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[Interview] Oxmo Puccino, Ibrahim Maalouf : « Le Pays des Merveilles, c’est la vraie vie »

[Interview] Oxmo Puccino, Ibrahim Maalouf : « Le Pays des Merveilles, c’est la vraie vie »

12 novembre 2014 | PAR Stéphane Rousset

En 2011, Ibrahim Maalouf, à la baguette, et Oxmo Puccino, au micro, s’étaient retrouvés sur scène le temps d’un concert unique articulé autour d’Alice au Pays des Merveiles. Le 18 novembre, ils nous donnent rendez-vous Au Pays d’Alice..., sur disque, avant de remonter sur scène du 5 au 8 février prochain. Avant de se remettre à courir après le lapin pressé, ils font une petite halte par Tout La Culture. Rencontre.

Et si vous nous racontiez la genèse de ce projet pour commencer ?

Oxmo Puccino : La genèse de ce projet, c’est Ibrahim qui reçoit une commande de la part du Festival Île-de-France sur la thématique des merveilles. Il a donc pensé à Alice, et m’a appelé pour me proposer cette idée folle que je n’ai pu qu’accepter. Et puis on avait déjà fait un morceau ensemble sur son album (ndlr : « Douce », sur l’album Diagnostic en 2011), plusieurs rencontres sur scène ; et puis le fait qu’on se connaissait déjà « spirituellement » longtemps avant de se rencontrer physiquement, tout ça a facilité les choses.

Ibrahim Maalouf : Je suis allé sur le botin, j’ai cherché à « Puccino ».. (rires)… non, on avait vraiment envie de travailler ensemble, on a pas mal de points communs, d’amis en commun, d’âme commune même. Je connaissais très bien sa musique, et je voulais savoir comment il travaillait, comment il était en studio, aller plus loin que la collaboration qu’on avait faite sur mon album.

Pourquoi transposer ce projet de la scène au disque ?

I. M : Au départ, c’est un an de travail pour un concert unique. A la fin, on était contents de l’avoir fait, d’avoir relevé le défi…mais aussitôt, s’est fait ressentir un sentiment de manque…

O. P. : (le coupe) : …et puis surtout, il n’y avait pas de preuves ! Aucune captation, aucune promotion…le public présent ce soir-là était un public particulier également, et au fond, le projet restait une rumeur : « Il paraît. Il paraît que c’était bien ».

C’est une envie de le proposer à tous ?

O. P. : De le revivre !

I.M. : Et de l’immortaliser aussi, donner à ce projet une consistance à travers le temps, d’en laisser une trace.

Quelles différences entre le projet sur scène et sur disque ?

I. M. : La différence fondamentale, c’est que sur scène, on avait une chorale de presque 200 amateurs de la région, alors que pour l’album, je trouvais plus logique d’y intégrer des enfants. Donc on a proposé ça à la Maîtrise de Radio France, qui est tout simplement la meilleure chorale d’enfants de France…ils ont 13-14 ans, et ce sont déjà des professionnels. Il a donc fallu réécrire, adapter toutes les parties de chorale à des voix d’enfants, mais c’est la seule différence.

Comment est-ce qu’on écrit un spectacle ou un album à deux ?

O. P. : On a écrit chacun de notre côté ! C’est ça qui est magique ! Évidemment, on en a beaucoup discuté ensemble en amont, il fallait définir où on voulait aller, au moins de manière abstraite ; et le jour de la répétition, ça marchait…ça marchait !

Mais tu as écrit à partir d’ébauches de compositions d’Ibrahim au moins ?

O. P. : Non, je les découvre ! Je les découvre au fur et à mesure de la répétition… Le groupe, l’orchestre, la chorale, tout se met en marche petit à petit et je découvre au fur et à mesure la musique, mais je n’ai pas écrit dessus, simplement à partir d’une idée qu’on avait imaginée.

I. M. : Tous les gens qui composent des chansons ou qui écrivent des textes vous diront que ce qu’on a fait, c’était presque suicidaire. En général, les gens travaillent ensemble, nous on a fait quelque chose qui ne se fait jamais, on a laissé la magie se faire, on s’est fait complètement confiance, tout ce qu’on savait c’est qu’il nous fallait 12 titres, pour les 12 chapitres du livre, et ça a marché…mais c’était périlleux, on aurait très bien pu se planter !

A l’écoute de l’album, dans sa construction, son articulation autour de différents personnages qui se croisent au détour des différents morceaux, on ne peut s’empêcher de penser à Lipopette Bar


OP :
Complètement! Le travail fait sur Lipopette Bar m’a beaucoup aidé. J’ai pris ça comme un exercice de style, ça aurait été un autre livre qu’Alice, je l’aurais fait quand même, le challenge c’était justement de trouver comment faire, mais concrètement, c’est clairement la suite de Lipopette Bar, mais sur des instrus beaucoup plus orchestrales que jazz, beaucoup plus variées.

Du côté des compositions, Ibrahim, au final il y a peu de trompette, dans le disque. Tu as peur d’être réduit à cet instrument ?

O. P. : Je me permets de répondre, car c’est ça qui est génial au final : les gens vont découvrir un compositeur avant tout. Un chef d’orchestre. Son talent est bien plus large que la seule trompette.

I. M. : On me dit souvent « dans tes albums, il n’y a pas assez de trompette », et je réponds « je sais ! »

Et au niveau de l’écriture, quel a été le fil directeur qui relie tous les personnages ?

O. P. : Disons que moi, j’ai essayé de porter le propos sur l’ivresse de tous les personnages. L’ivresse d’Alice, perdue à tout moment, qui ne cherche pas vraiment son chemin mais se laisse plutôt porter ; l’ivresse de la chenille avec son narguilé ; l’ivresse de la reine, paranoïaque, prisonnière de sa peur ; l’ivresse du lapin, amoureux transi et silencieux d’Alice ; l’ivresse des cartes, qui rêvent de gagner de l’argent…

Alice, le livre, a été écrit dans une société victorienne très fermée, et justement, le lapin permet à cette enfant rêveuse de s’en échapper. Il l’emmène dans un pays où, à l’inverse, les règles n’existent plus, et insuffle dans son esprit le doute, l’absurde, etc. Est-ce que vous pensez que le rôle du lapin est celui dévolu aux artistes aujourd’hui ?

I. M. : C’est ce qu’on essaye de faire, modestement, oui…

O. P. : C’est ce qu’on essaye de faire, mais en même temps aujourd’hui c’est très confus, la situation est inversée par rapport à l’époque victorienne : aujourd’hui, tout le monde est un peu « artiste » ; les moyens de communication font que l’on est sans cesse submergé de sollicitations, et qu’on ne sait plus forcément faire le tri. Au milieu de toutes ces plateformes qui proposent du divertissement, où mettre la tête ? Comment trouver chaussure à son pied ? Ca devient très compliqué… Je dirais que le rôle des artistes est de continuer à faire des propositions, tout en gardant à l’esprit que faire rêver aujourd’hui demande beaucoup plus d’efforts.

Alors, pour accéder au Pays des Merveilles aujourd’hui, il suffirait d’avoir une connexion Internet ?

O. P. : Non, même pas! Le Pays des Merveilles, c’est justement la réalité… c’est la vraie vie !

I. M. : Disons qu’aujourd’hui, le rapport à la réalité est complètement différent… Il nous fascine autant qu’il nous effraie, toute notre vie est contenue dans un smartphone… Disons que les mondes parallèles qui nous permettaient, il n’y a pas si longtemps de nous échapper du quotidien, aujourd’hui on les a complètement intégrés à ce quotidien, on vit tous différentes vies en parallèle ; ça devient un univers complètement fantastique…

Je vous ai comparés au Lapin en tant qu’artistes, mais mon sentiment, c’est qu’en tant qu’individus, au contraire, vous êtes plutôt Alice. Toi Oxmo, parce que tu étais installé confortablement dans le rap français, reconnu par tous comme l’un des meilleurs, et tu t’en es échappé pour explorer des sentiers plus risqués ; et toi Ibrahim, tu as reçu des prix de conservatoire, tu y as même été prof, pour finalement démissionner et fuir la musique seulement classique afin d’explorer des genres plus « populaires », comme si tu te sentais à l’étroit…

O. P. : Exactement…

I. M. : J’ai démissionné, c’est vrai, mais je suis revenu en douce par la porte de derrière…(rires) Tout le monde pense que j’ai démissionné mais en fait je suis allé voir le directeur du Conservatoire de Paris pour lui proposer de créer une classe d’impro au sein des cours de musique classique, ce qui ne s’était jamais fait… et il a accepté ! Donc je suis en train de mettre ça en place, mais c’est vrai que pour le faire, j’ai d’abord dû me barrer ! (rires)

Où tu redeviens le Lapin… Quelle est l’idée derrière ce cours d’impro ?

I. M. : Ce que je veux leur expliquer, c’est que la musique classique, le solfège, la théorie, le répertoire, l’analyse, c’est super intéressant, mais si à côté tu n’es pas un créateur, à quoi bon ? Toutes ces années d’études pour quoi ? J’ai des élèves qui ont 25 ans à peu près; ils ont tous fait 10, 15, voire 20 ans de musique, certains ont commencé à 4 ans…et ils ne savent pas improviser ! Je leur demande de me jouer un truc et ils me répondent « j’ai pas ma partition »… Et là, pour moi, on a un problème.

Ce n’est pas spécifique à la musique… Dans beaucoup de domaines, on nous explique continuellement « il faut faire comme ça », et du coup, sortis de ces clous, de ces « règles de l’art », on ne sait plus comment faire…

O. P. : Alors qu’on a les moyens, justement, de profiter de cette liberté.

I. M. : Exactement ! Einstein disait « inventer, c’est penser à côté ». Pour moi, c’est une des plus belles citations qui soient. Une fois qu’on a appris tout ce qu’on a appris, l’idée, pour vraiment trouver sa voie et inventer des choses qui nous ressemblent, c’est de s’en échapper aussi.

Se mettre en danger. C’est ce que vous faites, clairement…

O. P. : Tout le temps. Sinon c’est trop chiant !

I. M. : Moi, j’irai pas jusqu’à dire que je m’ennuyais, mais j’avais envie d’autres choses à côté. Envie de varier les plaisirs. L’idée, c’est de ne pas s’enfoncer dans un cadre…de faire comme Alice au final, oui, c’est vrai.

Vous avez déjà d’autres projets en commun de prévu ?

O. P. : Pas pour l’instant, on verra ça au coup par coup.

I. M. : Ben, Peter Pan, etc. ! (rires) Non, Le projet pourrait avoir une suite en inventant une nouvelle mise en scène… moi je verrais bien un ballet, avec une soliste qui serait Alice… je trouve que la danse se prêterait bien à ce projet, si on trouve les collaborateurs adéquats.

Quelque chose à ajouter ?

I. M. : Le 8 février, on va essayer de battre un record du monde. On organise une improvisation géante à la Grande Halle de La Villette, à l’occasion du salon Musicora. Tout le monde peut venir, les enfants, les vieux, les amateurs, les professionnels, les virtuoses, même ceux qui ne savent pas jouer, et on va faire un truc de malade mental. En une journée, on a déjà plus de 200 inscrits. L’idée, c’est de jouer tous ensemble et de réaliser la plus grosse improvisation de l’histoire, avec un vrai record à la clé, homologué par un huissier !

Tu en feras partie, Oxmo ?

O. P. : Je vais sûrement passer…

En concert du 5 au 8 février 2015 à la Philharmonie de Paris.

Ibrahim Maalouf ; Oxmo Puccino, Au Pays d’Alice…, 2014, Mi’ster, 59 min.

Visuel : (c) pochette de l’album

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2 réflexions au sujet de « [Interview] Oxmo Puccino, Ibrahim Maalouf : « Le Pays des Merveilles, c’est la vraie vie » »

Commentaire(s)

  • le horla

    Merci pour cet entretien.

    novembre 12, 2014 at 22 h 34 min

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