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Originalité pianistique de Giuseppe Guarrera aux Estivales de Musique en Médoc

Originalité pianistique de Giuseppe Guarrera aux Estivales de Musique en Médoc

08 juillet 2019 | PAR Victoria Okada

Les Estivales de Musique en Médoc, est un festival qui allie deux passions : le vin et la musique. Mais ce qui diffère des autres festivals qui ont le principe — dégustation de vin après le concert —, les Estivales font appel aux jeunes talents primés dans des concours internationaux. L’année dernière, nous avons écouté de la musique de chambre avec trois violoncellistes et Alexandre Kantorow (qui n’avait encore passé aucun concours mais tout le monde sait depuis 10 jours qu’il a reçu la consecration suprême au Concours Tchaïkovsky). Cette année, aux mêmes lieux, nous avons assisté au récital de Giuseppe Guarrera et au concert de Léo Marillier et ensemble A-Letheia. Et voici le premier compte-rendu de ces deux soirées.

Giuseppe Guarrera © Stephane Delavoye

Dans le chai circulaire du Château Lafite-Rothschild à Pauillac, dans la région bordelaise, le pianiste sicilien Giuseppe Guarrera a donné, le 5 juillet, un récital virtuose par son programme et hautement original par son interprétation. Si le lieu est tout aussi original pour sa forme pour son volume, il n’est pas propice ni pour le piano, ni pour le pianiste. Son taux d’humidité est tel que les tissus qui couvrent l’estrade sont moites, et le piano a eu besoin d’un double réglage minutieux avant le concert (Et nous félicitons l’accordeur Téo Nesprias pour ce travail).

Son programme commence par six Sonates de Scarlatti. Guarrera les enchaîne sans interruption, comme s’il s’agissait des mouvements d’une suite ou différentes parties d’une seule œuvre. Son approche, purement pianistique, est empruntée d’un romantisme engagé. Les nuances, notamment des pianissimi, les phrasés, les dynamiques et les agogiques, il les joue sous le prisme d’un « moi » théâtralisé du XIXe siècle, ce qui n’est finalement pas si loin de la théâtralisation baroque. Des ornements du clavier (ici obligés) du XVIIIe siècle, qui obéissent aux codes stylistiques précis, se transforment en une succession de notes éclaires qui ne sont plus des ornements, mais celles écrites en petit dans la partition, à l’instar des compositions de Liszt. Et qu’elles sont belles ! Il joue aux touches nostalgique et mélancolique pour la Sonate en ré mineur K. 9 et pour quelques autres pièces selon moments ; son K. 466 sonne comme un arioso-lamento.

Ensuite, la Chaconne de Bach/Busoni. Dès les premiers accords, il fait sonner prodigieusement l’instrument et on se rend soudain compte que finalement, il a adapté les forti de Scarlatti au style ancien. Dans la première partie de l’œuvre, il fait mouvoir le tempo à de nombreuses reprises, parfois agrémenté de rubato affirmé, mais il les aborde avec beaucoup de goût que cela n’est aucunement gênant. Après la partie médiane relativement fixe au niveau du tempo où on sent une sorte de fermentation souterraine, il fait littéralement exploser le magma à la fin, encore prodigieusement qu’il n’a commencé cette pièce. Un grand feu d’artifice avant de refermer la dernière page dans un calme qui ressemble à un recueillement. Voilà une Chaconne haute en couleur, encore une fois purement pianistique et romantique, qui bouleverse la conception de cette danse solennelle.

La deuxième partie après l’entracte est entièrement consacrée à Liszt. D’abord les Trois Sonnets de Pétrarque. Le pianiste les conçoit comme un grand cycle composé de différents épisodes et leur confère une allure d’un poème symphonique en les enchaînant l’un après l’autre. Pour les Grandes Etudes de Paganini qu’il joue dans l’intégralité, ce qui est très rare en récital, toujours sans pause entre les deux pièces, il sert des spécificités techniques de chaque morceau (trémolos, trilles alternés des deux mains, arpèges, octaves, grand saut d’intervalle, notes courtes et rapides…) pour en faire de véritables éléments-phare de la théâtralisation (décidément !). Par exemple, lorsque les lueurs scintillent dans les aigus, il exécute ces scintillements avec des pianissimo infini en créant des impressions que les notes ainsi jouées sont plus rapides que ce qu’elles ne sont réellement ; lorsque les graves résonnent tels des pas de géants, il profite de la caisse de résonance de l’instrument afin de rendre cet effet plus évident. Tout est visuel chez lui, le son va avec l’image, une image que chacun songera à leur guise. De ce son, qui a plusieurs « souches », Guarrerra crée des textures très variées qu’utilise selon la nature et la spécificité de la partition. Son interprétation si personnelle fait de lui un musicien unique et original, qui n’est certainement pas au goût de tous. Mais elle transmet ses réflexions qui sont loin d’être dénuées d’intérêt.

visuel © Kaupo Kikkas

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