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Un Sogno de Tristan Murail au festival Présences

Un Sogno de Tristan Murail au festival Présences

11 février 2022 | PAR Yaël Hirsch

Pour le troisième concert de cette édition 2022 de Présences dédiée au compositeur spectral Tristan Murail, ce sont les thèmes du songe et du souvenir qui ont immergé l’auditorium de Radio France, sous la baguette énergique de Marzena Diakun, avec également des compositions d’Augustin Braud, Giancinto Scelsi, Lanqing Ding et un hommage à Alain Bancquart.

Expo : Claude Samuel, un portrait 

En entrant dans la Maison de la Radio, Présences offre cette année une exposition imaginée par Arnaud Merlin, dédiée au critique et homme de radio Claude Samuel disparu le 14 juin 2020 (lire notre article) et qui fut le fondateur du festival alors qu’il dirigeait la musique à Radio France (1989-1996). En sept sections bien organisées et riches de photos, de lettres, de documents audiovisuels et d’articles découpés écrits par ce grand critique de musique, qui écrivait aussi bien sur les créations de son ami Pierre Boulez que sur Rostropovitch ou la Callas, on navigue réellement dans son univers : la vocation de critique qui vient percuter une trajectoire de chirurgien-dentiste, la somme des livres publiés, « une vie de plume » des colonnes du Nouveau Candide à son blog sur Qobuz, le travail à la radio et en studio… Mais aussi les grands évènements et rencontres qu’il a organisés, notamment avec les Rencontres d’art de Royan,  le centre Acanthes à la Rochelle, et Présences qui a commencé en 1991 au Théâtre des Champs-Elysées avant de prendre ses quartiers à Radio France. Une exposition riche et qui permet de se plonger avec Claude Samuel dans la création musicale des 50 dernières années. 

Tristan Murail, ses influences et son héritage 

Le portrait de Présences cette année est dédié au compositeur français Tristan Murail, 74 ans. Disciple d’Olivier Messiaen, avec Gérard Grisey, Murail est une figure de proue de cette musique qui fait mentir la querelle des anciens et des modernes : la musique spectrale. Replaçant – en sa présence, donc – sa composition pour une quinzaine d’instruments et de l’électro, Un Sogno (2014), entre l’hymne ténébreux à l’amour d’un de ses maîtres, Anahit de Giacinto Scelsi (1965), et Lignier, le solo pour violon de son « élève » Augustin Braud (création à Présences en 2022), le premier acte du concert de ce jeudi soir est très riche. 

On entre comme en plein vol dans le bourdonnement electro de Un Sogno, auquel répondent les violoncelles puis l’ensemble des cordes, des bois et des cuivres… C’est mélodique, c’est suave et c’est à un songe par nuit étoilée, riche de matière et de gravité métaphysique, que nous sommes invités. 

Très structuré et très hypnotique, Lignier d’Augustin Braud (compositeur de moins de 30 ans) est un moment de grande attention. Très intense, le jeu de Carolin Widmann questionne en six étapes les intervalles et met le public en tension. 

Dans la riche matière du célèbre Anahit de Scelsi, pièce sur instruments de 1965 dédiée à Venus, on retrouve des influences de Tristan Murail, notamment un lyrisme fort et sombre, qui confine à temps à la violence. 

Le souvenir et le deuil sont plus que des songes…

Après un entracte ouaté (et donc sans cafétéria), nous avons quitté le domaine du songe pour aller vers celui du souvenir. Après avoir honoré la mémoire du compositeur George Crumb, mort le 6 février dernier, c’est à Alain Bancquart, disparu le 6 janvier dernier, que Présences a rendu hommage en ajoutant au programme son puissant Dialogue de l’oubli interprété par Jean-Luc Menet à la flûte et Pierre Strauch au violoncelle. 

La découverte de ce concert a été la jeune compositrice chinoise Lanqing Ding avec Remember, une création française, ce 10 février. Il s’agit d’une oeuvre pour piano, cordes et aussi pipa, un instrument chinois joué par Weiping Wang dans une composition d’autant plus poignante que jamais larmoyante sur le massacre de Nankin (1937). L’inspiration spectrale est là, avec une pluie de cordes où se détache le premier violon. 

C’est une deuxième composition (et une deuxième création) d’Augustin Braud qui a clôturé cette soirée qui nous a fait passer vers des rêves plus sombres, avec « Ceux qui restent », une oeuvre toujours très structurée comportant notamment un pianola ET un clavecin dans une musique solennelle qui parle des absents. 

Nous sortons de Radio France quelque part entre rêve amoureux et sommeil plus lourd face à l’appel collectif de la mémoire, heureux d’avoir découvert Lanqing Ding et marqués par la filiation qui se tisse entre la métaphysique de Scelsi, le songe de Murail et les survivants alignés de Braud. 

Présences continue jusqu’au 13 février, avec notamment samedi 12 la création mondiale de Impression, soleil levant de Tristan Murail par le pianiste François-Frédéric Guy. 

visuels (c) YH

 

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Yaël Hirsch
Co-responsable de la rédaction, Yaël est journaliste (carte de presse n° 116976), docteure en sciences-politiques, chargée de cours à Sciences-Po Paris dont elle est diplômée et titulaire d’un DEA en littérature comparée à la Sorbonne. Elle écrit dans toutes les rubriques, avec un fort accent sur les livres et les expositions. Contact : [email protected]

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