Classique

Rencontre avec Guilhem Fabre, pianiste à bord du camion-salle de concert uNopia

Rencontre avec Guilhem Fabre, pianiste à bord du camion-salle de concert uNopia

30 mai 2019 | PAR Victoria Okada

Son récital dans le cadre des concerts Pianissimes au Couvent des Récollets, à Paris, en avril dernier, a subjugué plus d’une personne, par sa profondeur, sa spontanéité et surtout par sa sincérité. Il vit entièrement la musique et partage instantanément son vécu avec l’auditoire. Nous sommes alors totalement saisis. Formé au CNSM de Paris puis à Moscou, le pianiste Guilhem Fabre est lauréat 2016 de la fondation Banque Populaire et remporte en 2017 le prix Pro Musicis. Il a suivi l’enseignement en particulier de Roger Muraro, Jacqueline Bourgès-Maunoury, Jean-Claude Pennetier ou encore Tatiana Zelikman. Il se produit, en solo et en musique de chambre, en Russie, au Maroc, à Taïwan, en Belgique, en Turquie… On l’a entendu en France notamment à la Folle Journée de Nantes, au musée d’Orsay ou à la Salle Cortot. Il aurait pu poursuivre une carrière de pianiste international tout à fait classique, mais sa curiosité et son ouverture à d’autres horizons l’amènent sur un autre chemin. Voici une interview d’un musicien atypique et passionnant.

© Guilem Fabre

Comment avez-vous commencé le piano et quel chemin avez-vous parcouru ?

J’ai grandi à Nîmes dans une famille qui aimait la musique, surtout mon père qui jouait un peu de piano et qui m’a fait prendre des cours quand j’avais 5 ans. À vrai dire, je n’adorais pas ça étant petit. Ça marchait bien au conservatoire de Nîmes mais j’ai mis beaucoup de temps à me l’approprier. C’est quand j’ai passé une année sabbatique en Allemagne, j’avais 16-17 ans, que j’ai eu le « déclic », le piano était devenu mon refuge alors que je vivais une adolescence un peu tourmentée. Ensuite, de retour en France pour ma terminale, je ne voulais plus que jouer du piano.

Vous avez alors passé le concours de CNSM de Paris ?

Oui, après mon bac. Quand je me suis présenté une première fois le CNSM de Paris, je me suis rendu compte que je n’étais pas du tout au niveau, que j’avais d’énormes lacunes. J’ai alors continué à travailler seul, grâce au grand baryton Alain Fondary qui habitait près de Nîmes, dont j’accompagnais les cours. Il m’a encouragé à aller à Paris l’année suivante, ce que j’ai fait, je suis rentré au CRR de Saint-Maur des Fossés puis au CNSM. J’ai passé les trois premières années avec Hortense Cartier-Bresson qui a eu la difficile tâche de me faire rattraper les lacunes que j’avais encore puis je suis allé, pour le Master, travailler avec Roger Muraro qui a été un professeur incroyable, délicieux, drôle, très exigeant et follement artiste. Cette rencontre a été déterminante et l’est toujours puisque je travaille encore de temps en temps avec lui. J’ai une affection et une admiration immenses pour deux pianistes qui comptent beaucoup pour moi : Jacqueline Bourgès-Maunoury et Jean-Claude Pennetier, deux grands maîtres du piano et des humains formidablement inspirants.

Ensuite, vous avez poursuivi votre formation en Russie.

Après le Conservatoire, j’ai fait la rencontre de Tatiana Zelikman qui m’a proposé d’aller travailler avec elle à Moscou, où j’ai donc vécu pendant deux ans. Ce qui m’a frappé et marqué, c’est que la musique est chez elle une question de vie ou de mort, c’est un absolu. Nous, nous sommes minuscules, microscopiques, et nous devons tendre vers le génie des compositeurs. C’était deux années difficiles, des cours de parfois 5 heures très intenses et souvent démoralisantes, mais je crois que ça m’a forgé le caractère. Il y a quelque chose comme ça chez les russes de cette génération, ils cherchent à faire sortir vos tripes, voir ce que vous avez dans le ventre. C’est violent, mais je crois que l’on se connaît mieux après. Cela dit, j’avais 26 ans et peut-être les épaules un peu plus solides mais pour certains très jeunes, cela peut avoir des conséquences terribles auxquelles j’ai pu assister.

Qu’est-ce qui vous plaît dans la musique en général et dans la musique classique en particulier ?

La musique est un langage, ou plutôt un proto-langage qui dépasse toutes les langues. Ce que j’aime, c’est quand elle s’adresse à ce qu’il y a de plus inné chez l’homme, quand elle le sort de la rationalité de la langue. Je ressens depuis toujours, un malaise à l’égard de la musicologie, de l’analyse. Petit, quand on m’expliquait que tel accord sublime était un accord de quinte augmentée ou autre, cela me rendait vraiment triste, on défaisait le mythe, la magie, en y accolant des chiffrages savants, alors que tout le monde sait qu’il ne faut jamais raconter les « trucs » des magiciens ! Bien sûr, devenir pianiste, cela nécessitait de passer de l’autre côté, mais ça a été dur pour un contemplatif comme moi et je reste d’ailleurs profondément ignorant en la matière.

La musique, c’était surtout le langage de ce que je ne pouvais pas dire, ne savais pas comment dire. Un refuge, un exutoire. Je cherche avant tout à être emporté ailleurs, comme quand on lit un roman qui vous prend. C’est donc la recherche de coups de foudre, des œuvres qui ne vous quittent jamais, que vous écoutez 5 fois par jour pendant des mois comme j’ai pu faire avec la 6e Partita de Bach ou Daphnis et Chloé de Ravel, j’ai cette approche et je la cultive. Au conservatoire, j’étais toujours très impressionné par l’immense culture musicale de mes camarades ou de mes professeurs, ça m’a fiché des complexes importants qui perdurent ! Je vais à tâtons, et j’apprends maintenant les stratagèmes pour « favoriser le coup de foudre » mais c’est un secret !
C’est aussi la liberté. La musique est un merveilleux vecteur de liberté et c’est ce que je recherche le plus, dans les programmes de récitals notamment. Laisser faire l’instinct. Le disque me fait peur, j’ai une terrible aversion pour ce qui est fixé, gravé, j’aime le mouvement, l’incertitude, le vertige, la prise de risques.

Comment envisagez-vous la musique classique en 2019 ?

Aujourd’hui, nous sommes à une époque où le rapport à la musique dite classique doit profondément se réinventer. Elle est devenue une musique parmi d’autres, elle souffre d’une image très négative, le public s’amenuise énormément… Pour des gens comme moi qui ont baigné dedans depuis la naissance, c’est difficile à comprendre, donc il faut aller voir, et proposer une aventure qui aurait l’ambition, l’utopie de créer le coup de foudre.

Après un parcours classique, vous ouvrez votre horizon en participant à des initiatives diverses, notamment au théâtre et au cinéma, et en associant la musique à d’autres formes d’arts, ce qui n’est pas toujours le cas de tout le monde. Quelle est votre motivation dans vos projets ? Et quel était l’élément déclencheur pour déployer concrètement ces activités ?

La rencontre avec Olivier Py a été essentielle. D’être au plus près de son œuvre comme je le suis depuis 4 ans, à cette place un peu particulière de pianiste, est une chance immense. En tant qu’homme, en tant que pianiste, en tant qu’artiste. Py a un univers total, il crée une œuvre unique et qui durera, c’est un appel magnifique au sens, à la transcendance, à la beauté, à la parole. J’ai sûrement du mal à en parler de manière froide et didactique parce que je suis plongé dedans, follement. Il me donne l’envie d’aller plus loin, de vouloir plus, de questionner la musique sur le sens qu’elle détient et sur le sens qu’elle donne. « Que dit la musique ? » Telle est la question qui guide ma vie dorénavant.

Et après ces grandes considérations, comment faire ? C’est tout le problème. L’idée du camion est venue avant la rencontre avec Py, alors que j’étais en voyage en Géorgie en 2013. C’était tout simplement pour moi le seul moyen de faire vivre ensemble mes deux passions pour la musique et pour le voyage. Puis, c’est devenu quelque chose de plus politique en quelque sorte, après des expériences de concerts dans des lycées difficiles, des prisons, pour faire connaître cette musique. En allant en Russie, je me suis dit qu’il faudrait aussi imaginer de traverser l’Europe, de retisser le lien très fort et très ancien qui existe entre les deux pays. En fait, tout cela, c’est le désir de créer autour de cette musique quelque chose d’ardent, de joyeux, d’un peu fou. Ne plus vivre ma passion de manière froide, carriériste, mais la vivre avec intensité. Voilà, tout cela mêlé, ça donne uNopia et nous commençons cet été !

© Guilhem Fabre

Veuillez présenter votre projet uNopia ?

Notre camion s’ouvre et se cache derrière une scène de 16 mètres carrés avec un piano à queue, des décors. Avec Johanne Cassar, soprano, Olivier Marin, altiste et le comédien et François Michonneau, auteur, nous créerons notre premier concert-spectacle cet été dans différents lieux. L’avantage de ce camion est qu’il va partout et que tout s’installe en une vingtaine de minutes. Notre souhait est de jouer partout, en haut des falaises, en bas aussi, en pleine forêt la nuit, dans les villages à l’aube, et pourquoi pas au bord d’une source ? Une nuit sur le mont chauve ? Au clair de lune ? À la puerta del vino ?

Depuis une vingtaine d’années, il existe quelques initiatives itinérantes de la musique classique : Opérabus (par l’ensemble baroque Harmonia Sacra à qui se joignent d’autres musiciens), DivaOpera (troupe anglaise d’opéra avec accompagnement au piano, qui se déplace avec ses décors et costumes en car et représente une version complète d’opéra, sans aucune coupure mais adaptée au petit format, dans des salles plus standards)… Qu’est-ce qui différencie votre projet de ces idées ?

J’ai beaucoup d’admiration pour toutes ces initiatives qui m’ont, je l’avoue, beaucoup inspiré ! Peut-être que la différence, c’est que nous aborderons surtout le répertoire de musique de chambre, quoique nous avions une chanteuse avec nous, je suis peut-être plus influencé par le rapport entre la musique et le théâtre… je ne sais pas, toutes les initiatives sont les bienvenues en la matière en tout cas !

Prochaines dates :

28-30 mai : Festival Musique à la ferme (lire notre interview à Jérémie Honnoré, directeur artistique)
30 juin : Musicales des Côteaux de Gimone, « Silence ! » Lancement d’uNopia à Betcave-Aguin
7 juillet : Lectoure dans le Gers – uNopia
10 et 11 juillet : L’Esprit du piano à Bordeaux – uNopia
17 juillet : Limoge
27 juillet : Festival 1001 notes – journée uNopia
21 et 23 juillet : Nouvelles Saisons à Bordeaux, 4 mains avec Sarah Margaine et concert en trio
28 juillet « Silence ! » dans la Creuse : uNopia
20 août : concert à Thiers avec Johanne Cassar et Jérémie Maillard
25 août : Festival les Carrières Saint Roch – uNopia
Septembre : Lisbonne…

Une série de récitals en 2020 dans un programme Haendel-Rachmaninov-Bach-Prokofiev, dont un récital à la Salle Cortot à Paris à la fin 2020

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