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Masterclasses enthousiastes, déjeuner au grand air, la majesté du pianiste Andras Schiff et le jeune Daniel Lozakovitch au sommet à Verbier

Masterclasses enthousiastes, déjeuner au grand air, la majesté du pianiste Andras Schiff et le jeune Daniel Lozakovitch au sommet à Verbier

26 juillet 2017 | PAR Yaël Hirsch

Journée aussi grise et hivernale que magnifique en termes de transmission et d’émotion à Verbier. Live-report de 18 heures pleines de beauté.

A dix heures, nous passions la terrasse décorée de parapluie colorés du Café Rouge pour nous installer (en entrée libre) dans sa stübli cosi où le premier violon du Quatuor Ébène, Pierre Colombet , donnait une masterclasse aux membres du quatuor Zorá String Quartet. Ces derniers avaient travaillé un mouvement de quatuor de Haydn qu’ils ont exécuté en entier, avant que leur professeur du jour ne les conseille et ne leur fasse travailler certains aspects. Le premier jet est déjà admirable d’énergie, mais comme le souligne Pierre Colombet, la tension n’est pas toujours signe de force. Au « sweet » de leur interprétation, il propose d’ajouter du « sour » et par-là du contact entre les quatre musiciens. Il leur explique comment laisser aller son coude au naturel et suivre le rebond physique de la corde peut permettre de détendre le corps pour laisser l’esprit travailler et imaginer. Il les met également en garde contre les annotations de certains éditeurs de partition qui forcent à aller dans un certain sens dans l’interprétation quand on peut faire d’autres choix. Il les pousse, les enjoints de recommencer jusqu’à ce que les mouvements – et leurs principes- soient compris et qu’ils aient mémorisé physiquement son enseignement. Mais il sait aussi les féliciter, notamment sur l’originalité de leur disposition (la violoncelliste est à la droite du premier violon et le second violon en bout pour un effet « surround »). Une très belle leçon, concentrée et puissante, dans une atmosphère chaleureuse.

Au même moment, dans les hauteurs du chalet d’Adrien, l’altiste russe Yuri Bashmet propose aux auditeurs de sa leçon à quatre altistes du Festival un véritable one man show. Il tempête, se lève parle haut et imite Rostropovitch quand lui même racontait des histoires de chiens pour se faire entendre de ses étudiants. Une autre méthode pédagogique pour un effet sourire garanti.

Le déjeuner a eu lieu en altitude malgré le temps gris. Nous avons pris les plus vieux oeufs de la station pour entrer dans le saint des saints : le chalet blanc, club privé perché à 2300 m avec une vue imprenable sur Verbier, où Gabriel, un jeune chef lituanien nous a concocté un repas d’été à base de chèvre, de risoto et d’abricot. Un délice dans un cadre absolument irrésistible où l’on image bien que l’hiver, chaque table est prise d’assaut par les membres du club.

En dévalant de la montagne, nous sommes arrivés trop tard pour entendre la masterclasse de la soprano bulgare Anna Tomowa-Sintow, qui avait lieu en allemand et en russe, au chalet Orny, mais nous avons pu juger du dehors en nous approchant du public agglutiné à la porte, de la puissance vocale de son élève de 15h15.

Après avoir entendu combien le directeur du Festival (et incroyable dénicheur de talents) Martin Engestroem était dythiramibique à son égard (lire notre interview), il fallait que nous entendions le jeune Daniel Lozakovitch, 17 ans et déjà signé en maison de disque et soliste sur de grands concerti. Nous nous sommes donc glissés à la première partie du concert de 19h sous la grande tente des Combins. Bravant la pluie battante, une foule élégante était venue remplir cet amphithéâtre éphémère (on le démonte chaque année). Le Verbier Chamber Orchestra était dirigé par le jeune également (il n’est pas trentenaire!) Lahav Shani (entendu hier dans du Schubert, lire notre article) avec un morceau de bravoure dans la 9e de Schubert que nous n’avons pas pu entendre (nous sommes partis écouter le concert de 20h) et en apéritif l’Ouverture des Noces de figaro avec pas tout à fait assez de corps et des flûtes très présentes. Dans le Concerto pour Violon n°1 de Bruch (1866), ils ont accompagné fidèlement Daniel Lozakovotch, absolument lunaire, qui semblait planer dans les cimes des notes de son violon, son visage rond et enfantin presque entièrement allongé, yeux fermés, sur le bois précieux de l’instrument. Une vision digne d’Odilon Redon! D’une douceur infinie dès le « Vorpiel » (l’avant-jeu), Lozakovitch est surprenant, non pas tellement par sa virtuosité manifeste et incontestable mais par la manière dont il semble jouer comme un vieux monsieur proustien battu par le coups aux sentiments de la vie cette oeuvre emblématique du romantisme à son acmé rococo. Il triomphe tellement dans l’adagio que dans la troisième partie un sourire quasiment mystique vent l’habiter, sans que son archet n’oublie, ni ne force jamais, la moindre note. Une performance hors du temps que le soliste, adorable, ponctue par un bis plus attendu après avoir soigneusement nettoyé avec deux chiffons et sur le devant de la scène son instrument : le Caprice 24 de Paganini, qu’il joue plus en force et en virtuosité, fort bien, mais avec une énergie débordante et une fougue démonstrative plus de son âge que la grande mélancolie débordante qu’il a transmise dans le Bruch. Dans la salle, alors que Verbier commence à bien connaître l’une de ses révélations,  on accueille la performance du violoniste comme il se dit : en tapant du pied de joie

Coup de chance, le ciel c’est toujours bas et gris, mais la pluie s’est arrêtée un instant pour passer (avec une voiture providentielle) des Combins à l’Eglise où joue le pianiste hongrois Andras Schiff. C’est micro en main qu’il commence le concert, devant un public au maximum de concentration. Dans un anglais parfait mâtiné d’un accent irrésistible et avec un humour sec et caustique plein d’humanisme, il espère pouvoir jouer d’une traite (le bruit de la pluie l’avait obligé à s’interrompre aux Combins deux jours plus tôt), nous parle d’Europe à travers Bach et Bartok, deux européens convaincus dont le second pratiquait un nationalisme ouvert en allant chercher des mélodies folkloriques – dans leur Hongrie natale mais aussi dans d’autres pays- et des œuvres que nous allons entendre dans la première partie du concert, donne le contexte, l’interprétation à partir d’une analyse précise de la partition  et surtout nous en joue des extraits pour nous préparer à l’écoute du morceau en entier. Le programme croise les genres et les maturités en présentant entremêlés Bach dans un Caprice (1704) de jeunesse pleurant le départ de son frère au Danemark (mot d’humour du pianiste : « A l’époque voyager était bien plus dangereux mais aussi bien plus agréable, il n’y avait pas de contrôles ») et deux duos issus de Clavier Ûbungen de la maturité (1739) et Bartok dans les derniers Mikrokosmos, des exercices pour piano également dédiés à ses enfants, imbibés de folklore,et tardifs (fin des années 1930) et puis dans ce que Schiff considère comme son oeuvre la plus audacieuse et avant-gardiste : la sonate pour piano. Dans le déroulé, le pianiste nous a prévenus : il ne souhaite pas être interrompu jusqu’à l’entracte et Bach et Bartok s’enchaînent, se déchaînent et s’enlacent entre ses doigts jusqu’à ce qu’on ne sache plus quand commence l’un et quand finit l’autre. C’est avec une énergie croissante et presque un anti-romantisme dans le refus de s’appesantir sur les touches de son instrument que Schiff joue les deux oeuvres. Au-delà de l’interprétation qu’il a proposée, la grande puissance du pianiste est de proposer sa vision des oeuvres comme quelque chose d’organique, intuitif, naturel, vivant et incontestable : il ne joue pas Bach et Bartok, il devient corps et âme leurs oeuvres. Avec un soupçon de ruse gipsy et de naturel presque jazzy dans le folklore ténébreux et vibrant de Bartok et avec une gaieté lumineuse et un dédoublement fulgurant dans Bach. L’impression est forte et marque à vie et l’on sort dans la brume frigorifiante de l’entracte en se demandant ce que le mastro va nous offrir de plus en deuxième partie.

Avec Janacek et Schumann, le registre de cette deuxième partie est plus romantique et très différent. Schiff ne renonce pas à expliquer les deux morceaux – quoique de manière plus brève- et notamment l’histoire folle de la version qu’il a choisie de la Fantaisie en ut majeur de Schumann où il nous décrit le « ré » qui monte vers Clara et la citation de Beethoven et de son cycle de Lieder « À la Bien-aimée lointaine ». Mais il nous raconte aussi comment sur les conseils du pianiste Charles Rosen, en 1975, dans la Hongrie communiste, il a fait retrouver à la bibliothèque du Musée de Budapest une version de la fantaisie de Schumann avec une autre fin qui cite Beethoven en clôturant comme elle a commencé, de manière beethovenienne donc. Schumannn a lui-même rayé cette fin, donc philologiquement il faudrait ne pas la jouer, mais Schiff ne s’y résout pas et c’est celle-ci qu’il nous propose. Dans l’obscurité et aux abords de dix heures du soir, on entre dans un puits de sensibilité romantique avec le « dans les brumes » de Janacek qui fait effet de mise en bouche. Et puis ce qu’il se passe avec le Schumann est presque inracontable. A toutes les qualités de fluidité, de vie, de prendre corps avec les oeuvres que nous avons vécues pour Bach et Bartok, quelque chose s’ajoute – au-delà de la perfection de l’interprétation- une porte s’ouvre quelque part dans la chair de chacun et l’on suit avec tout notre corps et toute notre âme chacun des tourments de cette musique, chacune des évocations joyeuses de la présence de l’aimée est vécu comme un retour à la vie et chaque accent grave et terrible du manque plombe comme une condamnation. Nous entrons dans l’oeuvre de Schumann comme dans un corps de moins en moins étrangers, avec Schiff nous l’ingurgitons. Son jeu est comme un sort et le final semble ne jamais venir, sauf que, aux abords de 23 heures, il est là. Standing ovation. Encore deux reprises parfaites de Bartok et Bach mais que l’on n’entend même plus et l’on sort du concert presque abattu d’émotion, avec l’impression d’avir vécu l’un des moments de musique les plus profonds de notre vie.

visuels : YH

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Yaël Hirsch
Co-responsable de la rédaction, Yaël est journaliste (carte de presse n° 116976), docteure en sciences-politiques, chargée de cours à Sciences-Po Paris dont elle est diplômée et titulaire d’un DEA en littérature comparée à la Sorbonne. Elle écrit dans toutes les rubriques, avec un fort accent sur les livres et les expositions. Contact : [email protected]

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