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Interview de Rhoda Scott et Lisa Cat-Berro

Interview de Rhoda Scott et Lisa Cat-Berro

29 juillet 2022 | PAR Cloe Bouquet

Après le concert de Rhoda Scott All Stars au Parc Floral, nous avons rencontré la célèbre organiste ainsi que l’une de ses saxophonistes alto, Lisa Cat-Berro. Elles nous parlent de leur métier de musicienne jazz, entre composition et improvisation.

Bonjour ! Déjà, bravo et merci pour ce concert. Vous disiez dans une interview que vous aviez fait de la sophrologie pour vous débarrasser du trac et que cela avait fonctionné, mais que finalement vous n’étiez plus à l’aise ensuite ! Le trac est-il utile pour vous ?

R. S. : Je ne sais pas si c’est utile, mais ça me manque si je ne l’ai pas.

Vous savez pourquoi ?

Aucune idée.

Vous composez : j’aime bien demander aux artistes qui composent leur processus créatif. Est-ce que quelque chose vous vient puis vous l’écrivez, ou est-ce davantage un travail de recherche ?

Très peu de fois, ça me vient. Mais souvent, la nuit, si je me réveille avec une idée en tête, je me dis « ah, je devrais la noter tout de suite », puis « non, je ne vais pas oublier parce que ça a l’air tellement évident ! » Et puis le matin, c’est parti. Mais parfois, quand je me dis : « il faut que je compose quelque chose pour un tel, ou tel événement », alors là je m’y mets et je fais comme ça, je cherche.

Et je pose souvent la question suivante aux musiciens de jazz : où situeriez-vous vraiment la différence entre l’improvisation et la composition ? Car lorsqu’une idée vient comme ça, c’est une sorte d’improvisation, et en même temps celle-ci se travaille, peut être enregistrée et donc plus du tout éphémère…

Oui, l’improvisation est par définition éphémère. Mais parfois, j’ai remarqué que quand j’improvise, il y a quelque chose qui me fait tilt et je me dis « tiens, ça pourrait se développer dans un morceau », si j’ai le bonheur de m’en souvenir après.

La différence se ferait sur le temps, l’instantané ?

Oui, je pense qu’on a des idées parce qu’on est dans le mouvement, dans l’adrénaline, et le moment passé est passé. Les gens disent souvent : « ah, c’est dommage que vous n’ayez pas enregistré ce concert, c’était formidable ». Mais je leur répond, « c’était ça, il fallait être là, le concert est passé ». Si on l’avait enregistré ça ne serait déjà plus la même chose. Ca serait comme de la nourriture congelée.

Vous avez travaillé avec Count Basie qui vous a engagée. Comment était-ce de travailler avec lui ?

Je n’ai pas joué avec lui, j’ai joué dans son club de jazz. Il avait un club à Harlem et m’avait entendue dans un bar où je jouais pendant les entractes, il était la tête d’affiche. Et puis il m’a fait venir ensuite, m’a dit « j’aime bien votre groupe » – j’avais un trio -, « je veux que tu viennes jouer chez moi. » Et j’ai joué chez lui pendant trois/quatre ans, j’ai fait peut-être trois mois par an, et il était vraiment très, très gentil, c’était comme un tonton. Tous les musiciens qui jouaient avec lui dans son orchestre venaient faire le boeuf avec moi et c’est comme ça que je me suis lancée à New York, parce qu’avant ça je jouais beaucoup dans le New Jersey, Pennsylvania, Virginia et tout ça, et là c’était une porte ouverte à New York, c’était le lancement.

Dans une autre interview on vous demandait, puisque vous êtes le Lady All Stars, si vous pensiez que les femmes avaient une sensibilité musicale particulière par rapport aux hommes, et vous répondiez que le style ne dépend pas du genre.

Oui, chacun a sa propre sensibilité.

Et donc, comment définiriez-vous ce qu’est le style d’un artiste ou d’un musicien ?

Je n’attache pas beaucoup d’importance au style. Parce que ça, c’est pour les musicologues et les critiques qui définissent le style. Moi, je ne crois pas au style.

D’accord ! Parce que lorsque j’ai dit à Baptiste Trotignon que j’allais vous interviewer, il m’a justement dit « elle a un style vraiment à part » !

Hé bien ça me plaît beaucoup, parce que je ne veux pas avoir de style. Moi, je joue ce que j’aime suivant l’occasion. Maintenant je suis avec un groupe de femmes, et chacune apporte sa composition, ce sont différents styles et ce n’est pas le style que j’ai l’habitude de jouer, mais j’ai appris avec les filles à jouer le binaire, etc. Et quand je joue en duo avec juste un batteur qui m’accompagne, je joue « old style » comme on dit, mais j’ajoute ce que j’ai envie d’exprimer.

Cela me fait penser à une autre question : j’entendais un pianiste de jazz dire que pour improviser, il ne fallait pas jouer ce qui vient, sinon, on fait toujours la même chose. Etes-vous d’accord avec cela ?

C’est peut-être une technique pour improviser, mais moi je trouve souvent les idées pour improviser quand je m’entraîne, que je fais des échauffements. Je joue beaucoup de Bach pour m’entraîner et je me dis « tiens, si j’improvisais, si j’essayais de faire des séquences etc », ça me fait réfléchir. Mais je n’ai pas vraiment de truc. Je compose sur les mélodies, moi je ne fais pas d’improvisation vraiment sur les accords, eux vont de soi, mais j’essaye d’incorporer la mélodie dans un certain sens, parce que je pense que c’est très important de savoir quel morceau on joue. Et souvent, quand on improvise avec les accords, avec toutes les techniques qu’on peut faire – je vais faire un do 7e avec une quinte augmentée, et puis on sait ce qu’on doit faire -, mais je ne pense pas tout ça, j’essaie d’improviser sur la mélodie, et il faut respecter les harmonies, cela va de soi.

Dernière question : vous chantez aussi…

Je ne chante plus.

Non, plus, mais avez-vous une formation de chant ?

J’étais au conservatoire où tout le monde était obligé de chanter. Je faisais partie du choeur symphonique en 2e année et nous avons chanté – personne ne me croit -, mais nous avons chanté avec Leonard Bernstein et Von Karajan au Carnegie Hall avec la 9e de Beethoven, le dernier mouvement.

Bonjour Lisa Cat-Berro ! Pour rappel, quel titres du concert avez-vous composés ?

L. C.-B. : J’ai composé le premier morceau qu’on a joué qui s’appelle « City of the Rising Sun », puis « Golden Age », et les deux morceaux sont sur le disque.

Même question que pour Rhoda Scott : pour la composition, est-ce qu’une idée vous vient et vous la notez, ou bien est-ce que vous cherchez d’abord ?

En fait, je me mets au piano. Pour ce disque, je m’étais imprégnée de soul, de funk, un peu 70s, j’avais écouté plein de choses quelques jours avant, et en général je me mets au piano, il y a une petite bribe d’idée qui me vient et je construis avec, je cherche un peu la mélodie, les accords, et ça se mixe comme ça au fur et à mesure. Je n’ai pas juste une idée, comme ça, j’ai besoin d’être au piano. Et du coup, tout vient en même temps. Mélodie, accords, rythmique, je me mets un peu dans un rythme aussi, dans un groove. Ca arrive, mais c’est rare que je sois dans la rue ou pas sur un instrument. Dans ce cas-là ce ne sera pas le même genre de mélodies, ce sera plus des chansons, des choses comme ça, si je n’ai pas de piano avec moi.

Et comment définiriez-vous ce qu’est le style d’un artiste, musicien ?

Quand j’étais en prépa à Henri IV, j’avais vu un sujet de philo qui disait « le style c’est la pensée et la pensée c’est l’homme » ; je ne sais vraiment pas ce que j’aurais dit si je l’avais eu !

Je pense que c’est un peu comme quand quelqu’un parle, chacun a sa signature vocale, son élocution, son rythme, sa façon de dire les phrases, il y a des choses qui vont être empruntées à d’autres et à l’air du temps, et il y a des gens qui vont quand même avoir une façon de s’exprimer plus personnelle et qu’on sent moins copiée. Il y a des gens qui vont être beaucoup dans la copie, et d’autres, on sent autre chose. Après, qu’est-ce que c’est qu’un style personnel… c’est l’éternel truc, personne ne peut rien faire ex nihilo et tout réinventer à chaque fois, mais je dirais que c’est la capacité à avoir à la fois une culture, s’être imprégné d’un langage ou de plein de langages, et quelque chose de singulier quand ça ressort, malgré tout. Et ça, ce n’est pas le cas de tout le monde. Certains sont beaucoup dans la copie, on ne sent quasiment rien de personnel, et pour d’autres on se dit au contraire « c’est dingue, je n’ai jamais entendu ça. » Après, il y a toutes les nuances entre les deux… le son aussi, c’est un peu comme la signature vocale. Mais ça, ce n’est pas quelque chose qu’on maîtrise toujours. Par exemple, j’ai bossé des saxophonistes avec des sons très brillants, et finalement ce n’est pas ça qui ressort dans mon jeu. On me cite toujours d’autres saxophonistes que je n’ai pas beaucoup relevés, donc c’est bien qu’il y a ma nature qui prend le dessus aussi à certains moments et qui fait des choses qui sont assez éloignées de ce que j’ai travaillé. Il y a des choses qu’on peut maîtriser et qu’on a travaillées, et il y a aussi des choses mystérieuses qu’on ne maîtrise pas.

C’est un peu une illustration de la citation d’Aristote, « le tout est plus que la somme des parties. » On a écouté beaucoup de choses, on est fait de tout ça, mais ensuite le résultat, le tout donne quelque chose de vraiment neuf qui dépasse les différentes parties qui nous forment.

Oui, et puis si on a écouté et travaillé avec dix, quinze, vingt personnes différentes, relevé des solos etc, il y a des choses qui sont plus saillantes que d’autres, qui ressortent plus, sinon on serait sans cesse à être dix saxophonistes différents les uns à la suite des autres donc ça n’irait pas. Et on va aussi vers nos goûts, on va chercher des choses, mais ce n’est pas toujours ça qui ressort. Ca, c’est quand même assez bizarre. Je pense qu’on a aussi notre nature et notre façon d’être. Donc c’est un mélange de tout ça. Mais ça m’est arrivé récemment de voir un concert d’un groupe belge, Aka Moon, et de n’entendre aucune référence dans le jeu du saxophoniste, c’était très impressionnant. Il s’appelle Fabrizio Cassol, j’ai eu vraiment l’impression d’entendre un maître, dans le sens où je n’étais pas capable d’identifier les influences. Alors que quand j’entends les saxophonistes, souvent je me dis « ah, il y a un peu de ci, un peu de ça, un peu de Stan Getz… ». Puis j’ai discuté avec Fabrizio, et en fait il est allé chercher dans toutes les cultures, musique indienne, musique africaine, musique classique, Bach, Beethoven… en fait, il a des influences, mais qui sont plus cachées que la plupart des autres. Donc en l’occurrence pour quelqu’un comme ça, oui il a son style, parce que c’est rare dans le jazz d’entendre ça.

Dernière question : où est-ce que vous situeriez la différence entre composition et improvisation, précisément ?

La différence c’est le temps, le temps qu’on a pour travailler une chose et la fixer alors que dans l’improvisation, c’est trop tard, c’est parti ! Et effectivement, au début c’est pareil. Quand on se met au piano, la première impression, c’est comme de l’impro. Sauf qu’on a le temps de la cadrer, de la travailler, de garder et de jeter, ce qu’on ne peut pas faire dans l’impro. Donc moi j’aime beaucoup la composition, peut-être aussi parce que parfois dans les impros je me sens dépassée, ou je me dis « je n’ai pas aimé ça, ça j’aurais dû faire comme ci, comme ça »… même si parfois ça vient d’un trait et je ne touche pas forcément beaucoup, mais ce qui me plaît c’est le fait justement de pouvoir retoucher jusqu’à ce que je sois vraiment contente, d’aller chercher la couleur, la petite note et de prendre le temps.

Je ne sais pas si la question a vraiment du sens, mais selon vous où s’exprime-t-on le plus personnellement, dans la composition où on a le temps, ou dans l’impro qui est instantanée et donc plus « sincère » ?

Je pense que ça dépend vraiment des gens, ça dépend aussi des capacités, des moyens qu’on a. Moi, j’ai plus l’impression de m’exprimer dans la composition. Parce que justement, j’ai le temps d’organiser mes idées, mais j’imagine que pour certaines personnes c’est l’inverse. Au contraire ils ont ce truc de l’instant, du jaillissement, du spontané. Moi je me sens parfois un peu entravée par l’impro, parce que justement parfois je me prends les pieds dans le tapis et c’est trop tard. Je n’aurais pas gardé ça si j’avais pu le travailler. Et parfois c’est vrai que c’est l’inverse, dans l’impro il y a cette espèce de moment où on fait des trucs un peu magiques, où on se sent un peu en lévitation, là il y a des instants magiques qui arrivent comme ça. Mais moi j’ai ça avec la compo aussi. Le fait d’être au piano, de laisser venir les idées, on peut aussi se sentir comme ça. Ça dépend vraiment des gens.

A noter : Rhoda Scott est en concert le dimanche 31 août au festival Le Tremplin Jazz à Avignon. A 20h30 au Cloitre des Carmes. Réservation sur les sites de billetterie classiques.

Visuel : L’organiste et chanteuse de jazz américaine Rhoda Scott (2006) © Wikicommons

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