Musique
Idir, « un chanteur kabyle est toujours engagé »

Idir, « un chanteur kabyle est toujours engagé »

28 janvier 2013 | PAR Hassina Mechaï

Neveo, le nouvel album d’Idir sort ce 4 février. Rencontre avec un artiste rare qui sera à l’affiche de l’Olympia les 4 et 5 février.

La sortie d’un nouvel album est toujours un évènement. Rare, quatre albums en 35 ans de carrière, le chanteur algérien prend son temps mais offre à chaque fois des albums soignés et marquants. Ce nouvel album, Neveo est un album ancré et ouvert à la fois ; 11 chansons en kabyle ou en français, des airs traditionnels comme des mélodies quasi classiques ou aux arrangements volontairement modernes. Un album qu’on entend, écoute, garde, reprend avec un plaisir toujours renouvelé. Le sociologue français Pierre Bourdieu avait d’ailleurs fait observer qu’Idir n’était pas un chanteur mais un membre de chaque famille qui possédait ses disques. Imaginez que vous rencontriez celui qui a accompagné de sa musique toute votre enfance ; imaginez que cette rencontre, à l’occasion de la sortie de cet album, vous enchante et vous inquiète par avance. Et si l’œuvre allait s’avérer plus grande que l’artiste ? Après l’interview, impression nette qu’Idir est en parfaite adéquation avec son travail : humilité, bienveillance et rare intelligence. L’album est évidemment superbe…pourquoi  « évidemment » ? Car il a justement ce caractère de simplicité et de tranquille beauté qui sont les caractéristiques de la vraie musique.

 

Le visuel de l’album utilise l’alphabet berbère, le Tifinagh. Est-ce la première fois que vous utilisez cet alphabet de façon aussi affirmée ?

Oui, effectivement. En fait, je n’arrivais pas à trouver de titre à l’album et je voulais avant tout faire sobre. On a choisi ce bleu méditerranéen qui rappelle bien sûr l’axe large du sud. Et puis, je voulais sortir des clichés, des appartenances à des clans car je pars du principe qu’on est d’abord artiste, si tant est qu’on puisse revendiquer cela, et après si on est arabe, berbère français ou autre. Le reste devrait transparaitre ; il s’agit de laisser parler les émotions intérieures, sa propre sensibilité car c’est là que se trouve la vérité. Pour résumer, j’ai voulu faire quelque chose de plus éclaté, de moins verrouillé…

Et pourtant votre album n’est pas neutre, car on aurait pu penser que cela aurait pu diluer dans le même mouvement vos influences…

Non cet album n’est pas neutre. Vous savez, je ne suis pas chanteur par vocation mais par hasard. Et comme je n’ai pas choisi, je fais les choses que si je les vis. Je chante les gens qui font partie de mon parcours, de mon expérience, de mes réflexions. Je suis incapable de dire demain par exemple à 7h12 je vais écrire telle mélodie, telle chanson. Par contre, il suffit d’une rencontre, d’une discussion, pour qu’un mot, une image, une ligne mélodique surgissent. Je suis lent, contemplatif, même dans mon métier : c’est pourquoi en 35 ans de carrière je n’ai fait que 4 disques car quand je n’ai rien à dire, je me tais.

Que vouliez-vous dire à travers ce disque ?

Je me posais beaucoup de questions, j’avais l’impression d’être venu au bout de mon propos. Et là je ne savais pas trop quoi faire ; allais-je chanter les mêmes choses avec des mots différents. J’ai chanté l’identité, j’ai chanté la justice, j’ai chanté la femme. Je pensais avoir dit ce que j’ai à dire. Et puis finalement je me suis dit, pourquoi ne pas faire un disque avec mes sources et mes ressources et chanter des choses qui ont bercé mon enfance. Une sorte de retour aux impression premières mais avec l’ouverture que permet la musique.

Deux mots m’ont traversé la tête lors de son écoute : disque féminin très enrobant et porteur et disque carrefour.

Ce n’est pas voulu, pas forcément recherché en amont, consciemment. Mais c’est en latence désirée car c’est cela que je suis. Je peux être un citoyen du monde et être le plus en avant de la modernité et tenir à mes racines sans que cela soit incompatible. Je peux mélanger des rythmes modernes et n’utiliser que des instruments traditionnels. Tout cela est moi mais aussi tout cela se retrouve dans mon pays : pays carrefour, à la confluence des trois religions, de 3 continents..j’aime beaucoup cette idée de carrefour.

Et cette impression d’être porté, enrobé dans une musique très bienveillante ?

Ah bon ? Je ne m’en rends pas compte. Mais cela tient peut-être au fait que j’ai été fait culturellement par les femmes de ma famille, ma mère et ma grand-mère, des poétesses. Je suis d’ailleurs fier d’avoir un public très féminin. Je ne suis pas un sex symbol, mais dans ma manière de chanter il y a une douceur qui se dégage et les femmes s’y retrouvent ; et puis je célèbre la femme.

Vous êtes systématiquement rangé sous l’étiquette world music ; cela ne vous étouffe pas trop ?

Non car j’en sors facilement. Quand j’ai commencé en 1975, j’étais comme Monsieur Jourdain du Bourgeois Gentilhomme, je faisais de la world music sans m’en rendre compte. Et je crois que ma grand-mère aurait dit que Charles Trenet ou Johnny Hallyday font de la world music de son point de vue.  Car ça lui était extérieur. Je fais ma musique, celle qui fait que je charrie avec moi des choses constamment nouvelles et qui font de moi quelqu’un d’un peu plus avancé.

Mais avez-vous conscience que malgré votre enracinement profond dans une culture particulière votre musique atteint à une forme d’universalité, d’ouverture ? Avez-vous conscience d’être fédérateur à ce point ?

Je m’en doute un peu mais je ne m’y arrête pas car cela peut me faire peur.

Peur de quoi ?

Peur de choses qui peuvent me faire dépasser ma condition humaine. Dans ma tête je ne suis qu’un saltimbanque qui gratte sa guitare et qui est le premier surpris pas l’impact de sa musique dans la tête et le cœur des gens. J’ai peur car il faut toujours être juste et toujours dans la vérité et on ne me pardonnera jamais une erreur.

Vous pensez ?

Oui… Justement, à trop aimer les gens, on leur pardonne moins le moindre écart. J’aime que les choses soient à leur place, je ne triche pas dans ce que je fais. Je soupçonne un peu quand même que les gens m’aiment bien. ET cela passe par le chemin de la sincérité. La vérité de ce métier se trouve dans le spectacle, le concert. Le public n’est généralement pas dupe, il sait et il sent. Et quand on raconte sa propre histoire, chacun reconnait la sienne forcément. Une mélodie comme Avava inouva aurait pu être africaine, juive, tellement il y a des similitudes car nous sommes méditerranéens. Nous sommes la Méditerranée de l’Afrique et l’Occident du Machrek. Maghreb veut dire cela. Donc notre identité est à la fois ancrée et mouvante. Notre musique est dite orientale alors que nous sommes plus à l’ouest que les pays réellement orientaux.  Je fédère en raison de la cohérence entre l’artiste et sa musique

Vous avez dit qu’on ne peut pas être un chanteur kabyle sans être engagé ?

En tout cas jusqu’à une certaine époque. Je suis né en Kabylie et je pensais que le monde s’arrêtait à la porte de mon village. Je suis ensuite venu faire mes études à Alger et le hasard a fait que j’ai atterri au Lycée Delacroix en face d’une radio. Et là j’ai appris la musique avec les maîtres du chaâbi, cette musique qui mêlait chant religieux, musique andalouse et musique kabyle. A Alger j’ai été obligé de sortir de notre logique intérieure, et voir les gens autrement. La musique kabyle a toujours été une musique de résistance ; résistance d’abord contre le risque d’oubli et d’étouffement d’une culture originale. Et puis résistance contre les divers pouvoirs qui ont tenté de dompter cette région…Le chant, la poésie en Kabylie tient autant de la culture que de la politique.

Neveo, Sony Music.

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Hassina Mechaï

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