Musique
Goran Bregovic : « La musique est un travail de Gitan »

Goran Bregovic : « La musique est un travail de Gitan »

20 septembre 2012 | PAR Yaël Hirsch

Génie du métissage des musiques, compositeur aussi bien de la musique du mythique « Temps des Gitans » que de la « Reine Margot », très souvent en tournée avec son Wedding and Funeral Orchestra, Goran Bregovic est de retour avec un nouvel album au titre aussi engagé qu’évocateur « Champagne for the Gipsies ». Un moment ininterrompu de fête où quelques uns des plus grands noms de la musique gitane sont conviés, dont l’irrésistible Eugen Hutz (Gogol Bordello), Stephan Eicher qu’on avait vu chanter en bernois aux côtés de Goran Bregovic au Cirque d’hiver en clôture du festival d’Ile-de-France l’an dernier et les Gipsy Kings. Rencontre dans un café des abords de la Place de la République, à Paris, où Goran Bregovic pose ses valises quand il n’est pas en tournée.

Pourquoi du champagne pour les Gitans ? Qu’y a-t-il à célébrer en ces temps vraiment difficiles pour les Roms ?
Je voulais porter un toast au talent qu’ils dispensent généreusement dans le monde et dont le monde ne voit pas vraiment les traces fortes dans notre culture. Charlie Chaplin avait du sang gitan, Elvis Presley avait du sang gitan et il est impossible de trouver un musicien sérieux qui ne soit pas impressionné par la musique gitane. Et aujourd’hui en Europe, c’est presque devenu normal d’expulser, ça me rend triste. Alors je veux porter un toast pour les Gitans qui m’ont influencé moi comme tellement d’autres musiciens dans l’histoire de la musique. Si l’album a un peu de succès peut-être que les gens vont faire plus attention à ce monde parallèle des Gitans. L’histoire nous montre qu’avant de commencer à tuer les juifs, les allemands ont tué les Gitans. Aujourd’hui les expulsions et dans certaines régions d’Europe – même en Serbie – des violences se font en silence. Les médias ne disent rien, et ce n’est pas bon. Si on fait un disque, on peut peut-être attirer l’attention…

Et vous avez décidé d’attirer l’attention par un album dont chaque piste est très joyeuse ? C’est une musique de fête !
Vous savez, les Gitans ont une vie dure mais il y a toujours une volonté de joie, de Happy end. J’aime bien cette idée d’un peuple qui a besoin de Happy end. C’est pour cela que j’ai fait une Carmen avec une fin joyeuse et que je travaille aussi sur un Otello avec une fin heureuse. Les Gitans veulent toujours transformer même leur habitation la plus modeste en château. Chaque maison de gitan est un château. Aujourd’hui savoir que certains d’entre eux vont gagner un peu d’argent avec ma musique me rend très fier, plus encore que de jouer au Théâtre du Châtelet ou à Carnegie Hall. Et cette musique doit être joyeuse pour qu’ils jouent de tout leur cœur.

De quand votre rencontre personnelle avec les Gitans et leur musique date-t-elle ?
De toujours. Être musicien c’est être gitan. Mon père était colonel, quand je suis arrivé à la maison avec le premier argent gagné grâce à la musique, il m’a dit « Tu ne vas pas faire gitan?». La musique est un travail de Gitan, j’ai toujours été avec eux.

Dans l’album vous reprenez « Bella Ciao » et  vous l’adaptez à la cause des Gitans ?
Parce que c’est ma chanson de Résistance préférée et que ce disque est un disque de Résistance. J’avais arrangé la chanson il y a plusieurs années « Bella Ciao » pour le jouer avec un groupe italien. L’arrangement était venu en cinq minutes et depuis, beaucoup de gens ont repris mon arrangement. Ici, j’ai enfin eu l’occasion de le mettre sur le disque.

Il était important pour vous de travailler avec les Gipsy Kings sur cet album en particulier ?
Oui, je voulais inviter les musiciens gitans qui ont eu une influence sur la culture populaire. De la génération Gipsy Kings jusqu’à Gogol Bordello en passant par Stephan Eicher. Je leur ai apporté mes chansons et ils ont bien aimé…

Vous avez vu la version « piratée » de la vidéo de l’enregistrement de « Presidente » avec les Gipsy Kings ?
Oui, c’est très drôle, les présidents du monde entier se mettent à danser sur la chanson. C’est pas mal. Mais même la chanson « Presidente » n’est pas une chanson vraiment politique. Elle est humoristique et dit que comme le monde est devenu fou, le président appelle l’asile…

C’est important que tant de langues se mélangent sur vos albums ? Vous-même en quelle langue préférez-vous chanter ?
Oui, c’est important, simplement parce que je ne veux pas faire chanter des gens dans des langues dans lesquelles ils ne se sentent pas confortables. Ma langue à moi, c’est le Gitan, j’ai grandi en Serbo-croate qui n’existe plus après la disparition de la Yougoslavie alors je chante en Gitan.

Comment faites-vous pour mélanger avec autant d’énergie et d’harmonie des influences et des genres musicaux si divers ?
Toutes les chansons sont nées de rencontres avec ses artistes. Elles ont été enregistrées un peu partout. On a travaillé à Rio avec Eugene (Hutz) ; il habite là maintenant. On a travaillé dans une petite pièce qui s’appelle la « Gipsy recordig studio », avec Selena O Leary, une jeune chanteuse qui chante des chants gitans irlandais on a travaillé en Irlande, avec le grand artiste roumain Florin Salam, c’était à Bucarest, en Roumanie et avec Stephan Eicher dans sa maison en Camargue. Si le disque devait avoir une odeur, ce serait celle de la cuisine, il s’est plus ou moins fait dans des cuisines un peu partout dans le monde. On était dans une pièce, on commençait à jouer et on ne savait pas où ça allait. Tout était naturel et même parfois vite fait. Chacun d’entre eux étant un fort personnage, chaque chanson est un mi-chemin entre moi et eux. Quand les Gipsy Kings sont dans une pièce quoi que tu joues, ça devient une rumba catalane, c’est comme ça.

Et pour la scène, est-ce facile de réunir tout le monde ?
J’espère pouvoir le faire pour le plus grand concert de la tournée que j’ai commencée, mais bien sûr ce n’est pas si facile de rassembler tous les musiciens de l’album à la même date…

Y a-t-il un endroit où vous vous sentez chez vous, où vous êtes réellement nomade, toujours en tournée et vous vous sentez le mieux dans le mouvement ?
Quand vous avez perdu une fois votre patrie, vous comprenez que votre patrie ce n’est pas un territoire géographique ou politique. C’est toujours un territoire émotionnel. Aujourd’hui, je pourrais m’installer partout où je me sens bien. Mais je ne pourrais pas vivre à New-York. Ils ne savent jamais s’arrêter de travailler et j’ai besoin de ne rien faire, de ne rien faire du tout. J’ai envie de parler avec mes voisins et je dois jouer au foot le dimanche. Je vis à Paris parce qu’il y a encore ce temps important pour ne rien faire. Cuisiner l’agneau au barbecue, voir les enfants jouer et faire du foot le dimanche.

Goran Bregovic, « Champagne for Gypsies » (Mercury / Universal Music). Sortie le 24 septembre 2012.

Tournée :
29 septembre : CANNES
17 octobre : BELLAC
19 octobre : La Fiesta des Suds /MARSEILLE
24 janvier 2013 : Le Zenith / PARIS

Visuel : (c) DR

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Yaël Hirsch
Co-responsable de la rédaction, Yaël est journaliste (carte de presse n° 116976), docteure en sciences-politiques, chargée de cours à Sciences-Po Paris dont elle est diplômée et titulaire d’un DEA en littérature comparée à la Sorbonne. Elle écrit dans toutes les rubriques, avec un fort accent sur les livres et les expositions. Contact : [email protected]

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