Electro
[Chronique] « Léviathan » de Flavien Berger : dé-constructeur et pionnier

[Chronique] « Léviathan » de Flavien Berger : dé-constructeur et pionnier

07 mai 2015 | PAR Bastien Stisi

Le Léviathan, lorsqu’il est évoqué dans les récits bibliques, évoque tout à la fois l’idée de chaos originel et de refonte potentielle du Monde. Colossal et grandiose, on l’envisage comme un monstre marin, sorte de créature aussi proche du serpent que du dragon à écailles. Léviathan, c’est aussi le nom du premier album de Flavien Berger. Et c’est une riche idée d’avoir nommé ainsi cet album, tant celui-ci semble partager avec le monstre tout-puissant l’attrait pour ces créations que d’autres nomment destructions…

[rating=5]

Flavien Berger est un artiste fascinant. On l’avait découvert il y a un peu plus d’un an à l’occasion de la sortie de son premier EP Glitter Gaze, frappé par l’intelligence pas si commune d’un disque qui accumulait alors les ambiances synthétiques, classiques et métronomiques (et même le joli chant des oiseaux), un EP initialement conçu afin d’accompagner le rythme cardiaque de l’un de ses amis marathoniens…Et puis, il y eut Mars Balnéaire, un second disque sorti très vite, et qui avait exposé un peu plus encore le génie d’un manieur de machines, de mots et d’idées complètement loufoques, préoccupé par les changements de rythmes, d’ambiances et de vocables incessants (en interview, et en évoquant notamment le chef-d’œuvre « Océan Rouge », on avait notamment parlé de schizophrénie contrôlée).

On avait alors hurlé au génie – et aussi à la grande aliénation de l’esprit, mais cela revient au même. Et un peu plus encore après l’avoir découvert en live, où on l’avait vu complètement décérébré au Petit Bain, à l’occasion d’une soirée labelisée Labo Pop (il y avait aussi ce soir-là Faune et Grand Blanc) où la beauté cosmique et onirique de ses morceaux avaient alors disparu sous une avalanche de beats raveurs et de verbes DIY. Brillant et cérébral en studio, incontrôlable et punk en live. Le combo idéal.

Fallait-il encore franchir la barre, tellement plus haute, de l’accomplissement du premier album. On avait douté, alors, à l’écoute de ses deux brillants premiers EP Glitter Gaze et Mars Balnéaire, de la capacité de Flavien Berger à adapter ses compositions au format LP, lui que l’on sait plus à l’aise (et incontestablement plus légitime) avec l’interprétation d’une musique contemplative, longiligne, déstructurée et progressive et automatiquement pas forcément adapté au format de l’album classique. On avait tort.

Car sur Léviathan, Flavien Berger met de l’eau (salée) dans son vin (rouge), et écarte la tentation périlleuse de l’album godspeedien (Asunder, sweet and other distress, le dernier album de Godspeed You! Black Emperor, ne comporte que 4 morceaux…) Pluriel, l’album explore des horizons nouveaux (si ce n’est l’agréable redite de Mars Balnéaire « Rue de la Victoire »), emmenant ainsi son géniteur sur les sentiers d’une pop drôle et insoumise (« La Fête Noire »), ou d’un blues spatial que n’aurait pas renié Nicolas Jaar et Dave Harrington, eux qui penseront peut-être à reformer leur projet Darkside en écoutant le surprenant « Bleu sous-marin ». On découvre aussi, et c’est une surprise, un Flavien plus intime, loin des stations balnéaires qu’il imaginait avec un verbe surréaliste sur son second EP, puisqu’il livre ici une partie de ce qui semble constituer son véritable « moi ». La musique devient, le temps de quelques phrases, le prétexte à la thérapie amoureuse (« Gravité », « Vendredi »). C’est que le fantasme ne suffit pas toujours pour camoufler le réel.

Mais bien évidemment, et on s’en doutait, tout l’intérêt, l’audace et le génie du garçon se dévoile plus pleinement sur les morceaux les plus allongés, les plus patients, les plus lunatiques, à l’image de l’introducteur « 88888888 » (on a compris la référence au « 666 » satanique), et surtout, à celle de « Léviathan », ce titre aussi gigantesque que le monstre biblique et dé-constructeur dont il caresse le flanc au terme d’un album qu’il vient superbement clôturer.

Signé chez les courageux artisans de Pan European Recording (vu l’état de l’industrie du disque, on ne précisera jamais assez le courage qu’il faut pour sortir un album aussi risqué et anormal…), ce Léviathan-là, plutôt que le terme de tout, est le commencement de quelque chose de nouveau. L’improbable et impossible très grand album français de l’année.


Flavien Berger, Léviathan, 2015, Pan European Recording, 59 min.

En concert au Point Éphémère le 26 mai, au We Love Green le 31 mai, à La Route du Rock le 15 août.

Visuel : (c) pochette de Léviathan de Flavien Berger

Et le noir d’Ann Van Den Broek écrasa le soleil de Perrine Valli en ouverture des RCI
« Light Bird » au Théâtre de Chaillot : une sensibilisation à la nature
Bastien Stisi
Journaliste musique. Contact : [email protected] / www.twitter.com/BastienStisi

Publier un commentaire

Votre adresse email ne sera pas publiée.

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *