Musique

Hypnotique et stupéfiante Brigitte Engerer avec l’Orchestre de chambre de Paris au TCE

Hypnotique et stupéfiante Brigitte Engerer avec l’Orchestre de chambre de Paris au TCE

13 juin 2012 | PAR Bérénice Clerc

L’orchestre de Chambre de Paris sous la direction de Joseph Swensen livrait ses dernières notes de la saison. Brigitte Engerer a transcendé le temps et creusé le ciel de sa musique pour un concert exceptionnel  et inoubliable.

12 juin, Paris toujours sous la pluie donne envie de se blottir contre un fauteuil rouge de spectacle et de se laisser bercer par une musique porteuse d’espoir.
L’Orchestre de Chambre de Paris clôture sa saison au théâtre des Champs Elysées avec pour invitées l’immanquable pianiste Brigitte Engerer et Fany Maseli au Basson.
La salle est pleine des loges au parterre, le concert commence par un petit discours précisant que Brigitte Engerer malade depuis plusieurs semaines ne pourra pas physiquement jouer le concerto pour piano numéro 2 en fa mineur de Chopin mais propose à la place le concerto pour piano de Schumann.

Le public n’est pas déçu, voir Brigitte Engerer en soi est une aventure puissante, invitation à un voyage magnifique quel que soit son choix d’œuvre. L’orchestre de chambre de Paris prend place, son chef invité Joseph Swensen arrive avec un violon et lance la musique. Darius Milhaud, le Bœuf sur le toit, une fantaisie pour violon et orchestre aux sonorités brésiliennes composée en 1920 pour le cinéma muet de Chaplin. William Christie est l’exception qui confirme la règle mais il est quasi
impossible de jouer d’un instrument et  diriger un orchestre en même temps. Sauf pour certaines œuvres extrêmement intimistes ou très «rodées » la place du chef même en musique de chambre est irremplaçable, plus qu’un guide, il forme la musique, tisse les notes et le rythme pour livrer un ensemble clair. A la manière des violonistes Tziganes Joseph  Swensen joue debout et gesticule beaucoup. L’orchestre semble ne pas avoir une vision d’ensemble de l’œuvre, il peine à trouver sa couleur, le son est sans relief ni rondeur, les fausses notes et dissonances sont présentes mais la joie de cette farce légère est tout de même palpable. L’orchestre de chambre de Paris nous habitue à une telle qualité tout au long de ses concerts qu’une petite faiblesse est vite remarquée mais aussitôt oubliée.

A ce moment précis nous ne savons pas que le temps va s’arrêter pour un concert inoubliable.
Un piano est installé, l’orchestre trouve une nouvelle place… Soutenue d’un bras par le chef et d’une canne, Brigitte Engerer arrive sur scène. Sourire de madone, fragilité extrême, elle s’installe au piano, soulève sa jambe de ses mains pour la placer sur la pédale et d’un humour ravageur dit au chef « C’est fait ! O K ! ».
Le temps s’est déjà arrêté mais lorsque le concerto pour piano de Schumann commence plus rien n’existe, la musique creuse le ciel, la virtuosité de Brigitte Engerer est indicible.

L’orchestre retrouve ses superbes couleurs, chaque instrument raisonne de beauté, la lumière apparaît et nous caresse de ses halos tellement rares. Infaillible dans sa technique, héroïque dans sa prouesse, Brigitte Engerer s’offre tout entière aux spectateurs et à l’orchestre, son corps et ses doigts dansent avec délicatesse sur le clavier, chaque son vibre au plus profond, le raffinement de son jeu et sa présence puissante coupe le souffle de la salle suspendue aux notes d’une virtuosité non
démonstrative.

Comme une funambule au dessus un espace immensément vide, Brigitte Engerer tend un fil de musique solide et offre sa maturité et sa sensibilité à l’orchestre.
Porteur et porté l’orchestre de chambre de Paris dont le chef est caché par le piano a un son superbe, l’espace est plein, la matière sonore en mouvement, la diversité thématique et la valeur lyrique du concerto sont quasi parfaites.
La dernière note résonne, les spectateurs applaudissent à s’en rompre les membres, des bravos sortent de toutes parts. Brigitte Engerer tient à peine debout, elle part en coulisse, pas une seconde sans un
applaudissement.

Elle revient, se réinstalle au piano et dans une diction altérée par le manque de souffle annonce qu’elle va jouer le concerto pour piano n°2 de Chopin mais qu’ils ne joueront que le
mouvement lent. Toujours avec  humour elle précise qu’il est magnifique !

Les spectateurs replongent dans un autre univers musical, Chopin lyrique et mélodieux, on sent la flamme de la passion gronder sous des sonorités tendres et romantiques. Un moment suspendu aux doigts danseurs virtuoses de Brigitte Engerer. L’essence de  l’œuvre est là comme si elle sortait de ses doigts et l’habitait depuis toujours. Sans mystère elle partage avec l’orchestre une sonorité rare, une présence unique et un touché inimitable. Brigitte Engerer est une virtuose, le monde entier s’arrache son talent et ses interprétations mais ce 12 juin elle transcende tout, la maladie, le temps, la vie pour n’être que musique et offrir une fois de plus de l’Amour sans chamallow,  ni fioriture, sans compassion ou pathos avec  appétit, force, humour et joie. Rares sont les moments
aussi forts en musique particulièrement dans les grandes maisons où trop souvent les virtuoses veulent briller seul et choisissent d’être « star » avant d’être artiste.

Ici tout n’était qu’ordre et beauté, luxe, calme et volupté.

La foule est debout en larmes toutes générations confondues, les applaudissements fusent, Brigitte Engerer est à bout de force, la prouesse physique qu’elle vient de réaliser est inimaginable pour qui n’a jamais expérimenté la musique. Elle ne tient plus debout, s’effondre, le personnel du théâtre comme un seul homme la porte avec délicatesse sur une chaise sous les applaudissements incessants des spectateurs inquiets.
Sur un fauteuil roulant Brigite Engerer revient tout sourire dire au revoir, « fait le clown » avec générosité et humour, le partage avec la salle et l’orchestre est total. Un moment musical puissant et un
morceau de vie absolument inoubliable.

La musique a dépassé la vie elle doit comme les applaudissements des spectateurs médusés continuer à porter Brigitte Engerer pour qu’elle nous livre encore et toujours la musique comme personne ne peut et ne pourra le faire à sa place.

Un grand respect au professionnalisme, au talent de l’orchestre et de Fany Maseli pour leur deuxième partie de soirée avec Weber et Bizet qui après la beauté et la force de Schumann, Chopin et Engerer  sont difficiles à raconter tant l’esprit était habité par le temps d’avant.

 

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Bérénice Clerc
Comédienne, cantatrice et auteure des « Recettes Beauté » (YB ÉDITIONS), spécialisée en art contemporain, chanson française et musique classique.

3 thoughts on “Hypnotique et stupéfiante Brigitte Engerer avec l’Orchestre de chambre de Paris au TCE”

Commentaire(s)

  • TRINCA

    toutes mes condoléances à la famille, je l’ai toujours suivi partout
    sa joie et sa bonne humeur sont incontestables,c’est une étoile qui nous a quittée,elle continuera à briller au ciel.

    juin 23, 2012 at 15 h 47 min
  • Audebourg

    Une des plus grandes pianistes mondiales est partie … mais la musique reste , elle est immortelle , merci madame pour tout ce que vous avez pu nous apporter de bonheur ,votre lumière brillera à tout jamais

    avril 1, 2017 at 16 h 49 min

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