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Pierre Bleuse, directeur artistique du Festival Casals : « J’ai envie que le festival représente toute la richesse de notre monde musical »

Pierre Bleuse, directeur artistique du Festival Casals : « J’ai envie que le festival représente toute la richesse de notre monde musical »

25 mai 2021 | PAR Yaël Hirsch

Créé en 1950 à Prades autour du grand violoncelliste qui s’y était réfugié, le Festival Pablo Casals se réinvente, du 30 juillet au 13 août 2021, avec pour nouveau directeur artistique, le violoniste et chef d’Orchestre Pierre Bleuse.

Avec une merveilleuse énergie, ce dernier nous a mis l’eau à la bouche avec une programmation où l’on trouve aussi bien Elisabeth Leonskaïa, Renaud Capuçon, Isabelle Faust, Bertrand Chamayou, le Quatuor Bela ou le Quatuor Modigliani, mais également un orchestre : celui du Festival  !  Enfin, la ville de notre Premier Ministre, Jean Castex deviendra, juste en amont du festival, le quartier général de la réflexion sur l’économie de la culture…

Est-ce que vous pouvez parler un peu de vous et de votre parcours aux lecteurs de Toute La Culture ?

Je suis issu d’une famille de musiciens. Mon père est compositeur, ma mère chanteuse, mon frère violoncelliste et ma sœur, pianiste et j’ai baigné dans cet environnement. J’ai d’abord eu une première vie, avec une carrière de violoniste jusqu’en 2010, pendant laquelle j’ai fait beaucoup de musique de chambre et de quatuor à cordes. Puis j’ai décidé de me plonger dans la direction d’orchestre qui était ma première passion. J’ai des souvenirs à 4 ans, d’être complètement émerveillé par les Brandebourgeois de Bach que je dansais autant que je les dirigeais. C’était pour moi une expression tout à fait naturelle qui me fascinait absolument. J’ai donc décidé en 2010 de m’y consacrer. J’ai eu la chance de rencontrer un maître : le grand chef finlandais Jorma Panula m’a encouragé et donné la force. Parallèlement, j’avais créé le Festival MusikA à Toulouse, un festival d’échanges économiques et culturels avec la Norvège. Alors que je jouais beaucoup en Norvège, j’y avais observé comment fonctionnait le mécénat et avais bâti ce programme d’échanges de manière à repenser les partenariats culturels en France. Depuis très longtemps je suis passionné par la transmission, qui passe par les échanges et l’enseignement. Ce qui me passionnait c’était à la fois de rencontrer des gens qui n’étaient pas de mon milieu, de mon monde, et de les convaincre de l’utilité de la culture. Cela m’a toujours intéressé et je l’ai transformé en une Académie européenne autour des métiers de l’orchestre à Toulouse, qui se rapprochait de ma passion, et cela a été une très bonne expérience.

Et votre carrière de chef d’orchestre ?

C’est une vie qui m’a happé. Je suis revenu habiter à Paris et j’ai commencé à avoir une activité très forte. J’ai la chance d’être directeur musical de plusieurs orchestres : à Odense au Danemark, du Lemanic Modern Ensemble, un orchestre suisse avec qui j’explore une autre passion, la création. C’est important de travailler avec les compositeurs et de rester connecté à la création. Je suis fou de cette période du début du XXe siècle à Paris pendant laquelle les artistes étaient réunis, les peintres, les penseurs, les écrivains, les musiciens. C’est assez récemment que nous avons commencé à vivre dans un monde musée où nous jouons la musique passée et nous nous éloignons – en tout cas dans la musique dite « savante » – de la musique de notre temps…

À Prades, vous allez donc concilier toutes vos passions : direction, échanges, création et transmission ! La création du Festival est une renaissance après la Seconde Guerre mondiale et vous arrivez en tête d’un festival mythique après une crise sanitaire mondiale… Est-ce que cela ne pèse pas lourd sur vos épaules de « recréer » le Festival Casals pour renaître et reconstruire ?

Non, au contraire, c’est un challenge dont je suis très fier, c’est une grande responsabilité. Quand le projet a été choisi et que j’ai accepté cette position, il y avait plusieurs raisons. Je viens de la musique de chambre et bien sûr Casals représente énormément pour moi. De plus, j’ai un grand-père catalan, natif de la ville voisine de Ria et ma mère est de Perpignan. J’ai passé énormément de temps dans la région. Ainsi, c’était quelque chose de revenir à mes racines, dans ce territoire que je trouve passionnant et si riche ! J’aime énormément bâtir et à Prades, avec ce festival Casals où, en 1950, le monde entier, les plus grands musiciens affluent vers Casals, nous avons un bijou. Grâce aux enregistrements live de l’époque, le monde entier a pu connaître le festival de Prades. Le terreau est donc fertile pour faire des merveilles, et j’avais très envie de m’inspirer de tous les projets sur lesquels j’avais travaillé pour ce Festival Casals. Je m’inspire toujours de la vision humaniste qu’avait Casals du monde. Je garde toujours son regard pas loin de moi. Je m’inspire de lui, mais j’essaye de ne pas être écrasé par cette immense personnalité. Je n’essaie pas de reproduire quelque chose du passé, mais je me demande plutôt ce que Casals aurait fait aujourd’hui. Le festival doit répondre aux besoins d’une société vivante.

La programmation est merveilleuse et resserrée. Il y a à la fois d’immenses solistes, les frères Capuçon, Véronique Gens, Bertrand Chamayou, le quatuor Modigliani et aussi des découvertes, Smoking Joséphine, le trio Da Vinci… Quel est l’équilibre entre les grands noms et les découvertes ?

Bien sûr pour moi, effectivement, c’est important de trouver un équilibre. La programmation doit faire venir à Prades les plus grands artistes de la scène internationale comme la violoncelliste Sol Gabetta qui ouvre le festival, mais également certains qui n’étaient jamais encore venus au festival, comme Renaud Capuçon, qui joue sur le violon d’Isaac Stern alors que ce dernier a enregistré des disques au festival avec Casals, notamment le quintette de Schubert… Il y a une histoire qui se prolonge et c’était assez beau de le faire venir ici. Parmi ces grands artistes, il y a également des musiciens de la région comme Les Sacqueboutiers qui sont des stars de la musique baroque… Ils ont beaucoup travaillé avec Jordi Savall. C’était important d’ouvrir vers le monde baroque. J’ai envie que le festival puisse être très large et représenter toute la richesse de notre monde musical dit « classique »…Les musiciens du jeune trio Da Vinci viennent de Barcelone. Je les ai découverts en les écoutant tout simplement et j’ai été émerveillé par leur talent. C’est vraiment le rôle du festival de les mettre en avant quand on voit des talents émergents si forts. Le club du festival a aussi un rôle important à jouer : ce sera l’occasion d’avoir une deuxième programmation plus ouverte avec du jazz, de la musique électronique pour accueillir un nouveau public, et que les festivaliers et les artistes puissent se rassembler.

Le Festival Casals va avoir son orchestre cet été pouvez-vous nous en parler ?

La création de l’orchestre demeure fidèle à Pablo Casals, qui était un immense violoncelliste, mais aussi un chef d’orchestre. C’était surtout un homme qui fédérait, donc partout où il est passé, il a créé des orchestres. C’est ce que je voulais recréer à Prades. L’orchestre est un moment de rencontre et de partage exceptionnel et qui ouvre sur d’autres horizons au niveau du répertoire. L’orchestre de chambre du festival est pensé pour être au service des jeunes. Il participe à leur insertion professionnelle et repose sur des partenariats avec des grandes écoles supérieures. C’est également un projet européen qui associe trois écoles en Suisse, l’école supérieure de Paris, le CNSM, et une école à Barcelone aussi. Nous avons sélectionné 35 musiciens qui ne seront pas considérés comme des étudiants. J’ai cherché une configuration qui pouvait casser la distribution des rôles un peu ancienne du maître et des élèves. Tous travailleront en tant qu’artistes confirmés notamment avec les deux formations en résidence : le quatuor Dutilleux et le Quintet Klarthe qui seront un peu les coachs et les aînés des jeunes artistes, et qui vont jouer ensemble au sein même de l’orchestre. Cet orchestre est un passage de relais. Les jeunes auront une programmation propre et des concerts avec d’immenses solistes.

Pouvez-vous me parler un peu des Rencontres de la Culture, cette semaine de réflexion sur la reprise de la culture après le Covid-19 ?

Alors que notre Premier ministre, Jean Castex est de Prades et faisait partie de la commission du Festival, je l’ai rencontré à Matignon pour le convaincre d’être présent à l’ouverture avec notre ministre de la Culture, notamment pour présenter ces rencontres de la culture. Symboliquement, Prades doit représenter le renouveau de la culture. L’idée c’est de mélanger les entreprises locales et les entreprises nationales, et de nous réunir avec elles et les politiques pour tourner le dos à cette notion de « culture essentielle non essentielle » et mesurer en partenariat avec La Tribune, combien la culture est un moteur pour l’économie. L’idée est d’intégrer ce projet chaque année au Festival, qui deviendra également un cas pratique de rencontre des arts et de rayonnement culture. Il est essentiel de nous interroger sur le rôle d’un grand festival et son positionnement sur un territoire pour construire quelque chose qui soit pérenne et puisse rayonner dans la saison. À Prades, nous allons monter le projet Démos (Dispositif d’éducation musicale et orchestrale à vocation sociale) à l’horizon de 2022 pour faire travailler des jeunes dans les milieux ruraux. Nous sommes également en train d’organiser pour les 35 jeunes de l’Orchestre du Festival une tournée dans le département pour poursuivre leur projet d’insertion…

Visuel (c) Pierre Bleuse par Marine Pierrot Dietry

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Yaël Hirsch
Co-responsable de la rédaction, Yaël est journaliste (carte de presse n° 116976), docteure en sciences-politiques, chargée de cours à Sciences-Po Paris dont elle est diplômée et titulaire d’un DEA en littérature comparée à la Sorbonne. Elle écrit dans toutes les rubriques, avec un fort accent sur les livres et les expositions. Contact : [email protected]

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