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[Interview]  Sabine Devieilhe : « Ce qui me plaît avant tout et ce dont je viens, c’est la musique, c’est le travail des partitions »

[Interview] Sabine Devieilhe : « Ce qui me plaît avant tout et ce dont je viens, c’est la musique, c’est le travail des partitions »

15 janvier 2015 | PAR Elodie Martinez

On ne présente plus aujourd’hui Sabine Devieilhe dont le nom est sur toutes les lèvres dans le monde lyrique et dont les interprétations, ici synonymes d’incarnations, sont toujours attendues. Révélation de l’année aux Victoires de la Musique en 2013, nommée en tant qu’artiste de l’année en 2014 ainsi qu’en 2015, la jeune soprano connaît un début de carrière fulgurant et des plus mérités, faisant l’unanimité. Pas étonnant alors que les projets se multiplient, dont l’enregistrement actuel d’un nouvel album dédié à Mozart avec l’ensemble Pygmalion…
Rencontre samedi dernier avec cette artiste exceptionnelle qui a bien voulu partager avec nous quelques pensées et réflexions sur sa carrière, ses expériences passées et certaines à venir…

La saison qui vient de finir a été plutôt riche : Lakmée à l’Opéra Comique, la Reine de la Nuit à Bastille, un récital à Gaveau, deux à Versailles dont un lors de la visite officielle du président chinois Xi Jinping… Finalement, il ne manquait que Garnier pour faire un grand Chelem !

Oui, c’est vrai que c’était une grande année, pleine de beaux défis. Ce qui est amusant dans la vie des chanteurs, c’est qu’il y a vraiment deux échelles de temps : il y a ce qu’on projette plusieurs années en avance, où on voit arriver les années de travail en se disant : « Mais qu’est-ce qui m’attend ? Les challenges arrivent à grand pas, est-ce que je serai capable de les assurer ? » Et parallèlement, il y a cette autre échelle de temps qui est en général les six à huit semaines pendant la production d’opéra, qui est donc un temps beaucoup plus resserré et où notre travail est très concret, où on se familiarise avec des collègues sur scène, avec une équipe technique, avec un chef, un metteur en scène,… Je pense que c’est cette échelle de temps-là qui m’aide à faire mon métier en toute sérénité ; c’est-à-dire que ces rôles-là, je les ai préparés depuis très longtemps, mais une fois qu’on est dans le travail, on a le temps de préparer et de garder cet esprit d’artisanat qui me plaît tellement, qui consiste à entrer dans un rôle et le découvrir à plusieurs.

C’est vraiment cela qui t’intéresse dans l’interprétation, ou bien est-ce le côté acteur/actrice… ?

Je pense que tout s’entrecoupe un peu. Ce qui me plaît avant tout, et ce dont je viens, c’est la musique, c’est le travail des partitions. Ca peut paraître bête à dire, mais je suis plutôt quelqu’un qui part de la partition et qui s’en affranchit une fois sur scène. Il y a des gens qui naissent comédiens, moi, ce n’était pas mon cas : j’étais passionnée par la musique, j’ai fait beaucoup de musicologie, j’ai beaucoup travaillé l’analyse, et c’est dans ce contexte-là que je me suis beaucoup épanouie en tant qu’artiste. J’ai ensuite découvert la scène, et l’effet que les compositeurs et les librettistes avaient envie d’offrir au public ; j’ai découvert ce que la musique pouvait véhiculer, à savoir le théâtre, l’émotion pure,… et c’est ça qui, aujourd’hui, me fait avoir autant envie de faire du récital avec piano que d’interpréter la Reine de la Nuit perchée à 3 mètres de hauteur, comme à l’Opéra de Lyon ! C’est ce travail-là, de savoir ce qu’on a à dire au public et ce qu’on a envie de défendre en tant qu’interprète.

La saison qui vient de commencer débute également sur les chapeaux de roues : le gala du Tricentenaire de l’Opéra Comique, le premier opéra de saison de la même maison avec La Chauve-Souris, le gala d’ouverture de la Philharmonie de Paris…  

C’est encore une grosse période, c’est vrai. Ce qui me plaît bien dans ce début de saison, et qui s’est assez bien illustré aussi pendant la saison dernière, ce sont les productions parisiennes, parce qu’évidemment les grands Opéras parisiens sont des institutions et le public est très attentif aux chanteurs qui s’y produisent, mais pour moi ça veut aussi dire chanter à la maison : habiter chez moi, voir mes amis, ma famille… Donc même si les choses vont très vite à Paris et si c’est un vivier musical vraiment impressionnant, ça reste aussi pour moi une façon de me ressourcer et d’être bien ancrée. Alors oui, ça commence sur les chapeaux de roues, mais je suis assez heureuse que ce soit à Paris (sourire)

On a un peu l’impression que tout le monde te demande. Comment le vis-tu ?

Il y a plusieurs façons de considérer une carrière. Pour ma part, je ne peux pas considérer que je suis « celle que tout le monde demande » : je suis celle qui fait son travail et qui est honorée de répondre du mieux qu’elle peut aux grands rôles qu’on lui propose. Répondre à un engagement en donnant le meilleur de ce qu’on a à donner, c’est déjà un travail en soi et c’est quelque chose d’énorme. Je fais un métier dans lequel les gens projettent beaucoup de choses sur moi, le public, les directeurs de théâtre, les critiques, etc… Les gens ont effectivement envie de pouvoir cerner mon instrument, tout comme moi. Ces années de début de carrière qui vont très vite, ce sont aussi celles où j’apprends quelle est ma voix, comment elle évolue, ses limites, je sais où je peux aller et où je ne peux pas aller… Il faut toujours savoir travailler suffisamment pour que les attentes des autres puissent coïncider avec mes propres réalités, les réalités de mon instrument avant tout et aussi de ma sensibilité d’artiste : les rôles que j’ai envie de faire et ceux que je n’ai pas envie de faire, jusqu’où je suis prête à aller sur scène et jusqu’où je ne suis pas prête à aller… Je pense donc que ces années où je me définis en tant qu’artiste sont fondamentales parce que je m’apprends et j’essaie d’orienter le regard du public ou de l’auditeur en général pour lui montrer qui je suis, ce qu’il peut attendre de moi et ce qu’il ne peut pas attendre.

Justement, dans tous les rôles que tu as abordés, quel est celui qui t’a le plus marquée ou touchée ?


Alors j’en citerai deux, pour deux raisons très différentes… Allez, j’en citerai trois ! (rire)
Le rôle de la Reine de la Nuit, c’est un rôle que j’ai mis énormément de temps à préparer, parce qu’à partir du moment où j’ai découvert que j’avais une voix de soprano colorature – ce qui est arrivé très vite – je l’ai un peu regardé du coin de l’œil, et évidemment c’est ce que je chantais dans ma salle de bain quand j’étais petite ou adolescente avant d’ouvrir ensuite la partition. Donc c’est vrai que pour moi, c’était un accomplissement de pouvoir monter sur scène avec ce rôle et de réussir à m’y sentir bien : ne pas avoir de sentiment d’imposture face à ce rôle tellement écrasant que les gens connaissent par cœur de la première à la dernière note. La valeur de l’interprète et la possibilité d’emmener le public ailleurs que ce qu’il attend est alors très restreinte et je pense qu’au bout d’un moment, il faut s’affranchir de tout ça. Le travail d’artisan dans le rôle de la Reine de la Nuit est primordiale, c’est-à-dire repartir du b.a-ba, repartir des effets que Mozart a souhaités et donc repartir de Schikaneder et de Mozart.

Ensuite, le rôle numéro 2, je pense que ce serait sœur Constance dans Dialogues des Carmélites, toujours à l’Opéra de Lyon. Cette production m’a beaucoup touchée et je pense que c’est la première fois que j’ai autant senti l’idée de cohésion de groupe sur un plateau. Le livret m’a bouleversée, et quand je suis arrivée, j’étais contente de voir que le huis clos du couvent était figuré par un huis clos sur scène et qu’on vivait ce chemin de croix toutes ensemble. Ca m’a énormément plu dans le travail, de même que le jeu du détail, et peut-être aussi ce regard cinématographique avec Christophe Honoré qui nous permettait d’aller loin dans la finesse, dans le dessin des personnages. Je crois que j’ai énormément appris sur mes capacités d’actrice pendant cette production, car même si on apprend beaucoup au Conservatoire, au final, tout s’apprend quand on est sur scène et quand on a un public.

Enfin, le numéro 1, où encore une fois ce n’est pas tant le rôle mais l’expérience, il s’agit d’Eurydice à la Monnaie, dans Orphée et Eurydice, pour des raisons évidentes si on a vu l’œuvre. Cette rencontre avec Els (la jeune femme paralysée), je pense que c’est quelque chose que je n’oublierai jamais et que je suis marquée à jamais par cette expérience ainsi que par la frontière la plus fine possible entre l’art et la revendication d’une cause juste. Et c’est vrai que se placer aussi en tant qu’interprète et se faire balader par un metteur en scène qui chamboule tous nos présupposés, ça m’a vraiment bouleversée, et j’ai passé deux mois très difficiles dans le travail de ce rôle. Mais j’en sors grandie, et puis j’entretiens une relation avec Els qui me touche beaucoup.

Quel est à présent le rôle que tu attends ?

Alors celui que j’attends et qui va arriver dans pas si longtemps, c’est Zerbinette. Pour moi, cela fait partie des plus grands challenges vocaux. C’est un rôle extrêmement difficile auquel je ne me suis pas attaqué justement parce qu’il était trop difficile pour moi pendant de nombreuses années. Et là, l’expérience aidant, je commence à y entrer : c’est la partition que j’ouvre le plus régulièrement, c’est vraiment la pédagogie du chant… Mais ce personnage de Zerbinette, je rêve de le faire, oui effectivement, et ça va venir bientôt. Je ne peux pas encore divulguer où et quand, mais dans les années qui viennent, j’aurai plusieurs Zerbinette.

Et le rôle que tu voudrais faire, mais que tu ne feras pas ?

Je ne sais pas, il y en a plein… Comme ça, directement, je pourrais être tentée d’aller sur des rôles de soprano qui meurt sur scène comme Butterfly ou Tosca, mais non en fait, parce que j’ai déjà la chance de pouvoir mourir sur scène avec Lakmé (rire), avec Ophélie aussi dans Hamlet… Donc non, je ne pense pas être une grande tragédienne dans l’âme. J’adore le drame, mais ce n’est pas forcément ce qui m’attire. Je ne sais pas ce que je pourrais répondre pour ça… Peut-être un rôle d’homme plutôt… On n’a qu’à dire Don Giovanni, contre toute attente. Je pense que c’est un rôle dans lequel les hommes doivent beaucoup s’amuser (sourire) et ça fait partie de ces rôles très écrits où tout reste à faire ; c’est-à-dire que c’est un rôle qui est très indiqué par Mozart, mais l’interprète est roi, on peut tout composer avec un rôle comme celui-là. Donc oui, on n’a qu’à dire Don Giovanni, même si je ne suis pas plus convaincue que ça par ma réponse… mais plus Don Giovanni que Tosca, ça c’est sûr !

Tout à l’heure tu parlais de limites. Quelles sont celles que tu ne veux pas dépasser sur scène ? Par exemple, à la fin d’Orphée et Eurydice, il y avait un nu, et tu étais doublée…

Oui, là j’étais doublée, mais je n’étais même pas au courant qu’il y avait un nu. Je ne sais pas si j’aurais accepté a priori, avant de connaître la production, mais a posteriori, j’aurais été d’accord de faire ce nu, parce que c’était un nu suggéré uniquement, très pudique, et surtout qui sublimait l’œuvre.
Concernant les limites que je ne veux pas dépasser sur scène, je pense que je n’ai pas d’a priori sur la question ; mais dans cette démarche d’apprendre à connaître mon instrument, je ne pourrais pas m’engager à dépasser mes limites avant d’avoir essayé les choses. En tant que comédienne, en tant que chanteuse, je veux toujours essayer, et je suis d’accord pour essayer, mais il y a toujours cette zone de danger qui, au final, est grisante et je pense que c’est ça aussi qu’on essaie d’atteindre à chaque représentation : cette zone où on est proche de la bascule vers la vraie folie, ou la vraie colère… Après, pouvoir dépasser cette zone-là, je pense que je n’en suis pas capable pour l’instant, et je ne le veux pas, pour ma voix et mon intégrité aussi parfois. Mais je dis ça sans pour autant avoir jamais été confrontée à devoir refuser quoi que ce soit.

Côté projets, il y a un album…

Eh oui ! Alors ce weekend, c’est encore des répétitions, ensuite on enregistre avec l’ensemble Pygmalion un disque Mozart. C’est un projet sur les années Mannheim et Paris de Mozart, le moment où il a rencontré la famille Weber, où Fridolin Weber a copié sa musique et où il lui a présenté ses filles. Les trois plus grandes étaient Josepha, pour laquelle Mozart a composé la Reine de la Nuit, ensuite il y avait Constance, qui devient sa femme quelques années plus tard, et puis la troisième, Aloysia, dont il a été éperdument amoureux et pour qui il a composé pas mal de musique. Alors, évidemment, il y a les fameux airs de concerts pour Aloysia qui seront assez bien représentés dans ce disque ainsi que de la musique pour Josepha, avec notamment la Reine de la Nuit, mais on s’est aussi attaché aux années parisiennes où Mozart pensait énormément à Aloysia, et on a beaucoup travaillé sur sa correspondance avec son père et sa cousine, où il parle d’Aloysia, de Constance, où il écrit aussi les lettres à cette dernière, où en fait il compose de la musique pas directement dédiée à ces jeunes femmes-là mais en pensant à elles à chaque instant… Donc voilà : c’est un programme du Mozart amoureux. Je pense que la sortie sera à l’automne, mais il n’y a pas encore de date officielle.

Et à part cet album, des projets particuliers ?

Alors oui ! Là, j’ai un beau… j’allais dire « début d’année »… enfin oui, on n’a qu’à dire ça puisqu’on est en janvier ! Donc le 20 janvier, je vais rencontrer un chef que j’admire beaucoup, Esa-Pekka Salonen, pour faire L’Enfant et les sortilèges à la fin du mois à Stockholm, ensuite à Londres, puis à la Philharmonie de Paris. Il y a aussi ce fameux concert d’ouverture de la Philharmonie la semaine prochaine auquel je suis très honorée de participer, je suis très enthousiaste de découvrir l’acoustique de cette salle, j’ai hâte de savoir, de voir les lieux… Et puis il y a un rendez-vous à Marseille à la fin de l’année avec Falstaff, dans le rôle de Nanetta, qui me fait très plaisir aussi puisque ça sera mes débuts dans Verdi, c’est quand même quelque chose ! (rire) Pour l’instant, je pense que Nanetta, c’est tout ce à quoi je peux m’atteler, mais je suis ravie de ces débuts avec Verdi.

Visuels : © Marc Ribes

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Elodie Martinez
Après une Licence de Lettres Classiques et un Master en Lettres Modernes, Elodie découvre presque par hasard l'univers lyrique et a la chance d'intégrer en tant que figurante la production du Messie à l'Opéra de Lyon en décembre 2012. Elle débute également une thèse (qu'elle compte bien finir) sur Médée dans les arts en France aux XVIIe et XVIIIe siècles, puis, en parallèle d'un stage dans l'édition à Paris, elle découvre l'univers de la rédaction web et intègre l'équipe de Toute la culture où elle participe principalement aux pages d'opéra, de musique classique et de théâtre. Elle a aussi chroniqué un petit nombre de livres et poursuit l'aventure une fois rentrée sur Lyon. Malheureusement, son parcours professionnel la force à se restreindre et à abandonner les pages de théâtre. Aujourd'hui, elle est chargée de projets junior pour un site concurrent axé sur l'opéra, mais elle reste attachée à Toute la culture et continue d'être en charge de l'agenda classique ainsi que de contribuer, à moindre échelle, à la rédaction des chroniques d'opéra.

2 thoughts on “[Interview] Sabine Devieilhe : « Ce qui me plaît avant tout et ce dont je viens, c’est la musique, c’est le travail des partitions »”

Commentaire(s)

  • Bonjour Madame Sabine DEVIEILHE,

    Depuis le temps que j’ai entendu parler de vous, maintenant j’ai lu un reportage sur vous dans le Figaro puis lu un article sur internet sur ce site et il ne me reste plus qu’à écouter votre « superbe voix » de soprano colorature et à vous souhaiter un très bon anniversaire dans quelques jours car vous allez aborder une nouvelle dizaine qui est la plus merveilleuse dans la vie d’une femme.
    Bien cordialement.

    Bernard LECLERC

    décembre 1, 2015 at 11 h 30 min

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