Classique
Radio France en format de chambre

Radio France en format de chambre

28 juillet 2021 | PAR Gilles Charlassier

Après une journée au Domaine d’O, le Festival Radio France de Montpellier revient, le lundi 26 juillet, au cœur de la cité pour une programmation privilégiant le format chambriste, jusque dans la création de l’opéra de Philip Venables, Denis et Katya.

[rating=4]

Tout au long du festival, la salle Pasteur du Corum accueille, à l’heure du déjeuner, une programmation de jeunes solites, Les découvertes, en accès libre avec le Pass Festival. Lundi 26 juillet, le pianiste franco-israélien Gabriel Stern démontre un répertoire étendu – au-delà des limites de la musique russe initialement affichées au menu. Septième numéro des Harmonies poétiques et religieuses de Liszt, Funérailles, écrit en réponse à l’écrasement de la révolution hongroise par les Habsbourg en 1848, est restitué avec une évidente plasticité dans le son, à la fois puissant et contrôlé, qui éclaire la forme organique du morceau. On retrouve ces qualités dans la Sonate n°2 en si bémol mineur op. 36 de Rachmaninov, se gardant de faire verser la virtuosité dans la gratuité exhibitionniste. Ce sens du discours se confirme dans la manière d’enchaîner les trésors de suggestivité condensée des 8 Klavierstücke op. 3 de Kurtag avec la Sonate n°32 en ut mineur op.111 de Beethoven, où, plus que les couleurs de l’instrument, c’est d’abord la maîtrise de l’architecture des variations de l’Arietta qui frappe, témoignant d’une intéressante maturité.

L’après-midi, Selim Mazari et Tanguy de Williencourt affirment une belle complicité dans un florilège à quatre mains et deux pianos – configuration dont la réussite tient à une délicate synchronie des instincts musicaux. La Sonate pour deux pianos en ré majeur K 448 de Mozart respire une évidente et lumineuse fluidité au fil des trois mouvements – Allegro con spirito ; Andante ; Allegro molto. La transcription de Caplet de La mer de Debussy contraste avec une traduction réussie des effluves orchestraux dans le langage de l’ivoire noire et blanche, restituant les atmosphères successives des trois épisodes – De l’aube à midi sur la mer ; Jeux de vagues ; Dialogue du vent et de la mer – sans céder à des excès d’effets pianistiques. Enfin, la Suite n°2 pour deux pianos de Rachmaninov laisse s’épancher une ivresse du clavier qui ne manque pas son impact.

En soirée, à l’Opéra Comédie, c’est au tour du lyrique de se mettre aux dimensions chambristes avec la création française de Denis et Katya de Philip Venables, qui signe là sa deuxième collaboration avec Ted Huffman, metteur en scène en résidence à l’Opéra national de Montpellier. A partir d’un fait divers qui connut un retentissement médiatique à cause de la toile et des réseaux sociaux – deux adolescents d’un village russe, Strugi Krasnye, ont diffusé, via Periscope, les images de leur fugue jusqu’à l’issue fatale – l’ouvrage interroge notre monde d’aujourd’hui au travers d’une mosaïque essayant une – impossible – reconstitution des faits. Constituée de 134 numéros, d’une durée allant de quelques secondes à cinq minutes, alternant les interventions des six personnages racontant l’histoire avec des vignettes Whatsapp qui retraçent le processus d’écriture, l’oeuvre développe un crescendo dramaturgique jusqu’au nœud tragique, avant un épilogue étale, sans jamais céder à la tentation voyeuriste. Pour toute vidéo, il faudra se contenter d’un travelling au départ de la gare du village, tandis que la scénographie minimaliste dessinée par Andrew Lieberman se réduit à une chaise et une rampe lumineuse aux coins de laquelle se répartissent les quatre violoncellistes, auxquels se résument la partie orchestrale.

On saluera l’engagement des pupitres de l’Orchestre national Montpellier Occitanie et des deux solistes, Chloé Briot et Elliot Madore, qui assument, à tour de rôle et dans des équilibres habilement codifiés entre parlé et chanté, les interventions des six locuteurs. Soulignons que si lors de la création à Philadelphie s’est faite en anglais, le texte a été traduit ici en français, et, au fil de la tournée, sera à chaque fois donné en langue vernaculaire, court-circuitant l’habituel filtre de l’opéra face à l’immédiate compréhension du texte dramatique. Avec des moyens calibrés, Denis et Katya s’affirme comme un objet lyrique non identifié,qui ouvre bien des pistes pour l’avenir du genre opéra.

Gilles Charlassier

Festival Radio France Montpellier, Le Corum et Opéra Comédie Montpellier, concerts du 26 juillet 2021

© Marc Ginot

Avignon OFF : Alegro Molto Barabaro, le totalitarisme dansé de Ifjú Szivek Dance Theatre
L’édition réussie des Clamecy Classes 2021 installe l’événement pour longtemps
Gilles Charlassier

Publier un commentaire

Votre adresse email ne sera pas publiée.

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *


Soutenez Toute La Culture