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[Live-report] Deux soirs de turbulences numériques à la Philharmonie (9 et 10 octobre 2015)

[Live-report] Deux soirs de turbulences numériques à la Philharmonie (9 et 10 octobre 2015)

12 octobre 2015 | PAR La Rédaction

C’est un week-end particulièrement agitato con fuocco que nous a offert la Philharmonie de Paris ce 9 et 10 octobre 2015. A l’ombre bienveillante de sa toute nouvelle grande sœur (La philharmonie 1 conçue par les Ateliers Jean Nouvel et inaugurée en janvier 2015), la philharmonie 2 nous a accueilli dans sa salle de concert entièrement modulable de 1000 places. Devenue le carrefour de toutes les musiques et avec une programmation d’un éclectisme et d’un goût indiscutable, la Philharmonie nous a transporté bien au-delà du présent pour nous emmener loin dans les contrées abyssales de la matière sonore sans cesse réinventée.

[rating=4]

« Turbulences numériques » c’est la tentation de l’art total qui s’agite dans la moindre particule, qui prend forme dans la moindre onde sinusoïdale et nous consume dans un temps numérisé, peuplé de 0 et de 1. C’est aussi bien sûr la transversalité entre l’acoustique, l’électronique et la vidéo qui désigne, qui nomme aujourd’hui la matière, l’objet sonore du paradigme contemporain. C’est pour finir le croisement entre l’acoustique, l’acousmatique et le signal vidéo numérique, qui fait jaillir un geyser magique, parfois contrarié de molécules futuristes. Ponctué d’entractes assurées par le pointu label InFiné et son DJ Gordon, avec comme apogée la prestation démesurée de Jeff Mills, délavée de pixels et de flares conçues par le réalisateur expérimental Jacques Perconte, ces deux nuits de tapages sensorielles nous ont fait muter en O.A.N.I.E (Objet Artistique Non Identifié).

En préambule du premier concert se tenait une conférence « Arts numériques et création musicale » à 19H45 dans l’amphithéâtre Citée de la musique – Philarmonie 2.

1er Concert « Maelström ».

C’est par une improvisation teintée d’humour et de virtuosité instrumentale qu’Eric-Maria Couturier (violoncelle), Nicolas Crosse (Contrebasse) et Victor Hanna (Percussion) de l’Ensemble Intercontemporain (Fondé en 1976 par Pierre Boulez) que commence le premier concert. Amplification de fourmillements atonales portant l’élégant et ludique nom d’ « Insecte à [pwal]».
Sans transition le « Black Angels » de George Crumb, (1970), divisé en 13 parties littéralement appelées « Treize images du pays des ténèbres », envahie en triple forte l’acoustique de la Philharmonie 2. Il est aisé d’imaginer les pales de la guerre du Vietnam à l’écoute de ce bourdonnement frénétique de cordes qui nous envahit subitement.

Dès lors, ce théâtre acoustique amplifié prend la place d’un cinéma électronique où l’orchestre, brillamment dirigé par Jayce Ogren qui magnifiera de sa présence ses deux soirées, épaule une création magmatique.
Cluster.X (2015), performance hybride de 25 mn, est une véritable exploration de la chair humaine en tant que signifié. Issue d’une collaboration entre le compositeur Edmund Campion et l’artiste audiovisuel Kurt Hentschläger, cette pièce nous plonge en apnée ou l’oxygène se trouve dans les parois « méta-organiques » de la matière sonore et visuelle.
Cette trinité (acoustique, électronique et visuelle) devient la possibilité d’un équilibre trouvé entre toutes les sources de matières créatives des deux derniers siècles.

Durant ces deux soirées, c’est avec plaisir et curiosité que nous retrouvons le label InFiné et DJ Gordon pour des entractes hypnotiques et euphorisantes.

Reprise en douceur par la flûtiste Sophie Cherrier, au jeu d’une virtuosité implacable avec « beyond (a system of passingcette pièce ) » de Matthias Pintscher (2013) : pour flûte seule est inspiré d’une installation d’Amselm Kiefer, « A.E.I.O.U. »
Hommage au déplacement sans cesse répété lié à nos existences modernes, cette installation a été présentée à la Fondation Salzbourg en 2002.

Le climax et le dénouement de cette première soirée sont orchestrés par Franck Vigroux et Antoine Schmitt dans « Tempest » (2012), une performance audiovisuelle effectuée par un dispositif électronique et vidéo d’une rare puissance. Franck Vigroux dont nous avons déjà eu l’occasion de parler, est certainement un grand espoir de la scène musicale actuelle.
Les sensations ressenties ne sont pas sans rappeler le studio 104 appelé communément la salle Olivier Messiaen de la Maison de la radio.
La performance d’Antonin Schmitt, qui interroge inlassablement l’art cinétique et cybernétique, construit un maelström de particules infinitésimales proche d’un état post-big bang qui nous plonge au plus profond de notre condition humaine.(Franck Vigroux sera présent au festival Transient qui se déroulera à Montreuil et à Paris du 5 au 8 novembre prochain avec entre autre Luke Vibert et Murcof.)

https://vimeo.com/49065256

2ième Concert « Grand Soir »

Après une conférence « Musique live/images live » de Gilles Alvarez et de Benoît Montigné dans l’amphithéâtre de la Philharmonie 2, c’est tout naturellement par le génie absolutiste et toujours férocement d’avant garde de Karlheinz Stockhausen, que s’ouvrira la deuxième soirée de ces « Turbulences Numériques ».
Influencé par les expériences sur bandes de Pierre Schaeffer, créateur accidentel de la musique dite concrète, il se plonge dans les transformées de Fourier pour jouer avec le spectre dans ses deux Studie (1953-54).
« Gesand der Jünglinge » (1956) présenté ce soir, mélange habilement la musique concrète et électronique dans un contrepoint virevoltant à 360° de la salle, dans une forme d’écho sans fin véhiculant les sons vocaux d’un jeune garçon.

Avec les « Treize couleurs du soleil couchant » (1978), on s’installe d’une manière microscopique dans le spectre musicale. Par un jeu microtonal, Tristan Murail d’une manière très précise et envoûtante nous fait découvrir mentalement les multiples dégradés qui accompagne ce sacrement du sunset. Même si l’on peut y faire une référence manifeste au tableau d’Edouard Manet, il ne faut pas y oublier dans cette composition le symbolisme naturel du coucher du soleil.

Enfin, « RESPIRE »(2008), premier volet d’un tryptique intitulé sobrement « RESPIRE/MANGE/DORT » composition pour onze instruments et bande accompagné d’une vidéo de David Coste, vient clore la première partie de cette nouvelle turbulence numérique.
Conçu à quatre mains entre le compositeur et le vidéaste, « RESPIRE », ce véritable ballet vidéo, oppose à une réalité quotidienne une réflexion en mode de désynchronisation visuelle et sonore. Cette réflexion interroge aussi la forme de l’image renvoyant la vidéo, qui est constamment mis à l’épreuve, passant subtilement du 2/76 au 16/9 entre autre.

Inspiré d’une Venise sans rivage dérivant aux sons de cloches lugubre « …sofferte onde serene… » (1976), est une pièce pour piano et bande magnétique ou deux pianos se répondent, l’un jouant sur la mécanique et la résonance et l’autre sur le jeu du musicien.
Morceau pointu et aigu dédié à Maurizio Pollini, celui-ci prolonge l’expérience d’une bande magnétique qui agrandit sans cesse le spectre des compositeurs du 20ième siècle.

C’est dans une rassurante musique néo-tonale et minimaliste que nous retrouvons Philippe Glass et son quatuor numéro 2 (1983). Mais pour ces turbulences numériques nous le retrouvons mis en vidéo par Herman Kolgen et titrée Link.C.(2014).
Certes le langage plus accessible de Glass nous repose ainsi que sa répétition, mais il n’en demeure pas moins que son style est inimitable et se prête très bien à l’image et qu’il n’est pas figé comme nous pourrions le ressentir.

La dernière œuvre faisant appel à un dispositif strictement acoustique dans cette soirée alliant toutes les faces de l’évolution de la perception sonore sur les deux derniers siècles sera le Try (2011) de Andrew Norman. Œuvre « désordonnée et fragmentée » selon le compositeur, elle laisse en effet un sentiment ambivalent qui va de l’ennui provoqué par la dernière partie exécutée au piano solo à l’admiration de l’écriture chatoyante de la première partie.
Néanmoins cette première partie reste totalement inspiré par Stravinsky, qui avec son « Sacre », reste indétrônable quant à être le référent absolu de toute la musique moderne.

Certes encore acoustique mais doté d’un « dispositif de projection interactif, « Ripple marks » (2015) de Thierry de Mey clôt ces deux premières parties. Il est à noté que le compositeur est aussi le réalisateur est le créateur de cette expérience unique.
En effet ce système électronique permet de reproduire visuellement le flux et le reflux des mouvements des musiciens présents sur scène.
Un écriture remarquablement moderne aussi pour la harpe totalement désincarnée de sa condition initiale et qui trouve sous les doigts de Frédérique Cambrelling (Ensemble Intercontemporain) une dynamique saisissante.
Ce dispositif était en création mondiale lors de cette soirée.

Après deux entractes ponctuées par le label précédemment cité InFiné, c’est au tour du mythique Jeff Mills de Détroit accompagné ici du réalisateur et plasticien Jacques Perconte de clore cette ultime panorama de la création et de la fusion, voire de la collision de tous ces agrégats sonores et visuels.

D’une durée de 40 mn, ce dispositif électronique et vidéo accompagné dune prestation étourdissante de Eric-Maria Couturier (violoncelle – ensemble inter-contemporain), joue sur notre perceptions du son, de la musique et de l’image, et de la façon dont le dialogue s’installe entre les deux artistes.
Composés de plusieurs blocs avançant tour à tour horizontalement et verticalement, cette vaste construction polymorphe donne une ampleur symphonique et magistrale à cette dernière turbulence numérique. A travers un processus de pixellisation qui va de l’abstraction à la réalité, les vidéos de Jacques Perconte subliment de couleurs fauvistes cette expérience unique. A noter l’introduction jazz-vocale de Jeff Mills qui sonne comme anachronique dans cette soirée, comme si le numérique avait du mal à se mélanger à cette note exotique.

Cette grande traversée sonore et visuelle proposée par ces deux soirées de turbulences numériques, profondes et très unifiées, nous ont permis dans le cadre exceptionnel de la Philharmonie de Paris, de nous rendre compte de l’ampleur de l’impact de la technologie sur les arts. Véritable création à part entière, la juxtaposition de matériau sonore et visuelle semble avoir ouvert définitivement la porte à l’art de demain.
Décomplexé de toutes ces cases uniformes où elle devait se plier sans déborder, la composition polymorphe, multiple et hybride, semble être en passe d’être la voie ou converge l’esprit créateur d’aujourd’hui : la fusion des arts, la fusion des sens, la collision.

Ce concert à été diffusé en direct sur les sites internet concert.arte.tv et live.philarmoniedeparis.fr où il restera disponible encore pendant 4 mois.

Steven Guyot. 

photo : P Malone

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