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Voix nouvelles ou la création musicale à Royaumont

Voix nouvelles ou la création musicale à Royaumont

08 septembre 2020 | PAR Gilles Charlassier

C’est avec Voix nouvelles, le rendez-vous annuel de l’académie de la création contemporaine que s’ouvre l’édition 2020 du festival de Royaumont, dans une formule adaptée.

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Après des mois de silence imposés par la crise du coronavirus, l’abbaye de Royaumont résonne à nouveau des harmonies musicales, et, de manière que l’on peut apprécier comme symbolique, ce sont les deux concerts de l’académie Voix nouvelles qui inaugurent l’édition 2020 du festival de début d’automne. Les actuelles restrictions, de mobilité géographique, comme de protocoles sanitaires, ont conduit à quelques aménagements. Ainsi, en lieu et place d’un week-end entier consacré à la création contemporaine, le travail des dix compositeurs de l’académie et des sept interprètes de l’ensemble Voix nouvelles, associés à l’Ensemble Musikfabrik, sous la direction  pleine d’acuité de Mariano Chiacchiarini, ainsi que le Nô de Ryoko Aoki et la viole de gambe d’Eva Reiter, a été condensé en deux concerts dimanche après-midi au Réfectoire des moines – avec quelques consignes, désormais devenues d’usage avec la pandémie. Aux dix pièces des étudiants s’ajoutent trois pages des deux professeurs présents encadrant les jeunes compositeurs, Francesco Filidei et Noriko Baba, ainsi qu’une commande à un lauréat de l’année précédente, Samuel Taylor.

C’est d’ailleurs Francesco Filidei qui inaugure le premier programme, avec I funerali dell’anarchico Serantini. Confié à « six musiciens sans instrument », assis devant une longue table en bois, l’ouvrage émerge de la respiration des solistes, sous filtre chirurgical, avant de s’épanouir en un fascinant rituel, depuis les instantanés en façon de masques antiques jusqu’à une puissance rythmique des percussions à mains nues, parfois synchrones, parfois dialectiques, qui confine à une certaine violence non dénuée de vertu cathartique que l’on aurait juré conçue en ce printemps singulier, si la date d’écriture ne mentionnait le millésime 2006. Pour Nô, viole de gambe et percussion, Haikus de Machado d’Alberto Carretero s’appuie sur la tradition nippone du haïku, qu’il développe au-delà de la concision évocatrice idiomatique, dans une certaine dilution alanguie. Soliloquio… de un teatro fracasado de Manuel Hidalgo Navas s’attache à la virtuosité solitaire des borborygmes du cor, avec la maîtrise de l’exercice de style, sinon académique.

Les Non-canonic variations, composées par Noriko Baba en 2011 pour flûte, clarinette, alto, violoncelle, contrebasse et viole de gambe, joue avec une savante gourmandise des codes et des formes, en une sorte de diffraction où l’humour le dispute au raffinement sonore et exploratoire. Ces noces de la musique et du murmure se retrouvent dans We are strangers de Kirsten Milenko, pour violon, alto, violoncelle, contrebasse et viole de gambe. Ici, ce sont les fantômes d’une mélancolie vaguement néo-tonale que caressent les archets et les cordes, esquissant un voile délicat et séduisant, comme suspendu. Magnifique page qui témoigne d’un talent accompli, Metallages de Sofia Avramidou, pour flûte, clarinette, cor, percussion, piano, violon, violoncelle et contrebasse se distingue par une invention inspirée dans les alliages de timbres et de dynamiques, qui éclot, après les premières mesures soufflées, un peu attendues peut-être, dès la précision et la tension avec lesquelles Florentin Ginot malaxe les résistances de la sonorité de la contrebasse. Le prolixe hybride de FUNDUS3 : fetisch j d’Adrian Laugsch, pour Nô, flûte, clarinette, cor, percussion, piano, violon, alto, violoncelle et contrebasse, qui fait également appel à un enregistrement sonore accompagnant le Nô, s’appuie sur Madame Butterfly et referme ce premier concert dans une esthétique qui relève plus du collage que de l’anamorphose : si les altérations du matériau de l’opéra de Puccini ne manquent pas d’habileté, les ponctuations de fanfare affirment une redondance rapidement envahissante.

A 17 heures, la seconde partie de l’après-midi s’ouvre avec TOCAR de Sérgio Rodrigo, pour viole de gambe solo, qui relève essentiellement de la performance, dans laquelle Eva Reiter déclame un texte autour des violences policières au Brésil sur des traces sonores esquissées sur les cordes à mains nues. L’anecdote et l’engagement socio-politique nourrissent également, du moins partiellement, Anamorphose – b de Didier Rotella, pour Nô, flûte, flûte basse, clarinette basse, cor, percussion, piano, violon, alto, violoncelle et contrebasse. Si le cisèlement des couleurs et des textures instrumentales confirme un savoir-faire et une maturité évidents, l’incise du Nô, aux accents feutrés de théâtre, cède quelque peu à l’économie de l’actualité, même si le « I can’t breathe » n’est pas sans écho à la compression du souffle musical dans cette suspension du discours. Pour flûte, clarinette et cor, les cinq miniatures du trio N27 d’Elisabeth Angot déclinent cinq pastiches dans l’esprit ludique des Musica ricercata de Ligeti en une décantation sonore post-wébernienne désormais relativement familière. La déconstruction par pupitres du hoquetus médiéval, et plus encore le scherzo sur le coin du souffle, comptent parmi les numéros les plus réussis. Le choral et l’homonymie sont bien calibrés, tandis que le finale à variations laisse un peu sur la faim. La jubilation semble également le maître-mot de Overdrive, pour clarinette basse, contrebasse et piano, de Claudia Jane Scoccaro. Aux confins du free jazz, la pièce fait contraster une séquence débordant d’énergie et de rythmes, avec une autre plus méditative, évoluant dans les fréquences basses des instruments, sans que cette recherche ne se fasse ostentation : la sensualité n’est jamais oubliée.

Commande conjointe du Ministère de la culture et des sciences de Rhénanie du Nord-Westphalie et de l’Ensemble Musikfabrik, Lied pour violon seul de Francesco Filidei déploie un intimisme quintessencié dans une indéniable sobriété, aux dimensions idéales pour une mise en bouche ou un bis, et magnifié par la soliste, Hannah Weirich. Autre commande, cette fois de la Fondation Royaumont, avec le soutien de Christine Jolivet Erlih, See and saw, pour flûtes, clarinette basse, cor, percussion, violon, violoncelle et contrebasse, de Samuel Taylor, lauréat de l’édition 2019 de Voix nouvelles, confirme une belle maîtrise de l’élasticité de la matière sonore, dans une démonstration bien construite. Pour Nô, violon, alto et violoncelle, I never understood wind de Michele Foresi propose un ultime intermède aux confins du performatif, avant le panorama délicatement mélancolique de Cut up red stars round me, pour flûte, clarinette, piano, percussion, violon, alto et violoncelle, composé par Carolyn Chen en 2010, viatique idéal de boucles oniriques, galbé dans une fine sensibilité des timbres. Voix nouvelles marque le retour à la vie musicale sous le signe de la poésie.

Gilles Charlassier

Voix nouvelles, Abbaye de Royaumont, 6 septembre 2020

© Abbaye de Royaumont

 

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