Jazz
[interview] Marcus Miller, Afrodezia  » Je pense que mon rôle est de transmettre un message d’union »

[interview] Marcus Miller, Afrodezia  » Je pense que mon rôle est de transmettre un message d’union »

03 juillet 2015 | PAR Marie Charlotte Mallard

Marcus Miller était le week-end dernier, sur la grande scène du Lac d’Enghien les bains pour le Barrière Enghien Jazz Festival. L’occasion pour lui de présenter son dernier projet, Afrodezia album né de sa collaboration avec L’UNESCO autour d’un projet sur La route des esclaves. Un opus coloré dans lequel il fait cette fois fusionner le jazz, les standards U.S, avec les rythmiques africaines, caribéennes et latines. Un voyage qu’il a pris le temps de nous expliquer. 

On définit votre musique comme étant du Jazz fusion, qui s’inspire donc d’autres courants comme le rock, la funk, mais n’est-ce pas finalement ces autres courants qui s’inspirent du jazz ?

Ma musique est à mon sens un reflet de l’endroit où je suis né, soit de New York où j’ai grandi car il y a beaucoup d’influences. Dans les rues de New York on entend tous les styles, de la funk,  de la soul, du jazz, de la musique des caraïbes, latine, donc pour moi le mélange est très naturel. De manière générale aux Etats-Unis, chaque ville va avoir un style différent comme à la Nouvelle-Orléans, Auckland ou encore le Minnesota.  J’ai commencé la basse avec le R&B, Mickael Jackson et les Jackson five. Après deux ans j’ai découvert le jazz et c’était incroyable pour moi, la liberté de faire des improvisations, j’ai constaté que j’avais l’esprit pour cela.

Votre dernier album Afrodezia est-il une sorte de quête musicale et une quête de soi-même, puisque vous parcourez les origines noires américaines à travers le projet de l’Unesco ?

J’ai commencé à travailler avec l’Unesco où j’étais nommé porte-parole pour la paix, autour d’un projet sur la route des esclaves dont le but est d’assurer que les jeunes connaissent bien l’histoire de l’esclavagisme. Suite à cela j’ai décidé que je voulais mélanger ma musique à ce projet. J’ai donc choisi de faire des collaborations avec des musiciens qui viennent des différents arrêts de la route des esclaves, du Sénégal, du Mali, du Burkina, du Maroc, des îles caribéennes, des Etats-Unis comme la Nouvel-Orléans, et aussi quelques autres grandes villes, car beaucoup de noirs américains sont partis vers les grandes villes comme New-York, Chicago et Detroit. Ce projet a été une grande expérience car j’ai fait beaucoup de voyages, de rencontres, de grandes découvertes. Et j’ai pu parler français, ça m’a été très utile pour communiquer avec les africains. Pour moi c’est une très belle époque de ma vie et je suis vraiment très content du résultat.

Est-ce que vous connaissiez vous-même tout ce chemin, ou avez-vous aussi découvert des choses sur vos origines ?

Aujourd’hui on peut faire des tests ADN pour découvrir ses racines, et j’ai découvert que dans mon sang il y a des origines nigériennes, Ivoiriennes, espagnoles et anglaises. Et il est vrai que je sens une connexion plus forte qu’avant avec la grande histoire, non plus uniquement l’histoire qui a commencé en caroline du nord et du sud.

Le Jazz est lié à l’histoire colonialiste, pensez-vous que c’est en réaction à l’asservissement qu’il soit  une sorte de grand espace de liberté, solennel et unificateur ?

Il était interdit aux esclaves de lire, d’écrire, de se cultiver, alors pour eux comment raconter leur histoire ? C’était avec la musique, pas avec les mots, mais avec le rythme et la mélodie. C’était des mélodies de liberté et d’espoir. Après les chansons des champs, il y eut les « spirituals » -les chansons de l’église, le gospel- et puis le son de la Nouvel-Orléans, et l’improvisation. L’idée de créer quelque chose sur le moment c’est très important et il me semble oui que c’était une réaction à l’asservissement, une manière de conserver la liberté. Aujourd’hui je joue ce que je sens, mais vous savez c’est difficile ! La plupart des gens pensent qu’il s’agit juste d’avoir le bon « spirit », la bonne « vibes », mais il faut pratiquer beaucoup, avoir de la technique pour avoir l’habilité de jouer ce que l’on sent, pour être libre.

Face aux événements internationaux et ceux de votre pays, pensez-vous que l’artiste et surtout le musicien doivent s’engager à travers leur art ?

Effectivement, je pensais en avoir fini avec mon album et puis j’ai vu les événements à New-York, à Fergusson. J’ai donc décidé d’ajouter un nouveau morceau pour parler de cette situation. Il s’agit I can’t breathe, qui est la phrase qu’Eric Gardner a dit quand la police l’a tasé. On peut penser que la musique n’est pas très importante dans ces situations, que c’est superficiel mais pour moi c’est l’inverse, car avec la musique on peut voir tout ce que nous avons en commun. Je joue dans le monde entier, et je ne parle pas la langue de chaque pays mais lorsque je commence à jouer que les autres musiciens s’allient à moi, nous nous rendons compte à quel point nous partageons, nous transmettons, ensemble et avec le public. Je pense que c’est mon rôle, que c’est mon métier que de transmettre ce message d’union.

La reprise du célèbre « Papa was a Rolling Stone », marquait-elle la fin du voyage, le retour vers votre Amérique natale, et de fait la fin recherche ?

L’histoire a commencé dans l’Afrique de l’ouest puis a traversé l’Atlantique pour se poursuivre en l’Amérique du sud comme le brésil, les caraïbes. Mes ancêtres viennent de Trinidad, puis à la fin de l’esclavagisme sont partis vers le nord parce qu’il y avait plus d’opportunité de travail. J’ai voulu faire un morceau pour représenter cette période. J’ai donc pris un standard de la motown. Dans Papa was a Rolling Stone, la ligne de basse est tellement bonne, je l’adore ! Je l’ai reprise mais j’y ai ajouté les influences de l’Afrique de l’ouest, des caraïbes, du latin. Aussi, j’ai un trompettiste qui joue dans le style de la Nouvel-Orléans et des percussions africaines, latines entre autre. Toute l’histoire est dans ce morceau, il est un mélange et porte l’histoire de ce voyage.

Votre grand-père était prêcheur, que représente pour vous la musique et le jazz,  vivez-vous celle-ci comme une forme de spiritualité, une forme de communion ?

La musique était très importante dans la culture africaine, elle était tout comme le rire un outil qui permettait à la communauté d’être ensemble. Quand les esclaves ont voyagé aux États-Unis, la musique a eu le même rôle c’est-à-dire d’unir la communauté. Je pense que c’est l’idée la plus importante de la communauté noire, l’idée de danser et de chanter ensemble. Quand je joue, évidemment je fais de l’impro et je pense à transmettre le plaisir au public qui m’écoute mais aussi à cette idée de créer une grande communauté et non pas juste avec les noirs mais avec tout le monde. C’est l’idée de l’Unesco je crois et de mon album, ce n’était pas juste pour jouer la musique du passé. A mon sens la musique du futur va comprendre toutes ces racines.

En plus de l’hommage à vos racines l’album rend hommage à des artistes qui ont marqué votre vie et votre carrière, finalement cet album Afrodezia est une sorte d’autobiographie?

Oui c’est sans doute l’album le plus autobiographique que j’ai fait. Je ne pensais pas qu’il serait comme cela, je pensais qu’il s’agirait simplement de l’histoire de mon ancêtre, mais après l’avoir écouté, j’ai été frappé de voir que c’était également la mienne que cela me racontait moi. J’ai réalisé aussi que je voudrais être la continuité de cette histoire et enjoindre les autres musiciens plus jeunes de mon groupe à continuer eux aussi de construire l’histoire. Vous savez c’est une démarche difficile, il faut avoir le courage de faire quelque chose de très personnel parce qu’on ne sait pas si le public va accepter et comprendre ce qu’on voudrait dire.

Vous avez jouez il y a peu avec l’Orchestre national de Lyon et sur votre album vous reprenez aussi un air d’opéra de Georges Bizet, « Je crois entendre encore » devenu « I still believe I hear », la musique classique fait-elle partie elle aussi de vos sources d’inspirations ?

J’ai fait un projet il y a 10 ans avec un chanteur d’opéra appelé Kenn Hicks, qui travaille aussi comme coach pour les jeunes stars pop et leur enseigne les techniques opératiques pour soutenir sa voix et ne pas la perdre après des semaines de concert. Il y a dix ans donc je lui avais demandé de m’aider à faire un projet ou je revisiterais du classique et il m’a fait écouter cette magnifique chanson de George bizet. J’y ai entendu les rythmes de l’Afrique du nord, les mélodies aussi. J’ai donc décidé que je voudrais faire ce morceau non pas avec la voix mais avec le violoncelle. J’ai trouvé Ben Hong qui joue avec le philharmonique de Los Angeles, il a interprété cette mélodie et ensuite et on l’a joué ensemble. J’ai fait l’accent sur le rythme plus fort que dans l’original, et voilà nous sommes arrivé à I stil believe I hear. C’est vrai que la musique classique fait partie de mon enfance, car mon père était pianiste classique, il jouait dans l’église épiscopale et c’était beaucoup de Brahms, de Bach. Et quand j’étais petit je l’entendais répéter, Beethoven et tant d’autres. Lui m’a apporté cela et ma mère Ray Charles ect…

Quelles sont vos autres scènes et festivals, après Enghien où poursuivez-vous votre route ?

C’est parfois difficile de jouer de la nouvelle musique pour le public et c’est une bonne idée de commencer la saison des festivals par la France car le public est très connaisseur et ouvert. Il y a une connexion entre la France et l’Afrique et ce n’est donc pas très exotique pour les français. Aux Etats-Unis la réception est différente, ils ont aimé mais il y a eu au premier morceau beaucoup de surprise. Je pense avoir été influencé par la France aussi, cette mentalité cette culture car je suis souvent ici.

Avez-vous déjà en tête votre prochain projet musical ?

J’ai beaucoup d’idée, peut-être un peu de hip hop ou un groupe plus petit, un trio ou quartet, je ne suis pas sûr parce que le challenge est de choisir la meilleure idée et il y a beaucoup de possibilités.

© Pascal Thiébaut – toutes ces photos ICI

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Marie Charlotte Mallard
Titulaire d’un Master II de Littérature Française à la Sorbonne (Paris IV), d’un Prix de Perfectionnement de Hautbois et d’une Médaille d’Or de Musique de Chambre au Conservatoire à Rayonnement Régional de Cergy-Pontoise, Marie-Charlotte Mallard s’exerce pendant deux ans au micro d’IDFM Radio avant de rejoindre la rédaction de Toute la Culture en Janvier 2012. Forte de ses compétences littéraires et de son oreille de musicienne elle écrit principalement en musique classique et littérature. Néanmoins, ses goûts musicaux l’amènent également à écrire sur le rock et la variété.

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