste japonais Mao Fujita, deuxième prix au Concours Tchaïkovski de Moscou en 2019, joue le Concerto n° 4 de Beethoven avec Sinfonia Varsovia, sous la direction de Mihhail Gerts. Son Beethoven est aérien et mozartien, très loin de la robustesse que de nombreux interprètes revendiquent. Cela intrigue au premier abord, mais nous sommes vite embarqués dans son langage pianistique et nous laissons emporter par son jeu. Son interprétation est, comme celle d’Aline Piboule et de Vittorio Forte, traversée par une chaleur humaine et une authenticité ; ce n’est pas la virtuosité (bien qu’il soit un véritable virtuose) qui nous impressionne, mais sa musicalité inimitable, à la fois affectueuse, fraternelle et profonde

Geister Duo, le dynamique

© Marc Roger / CREA

Un peu plus tard dans la soirée du samedi 29 janvier, le Geister Duo (qui vient de remporter le Concours ARD de Munich ainsi que cinq prix spéciaux) offre la rarissime Grande Sonate en si bémol majeur D 617 et la Sonate en ut majeur D 812 « Grand Duo ». Il s’agit du dernier concert de l’intégrale de l’œuvre pour piano à quatre mains de Schubert, l’un des deux événements phares de cette édition, avec l’intégrale des quatuors à cordes (assuré par le Quatuor Modigliani). Chacun des deux pianistes, qui jouent en duo depuis une dizaine d’années, prend toujours la même partie : Manuel Vieillard la partie aiguë (ou « Primo ») et David Salmon, la partie grave (ou « Secondo »), car selon eux, chaque partie a une fonction spécifique comme les violons ou les contrebasses dans un orchestre ; ils considèrent cette spécificité comme primordiale pour s’imprégner dans l’écriture et l’univers du piano à quatre mains. Et leurs pensées transparaissent dans leur jeu, solidement construit et marqué par un dynamisme particulièrement réjouissant. Les deux interprètes sont parfaitement en symbiose (presque en terme biologique) et forment une véritable entité. Cette entité servira pour explorer la richesse du répertoire dont une grande partie est encore trop méconnue.

Jean-Baptiste Fonlupt, l’accueillant

© Beatrice Cruveiller

Le dernier récital de piano que nous avons entendu dans l’édition 2022 de La Folle Journée est celui de Jean-Baptiste Fonlupt. Pour sa première apparition à la Cité des Congrès de Nantes, il a choisi un programme tout Schubert : la Sonate n° 5 en la mineur op. 164 D. 537 (rare en concert), 5 Lieder transcrits par Liszt et la Marche militaire dans la transcription pour solo par Carl Tausig. Dans le deuxième mouvement de la Sonate, il met en évidence le caractère de Lied, comme un avant-goût des transcriptions de Liszt. Le sens du chant, particulièrement présent chez ce pianiste, est doublé d’une sensibilité accueillante, rendant la mélodie schubertienne encore plus amicale. La fameuse Marche militaire pour quatre mains, que les apprentis pianistes jouent souvent, est ici transformée en morceau de bravoure, avec une virtuosité quasi-lisztienne. Si le pianiste tire de la partition le maximum d’aspect symphonique avec des plans sonores comme différents pupitres d’orchestre, sa plus belle qualité apparaît dans l’élégance de lignes mélodiques.

Les interviews de Geister Duo et de Mao Fujita (en japonais) sont à paraître dans notre site partenaire Vivace-Cantabile.com

Photo © Marc Roger

Paris Opera Competition: Anna Harvey, 1st prize winner and Julie Fuchs, godmother of the event look back on the 2022 edition
La playlist in French (once again)
Victoria Okada

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