Musique

Interview : à la rencontre d’Avishai Cohen

03 mars 2011 | PAR Hassina Mechaï

A l’occasion de la sortie de son douzième album, Seven Seas (lire ici la chronique), Toutelaculture.com a rencontré Avishai Cohen, musicien toujours plus libre, audacieux, envoûtant, fascinant.

Seven Seas évoque pour nous le voyage, la joie, les rythmes de la vie, la mélancolie, le nomadisme, l’éclectisme, l’énergie, la synergie… Quels sont vos mots-clés pour caractériser cet album ?

Pour moi, il s’agit juste de la vie, de ma vie. J’ai enregistré cet album à un moment où je me sentais à l’aise avec la musique, les musiciens et l’environnement dans lequel je me trouvais. C’étaient des temps forts. Je ne me suis jamais autant rapproché de moi-même. Seven Seas est comme une tempête calme, un pouvoir calme.

Votre voix est moins présente que dans Aurora. Etait-ce un choix de moins chanter ?

Je n’ai pas choisi de moins chanter. La situation était différente. Aurora a nécessité un enregistrement complet de chansons. Pendant deux ans, nous avons voyagé et joué la musique d’Aurora ainsi que de nouvelles compositions. Et comme nous sommes des musiciens de jazz et que nous adorons improviser, l’écart entre la musique et le chant s’est réduit. La chanson occupait 50% de l’album. Quand j’ai enregistré Seven Seas, c’était après deux ans de tournée d’Aurora . J’ai réussi à trouver l’équilibre que j’apprécie le plus entre le chant et la musique.

« About a Tree » est une chanson yiddish très ancienne que vous avez réussi à déconstruire et à reconstruire. Il n’y a plus cette notion de tristesse, comment avez-vous travaillé sur ce morceau ?

Je fais très peu de réécriture, car la plupart de mes morceaux sont mes compositions. Mais j’ai eu un coup de cœur pour « About a Tree ». J’étais en vacances, sur la route vers Israël et ils ont joué ce morceau en hébreu. Ca m’a fait penser à mon enfance. Quand j’étais petit, je me dirigeais vers le piano quand j’entendais une chanson qui m’intéressait et j’essayais de trouver ma propre version. C’est ce qui s’est produit pour ce morceau qui fonctionne bien car le trille du piano remplace la voix. Cela crée cette proximité entre la tristesse et la joie.

Vous avez été remarqué par Chick Corea, qui a lui-même été l’élève de Miles Davis… Que pensez-vous de cet héritage musical ? Quels souvenirs avez-vous de cette période à New York ?

Je pense que c’est une très belle histoire. C’est comme lorsqu’un homme rencontre une femme et qu’ils ont de beaux enfants. J’ai vraiment été heureux d’être choisi par Chick Corea pour jouer avec lui. Mais je n’ai pas seulement été chanceux, je l’ai aussi mérité. J’étais très ambitieux et je travaillais beaucoup. Je me vouais à la musique depuis ma tendre enfance. Donc quand j’ai eu l’opportunité de le rencontrer, je l’ai saisie. Quand je pense que Chick jouait lui-même avec Miles, me fait sourire parce que l’histoire recommence. Je suis heureux d’avoir appris des meilleurs.

Quelles sont vos sources d’inspiration ?

Tout. La nature, les gens… L’inspiration est omniprésente. Cela dépend de la manière dont on est connecté et du degré d’ouverture. Je ne veux pas savoir réellement ce qui est une source d’inspiration pour moi mais je sais que tout prête à l’inspiration. Je refuse de la provoquer car elle peut disparaître. Mais elle est là ; cette plante en face de moi, cette fenêtre, le vent, l’odeur, l’honnêteté…

Vous êtes très apprécié dans le milieu du jazz, considérez-vous que vous faites partie de son histoire?

Si quelqu’un veut dire que je fais partie de l’histoire du jazz, cela ne me dérangera pas. Mais ce n’est pas mon rôle. Mon but est de faire ce que j’aime. J’ai commencé à jouer de la musique avant d’entendre n’importe quel compliment. Ce n’est pas ce qui me conduit. Je suis ce que je suis.

Qu’est-ce que le jazz ?

Le jazz, c’est la liberté. Le jazz, c’est accepter la musique. Je suis aussi d’accord avec ce que disait Duke Ellington : « Il n’y a que deux sortes de musique : la bonne et la mauvaise ». On ne peut être que générique lorsqu’on parle de la musique sinon ce serait la verrouiller.

Quel regard portez-vous sur votre carrière ?

J’essaie de ne pas porter de jugement sur ma carrière mais j’espère que mon style est plus épuré qu’avant. Ce que je peux dire après des années de pratique, c’est que j’en fais moins. Parce que j’arrive à en dire plus avec moins. C’est ce que je ressens.

A propos de votre évolution artistique. Quand on écoute vos albums précédents, on a l’impression d’un musicien qui veut montrer ce qu’il sait faire. Avec Seven Seas,  on ressent plus un musicien qui affirme son identité.

C’est probablement vrai. Quand on est jeune, on veut montrer qu’on peut tout faire, tout jouer. L’expérience laisse plus de place à soi. La maturité remplit ces petits vides et chasse la peur. On a du temps pour travailler sur sa personnalité.

Votre univers musical est imprégné de couleurs qui racontent des histoires. Au départ, elles sont brillantes et après elles deviennent plus profondes. Particulièrement dans Aurora.

Ce sont les chroniques de ma vie qui ont évolué avec le temps. J’aime le fait que j’étais anxieux étant plus jeune. Et maintenant, je suis complètement tranquille. Désormais, je peux transmettre cette anxiété aux jeunes musiciens. Ce sont ces combinaisons de la vie et toutes ces couleurs, je les vois aussi.

Le public est très réceptif et participatif lors de vos concerts. Cela tient peut-être à la manière dont vous tenez votre contrebasse, ouverte sur l’auditoire. Pouvons-nous dire de vous que vous êtes comme une métaphore de votre musique : vos pieds sont ancrés au sol mais votre tête est dirigée vers le ciel, comme un arbre.

La métaphore me va, car j’aime les arbres. J’y fais référence dans Aurora. Ils représentent une source d’inspiration. J’aime la comparaison, car sur scène, j’ai les pieds fixés au sol mais en même temps je continue à voler avec ma tête, tournée vers le ciel. L’un ne va pas sans l’autre. On ne peut pas voler si on n’est pas connecté à la terre.

Votre musique puise ses racines dans l’hébreu, l’arabe, le yiddish, le ladino… Elle pourrait être un beau message de paix pour le Moyen-Orient.

Je suis heureux que ma musique produise cet effet. Mais ce n’était pas mon but. Je ne suis pas un politicien. Chacun veut être libre et être considéré d’égal à égal. Si je dois dire quelque chose à propos de ma musique et de la relation Israël/Palestine c’est que nous devons être en mesure de parler et de se comprendre. C’est comme une bénédiction.

 

Hassina Mechaï et Esther Thwadi-Yimbu

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Hassina Mechaï

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