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Dhafer Youssef, Incantation des Incantations

Dhafer Youssef, Incantation des Incantations

27 septembre 2013 | PAR Hassina Mechaï

images dhaferLe jazzman franco-tunisien, Dhafer Youssef, va sortir son huitième album, Incantations (Requiem Birds). Chronique d’un album très attendu.

Il avait retenu notre attention un soir de pérégrinations musicales avec un titre, un seul, mais quel titre : les Ondes orientales. Sur ce morceau, Dhafer Youssef jouait de l’oud et chantait tandis que le prodige arménien Tigran Hamasyan « arabesquait » légèrement au piano et que le plus que doué Marc Giuliana scandait à la batterie. 3 maîtres dans leur art qui ont fait de ce morceau une route de la soie musicale qui s’étire lentement, jusqu’à la dernière note ténue. Et la plongée dans les différents albums de Dhafer Youssef a été à l’avenant, jamais décevants, jamais convenus.

C’est donc avec beaucoup d’intérêt que s’est faite l’écoute de son huitième album, Incantations, Birds Requiem. Entouré du trompettiste norvégien Nils Petter Molvaer, il y confronte ainsi la musique traditionnelle arabe à un jazz contemporain aux influences d’électro jazz. Et là nulle déception, l’émerveillement est au rendez-vous. Au début de l’écoute, la tentation sera grande de s’arrêter à une impression générale, agréable, planante certes mais qui resterait en surface. Car au fur et à mesure d’une plongée plus attentive dans la musique, la grâce et l’aboutissement de ce bel album vibrent comme une évidence  au détour des merveilles d’arrangements, de mélodies maîtrisées, dévidées avec brio. Dans un ensemble très cohérent, Dhafer Youssef offre des plages musicales qui peuvent emprunter à l’acidité de l’electro-jazz, à la suavité de la musique traditionnelle soufie, au classicisme lyrique du piano, avec ça et là les éclairs plus rugueux de quelques accents rock (39th Gülay). L’éclectisme dans la cohérence. Une fusion pour une belle irradiation musicale.

L’oud est là bien sûr, entêtant, soliloquant puis dialoguant avec la trompette de Molvaer. Et puis il y a la voix de Dhafer Youssef, qui peut s’étirer sans effort apparent de la note basse la plus caverneuse à la note aigüe, stridente parfois. Une voix comme un appel à la prière,  ou comme une mélopée., parfois lascive, parfois plaintive. Le disque s’ouvre sur l’hypnotique Birds Canticum, continue dans la psalmodie de Blanding Souls and Shades, délicatement enluminée par la trompette de Molvaer. Là aussi, le contemplatif Ascetic mood enchante par son rythme lancinant. Dhafer Youssef marie ainsi avec bonheur la modernité de la batterie, du piano, de  la clarinette à l’intemporel qanûn perse, instrument de prédilection de la musique arabo-turque, notamment dans les maqams.

Décidément Dhafer Youssef est un ovni dans le paysage du jazz, un oudiste vibrant non identifiable. Il préside aux unions musicales originales, de celles très fécondes qui donnent naissance à des chimères. Non pas des chimères tarabiscotées, faites de pièces rapportées, malgracieuses et monstrueuses. Mais des chimères d’harmonie, uniques. On a dit de lui qu’il fait de jazz soufi, du jazz oriental, de la world music, autant de labels maladroits qui étiquettent sans dire grand-chose. Dhafer Youssef a en effet souvent confronté la musique traditionnelle arabe à d’autres cultures méditerranéennes ou au jazz contemporain, sans rien dénaturer ni alourdir. Il avait ainsi déjà mis son talent au service d’artistes des musiques du monde comme le Trio Joubran, Mercan Dede ou de jazz tels le pianiste cubain Omar Sosa, le trompettiste italien Paolo Fresu, le pianiste norvégien Bugge Wesseltoft et le guitariste Nguyên Lê. Sa musique est nourrie des traditions planantes soufies, du lyrisme arabo-andalouz, d’influences multiculturelles et d’une instrumentation puisée dans le jazz et l’improvisation.
Trois ans après « Abu Nawas », hommage au poète persan du VIIIeme siècle, « poète de tous les temps » selon le mot de Franz Fanon, cet album nous revient comme un crépitement de braise. On s’y réchauffe, on s’y hypnotise, on s’y réveille aussi de la torpeur imposée par la musique formatée. L’Incantation, invitation au sacré par le chant, est bel et bien reçue.

Dhafer Youssef, Incantations (Birds Requiem), sortie le 28 octobre chez Okeh, distribution Sony.

En concert au théâtre des Bouffes du Nord, le 29 novembre 2013.

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Hassina Mechaï

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