Jazz

André Manoukian nous parle du Chant du périnée au Théâtre de l’Œuvre : des mots, des notes et beaucoup d’émotion!

André Manoukian nous parle du Chant du périnée au Théâtre de l’Œuvre : des mots, des notes et beaucoup d’émotion!

26 octobre 2019 | PAR Geraldine Elbaz

Ce que Fabrice Luchini est à la littérature, André Manoukian l’est à la musique. Un seul en scène instructif, drôle, sublime…qui touche toutes nos cordes sensibles. Récit .. et interview !

Pendant près d’une heure trente, l’artiste nous fait le très beau cadeau de nous jouer quelques morceaux choisis, de nous raconter une certaine histoire du jazz, la sienne aussi et de partager pléthore d’anecdotes insolites.

Une prodigieuse masterclass à nulle autre pareille, qui mériterait d’afficher complet à chaque date!

Revêtu de noir et accompagné d’un piano droit faisant office de compagnon, à qui l’on confie ses joies et ses peines, Manoukian nous envoûte avec ses mélodies et sa voix suave et rassérénante.

Chaque représentation est unique puisqu’il improvise à partir des thèmes qu’il affectionne et dont les mémos, ses «notes» cachées dans le piano lui permettent de suivre le fil conducteur.

Il nous parle notamment de ses premières amours et du rôle majeur qu’a joué le piano dans sa vie sentimentale, il revient sur l’origine du jazz qui serait attribuée à Robespierre et évoque la rencontre de Beethoven et de Mozart, improvisateurs de génie.

Il s’insurge aussi du scandale musical de la fin du XIXème siècle, quand on a sciemment désappris la technique d’improvisation : comme si nous ne pouvions plus nous parler sans avoir un texte sous les yeux, mais écrit par quelqu’un d’autre!

S’il est majoritairement connu pour avoir été juré dans l’émission Nouvelle Star pendant douze saisons et en tant que chroniqueur de talent sur France Inter, André Manoukian est avant tout un pianiste et un compositeur génial formé au Berklee College of Music (Boston), une des meilleures écoles de musique au monde. 

Impossible de résumer en quelques lignes le parcours de cet artiste hors normes aux activités multiples, qui a créé entre autres le Cosmo Jazz Festival à Chamonix et a lancé Museek, une start-up se basant sur l’intelligence artificielle pour augmenter les compositeurs.

Son dernier album Apatride est une magnifique invitation au voyage et à l’occasion de son nouveau spectacle Le chant du périnée, au Théâtre de l’Oeuvre, André Manoukian nous reçoit chez lui pour une interview… improvisée!

Il aura fallu attendre que Bob Dylan ait le prix Nobel de Littérature pour s’apercevoir que la musique était de la littérature, si votre musique était une oeuvre littéraire, laquelle serait-ce?
Vendredi ou les Limbes du Pacifique de Michel Tournier, c’est un roman initiatique. C’est l’histoire de Robinson Crusoé à travers la psychanalyse du personnage.
Dans un premier temps, il est désespéré. Dans un deuxième temps, il se laisse aller à l’animalité et dans un troisième temps, la nature le console et il perd conscience de lui-même. Dans un sursaut de vie, il se reprend et établit des lois très strictes. Il découvre une combe sableuse, jouit et enfante des mandragores.
Il est très heureux, il a domestiqué l’île qui est devenue aussi sa femme. Puis il dérive au fond d’une caverne et redevient fœtus, l’île devient sa mère.
Arrive Vendredi, le bon sauvage, qui va lui apprendre à vivre avec la nature sans la domestiquer. A la fin il accède à une forme de sagesse suprême et à la sexualité solaire, cette jouissance permanente d’être exposé au soleil.
Quand le bateau arrive à la fin, Vendredi part mais lui choisit de rester, il est passé à un autre stade de l’humanité.
 
 Et alors vous, vous en êtes où?
 Je viens de découvrir la combe et je suis en train de m’accoupler avec l’île. En musique cela donne cette fameuse liberté qu’on cherche tous. On s’exprime en se défaisant des règles. La musique c’est une affaire compliquée, où pour être libre, il faut apprendre la contrainte.
 
Pouvez-vous nous raconter une anecdote personnelle sur vos ancêtres que vous n’avez racontée à personne?
 La première fois que je suis allé jouer à Erevan, à l’Opéra, j’avais peur. Je suis lyonnais, ce pays je ne le connais pas et à la fin du concert, une vieille dame vient me voir et me dit en français : « Monsieur, vous m’avez fait découvrir mon pays. » C’était le plus beau compliment qu’on pouvait me faire.
Et puis j’ai un autre souvenir à Istanbul, où j’avais été invité à jouer devant 1500 turcs pour un festival de jazz. On était en alerte maximale car j’étais considéré comme une cible idéale. Je monte sur scène avec mes musiciens et après trois morceaux, je dis en turc au public :  « je suis content et ému de jouer devant vous ce soir et particulièrement sur la terre de mes ancêtres. » Et là, ils se sont tous levés et ont applaudi comme des fous, ils étaient très fiers que je revendique cette terre comme étant la mienne.
 
 Quelle est votre vertu préférée?
Avoir le courage de ses convictions car cela devient de plus en plus dur aujourd’hui, on vit dans une espèce de dictature avec les réseaux sociaux, où tout ce qu’on dit est décortiqué. On se retrouve à se censurer. Des horreurs se passent et on laisse faire. Quand on voit tous les dictateurs qui se mettent en place et que la foule adore ça… Que va-t-on devenir?
 
Vous êtes optimiste tout de même?
 Oui grâce à la musique.
 
Quel est le principal trait de votre caractère?
 Je ne sais pas dire non.
 
 Vous pouvez m’écrire une mélodie?
Oui, je vais prendre une feuille de papier à musique et je vais écrire votre prénom, en notes cela donne : sol – mi – si – la – ré – fa – la – fa – mi
Je suis en train de travailler sur la musique des prénoms. (NDLR : André Manoukian a joué une improvisation au piano à partir des notes de mon prénom, moment d’anthologie). 
 
Quelle est votre idée du bonheur?
D’être dans l’instant présent. Il n’y a que deux moments où on est dedans, c’est quand on joue et quand on fait l’amour. L’ennemi c’est la tête, il faudrait ne penser à rien du tout…
 
 Si vous n’étiez pas vous, qui aimeriez-vous être?
 Une fougère. Nous avons reçu un botaniste l’autre jour, il y avait une fougère sur le bureau et il nous a dit : « A côté de cette fougère, Albert Einstein a cinq mois. »
La conscience d’Einstein n’est rien à côté de cette fougère qui a une conscience de tout. Elle a plein de capteurs sensoriels et se nourrit du soleil. Les plantes sont les seules espèces à fabriquer leur énergie sans tuer et aujourd’hui on sait que les arbres se parlent.
 
Quel est votre artiste favori?
Bill Evans reste pour moi l’un des meilleurs, on est tous un peu ses enfants : Brad Mehldau, Keith Jarrett. Il amène le solo au stade d’une mélodie, il fait le pont entre le classique et le jazz : on entend Debussy, Chopin, des brisures…c’est d’une élégance formidable.
 

ANDRE MANOUKIAN – LE CHANT DU PERINEE
Conférence psycho-érotique

Au THEATRE DE L’ŒUVRE

Le lundi à 20h

Jusqu’au 30 décembre 2019

Durée : 1H30

Visuel : affiche du spectacle

Soleil, couleurs et destins de femmes à l’avant-dernier jour de Cinemed
« En ce temps là, l’amour » de Gilles Segal. L’optimisme par sa thése et son antithése.
Geraldine Elbaz
Passionnée de théâtre, de musique et de littérature, cinéphile aussi, Géraldine Elbaz est curieuse, enthousiaste et parfois… critique.

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