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[Saintes, jour 2] Souffle de jeunesse avec le Jeune Orchestre de l’Abbaye et le quatuor Arod

[Saintes, jour 2] Souffle de jeunesse avec le Jeune Orchestre de l’Abbaye et le quatuor Arod

16 juillet 2017 | PAR Yaël Hirsch

Sous un grand soleil la journée a commencé par le marché de Saintes, près de la Cathédrale Saint-Pierre, et par les variations de Vox Luminis sur les motets de la «dynastie des Bach» à l’Abbaye aux Dames, sous la direction de Lionel Meunier. Après un joli tour de la ville et une pause écriture dans le parc bordé de bouquinistes, nous nous sommes préparés pour les trois concerts de la soirée de ce 15 juillet.

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A 16h30, place à la musique russe et aux jeunes ! Après cinq jours de répétitions sous la direction de Philippe Herreweghe, le Jeune Orchestre de l’Abbaye a rempli la scène de l’abbatiale pour un programme Tchaïkovski que Herreweghe a renversé dans le temps : d’abord des extraits du cultissime Casse-noisette, œuvre de maturité et de maîtrise (1891) que les jeunes ont interprétée avec brio et subtilités. Jamais lourds, même dans la Marche, ils suivaient leur chef dans un tempo vif et des rythmes variés. Applaudis entre chaque courte séance et entrant avec fougue dans la suivante. Chaque thème était introduit comme une saynète de théâtre avec beaucoup d’humour par le chef d’orchestre : «la Danse russe» devenait par exemple «l’énergie de Poutine» et la «Danse de la fée» nous a été présentée comme le plus élégant des passages. En final, la fameuse «Valse des fleurs» a permis d’entendre la maestria de la harpiste et la fougue du jeune orchestre.
Sans transition, les jeunes de l’orchestre nous ont fait entrer dans «une des symphonies les plus difficiles» selon Herreweghe et une œuvre de jeunesse (1872) de Tchaïkovski : la Symphonie n°2 dite de «Petite Russie».

Joyeuse, presque fougueuse, cette œuvre incorpore toute une série de mélodies traditionnelles ukrainiennes dans une structure plus occidentale. Il y a quatre mouvements. Le premier commence comme une explosion populaire et se termine dans un fleuve plus solennel. La transition vers le deuxième mouvement est un peu flottante mais les percussions se font entendre puis les cordes, dans une marche subtile vers un avenir qui paraît radieux avec des vents plus allemands et romantiques. Le troisième mouvement est très allémanique, le cœur étant un peu plus folklorique, avec des preuves de puissance que les jeunes de l’orchestre offrent avec joie. Dans une série de montées et de descentes du mouvement «final», Herreweghe et son orchestre ont emmené le public vers encore plus de joie et d’éclat. Quand la dernière note retentit, le public tape des pieds pour remercier et exprimer sa voix. Pour clore ce concert magnifique où la jeunesse et la fougue de la musique s’accordent parfaitement, l’Orchestre a repris la Valse des fleurs avec une énergie redoutable !
Le temps de manger un morceau et nous étions de retour à l’abbatiale pour une plongée dans le 18e siècle italien, éclairée au son de la flûte, avec Les Ambassadeurs, dirigés par le flûtiste Alexis Kossenko, secondé par le violoniste Stefano Rossi. Le programme ambitieux de ce concert diffusé en direct sur Radio Classique comprenait une traversée italienne de concerti pour flûte commençant avec Giovanni Battista Sammartini (un des maîtres de Gluck) avec une acmé mélodieuse dans le duo violon/flûte du deuxième mouvement. Nous sommes ensuite passés à Giuseppe Tartini, toujours dans un concerto pour flûte, souvent en dialogue avec le violon. Malheureusement, le pic de cette escalade italienne devait être le Concerto pour Flautino en sol majeur de Vivaldi, mais la chaleur a joué des tours à l’instrument de Alexis Kossenko et le premier mouvement Allegro a été difficile. Il s’est rattrapé dans le sublime Largo, intense et puissant, avant donner le meilleur Allegro possible, au vu de la pression sur les cordes en boyau. «Vivement le 20e siècle et les cordes en métal», a dit avec humour le chef.

La deuxième partie du programme était ambitieuse, avec trois des Concertos Brandebourgeois qui n’avaient pas été données à l’Abbaye aux Dames depuis des lustres. Le clavecin (François Guerrier) a pris place sur scène et l’on a commencé par le 5e concerto avec un Allegro rythmé et un sublime jeu du trio clavecin-flûte-violon dans le Affetuoso. Et le Allegro final finit de plonger le public dans une toute autre atmosphère. «Monument de musique, mais aussi d’architecture musicale», pour reprendre les mots de Alexis Kossenko, le troisième concerto brandebourgeois s’articule autour de trois alti, trois violons et trois violoncelles. Le chef passe à la direction pure pour diriger ce monument, enfin après un raccord conséquent (longueur, chaleur, cordes), c’est par le Concerto n°4 que Les Ambassadeurs terminent sur le contraste d’un Allegro vif, d’un deuxième mouvement aussi empreint de nostalgie que Bach sait le faire, et un Presto final où triomphe le violon. Les Ambassadeurs ont été bien applaudis pour leur tour de force.


Enfin, à 22 heures, la nuit à peine tombée, nous allions à notre troisième concert du jour (pour certains c’était 4 !) à l’Abbaye aux Dames pour découvrir l’immense talent d’un quatuor créé en 2013 et encensé par les prix, la reconnaissance, les parrains illustres et parfaitement habillé en harmonie par une grande maison de mode : le quatuor Arod composé de Jordan Victoria et Alexandre Vu au violon, Corentin Apparally à l’alto et Samy Rachid au violoncelle. Le programme était aussi costaud, avec trois quatuors qui nous permettaient de traverser un demi-siècle de Haydn à Mendelssohn en passant par Beethoven. D’une précision inouïe, alignant les deux violonistes, puis l’altiste puis le violoncelliste, les jeunes Arod ont bluffé le public de beauté et de professionnalisme. Dans Haydn (opus 33 n°2 en mi bémol majeur), ils ont su être vifs, unis derrière leur premier violon exceptionnel et mettre en exergue les duos que Haydn permet dans son «Largo» : les deux violons d’un côté, l’alto et le violoncelle de l’autre. Plus de maîtrise que de joie, mais ça fusait ! Dans Beethoven (opus 59, n°2 en ré mineur, contemporain du concerto pour violon, à mi-parcours), les quatre jeunes gens se sont faits romantiques, puissants et n’ont jamais abandonné la précision, absolument concentrés et brillants dans le puissant et profond Molto Adagio qu’ils ont fini avec subtilité dans un tamisé de violoncelle et d’alto presque éprouvant. Après un Allegretto presque sec de pointillisme et une magnifique explosion dans le Presto, ils sont passés à leur morceau de bravoure : Mendelssohn qu’ils doivent enregistrer à l’automne. Ecrit par un Félix en milieu de carrière et qui vient de se marier, ce quatuor est plus solennel que jubilant. Dans le premier mouvement Allegro Assai, le deuxième violon se révèle, le Scherzo monte en puissance et met en valeur l’alto jusqu’à un final grave et maîtrisé, l’Andante qui a triomphé lors de la première est joyeux et puissant et enfin, le Presto Agitato final opère comme un feu d’artifice. A chaque étape, l’on admire la maîtrise des quatre jeunes gens et l’ovation finale à minuit est plus que chaleureuse. La jeunesse a triomphé ce samedi à l’Abbaye aux Dames.

visuels : YH

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Yaël Hirsch
Co-responsable de la rédaction, Yaël est journaliste (carte de presse n° 116976), docteure en sciences-politiques, chargée de cours à Sciences-Po Paris dont elle est diplômée et titulaire d’un DEA en littérature comparée à la Sorbonne. Elle écrit dans toutes les rubriques, avec un fort accent sur les livres et les expositions. Contact : [email protected]

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