Classique

Musique en solo, du démiurge à l’affiche

Musique en solo, du démiurge à l’affiche

15 février 2018 | PAR Gilles Charlassier

Si le seul en scène semble littéralement exploser en ce moment au théâtre et dans la danse (lire notre article dans le cadre du dossier Solo), il appartient aux formats consacrés du classique, depuis au moins l’âge romantique. Mais à l’ère des sirènes du marketing, sa nature et ses enjeux ont évolué. Quatre témoignages d’artistes classiques et jazz nous permettent de mieux comprendre ce qu’il y a de grisant et aussi d’exigeant à être seul avec son instrument sur la scène ou dans un studio. 

La plupart des musiciens confirmeront ce que la pianiste française d’origine roumaine Dana Ciocarlie  (Lire notre article sur sa récente intégrale Schumann – enregistrée en concert ! – et  éditée par La Dolce volta) nous a confié : dans la tête des programmateurs, des artistes, comme du public, le récital et le concert sont perçus comme plus prestigieux que la musique de chambre. Et les cachets s’en ressentent, au-delà de la nécessité de partager quand on est plusieurs. En sorte que la considération économique ne prime probablement pas dans le succès du solo en musique, même si un violoncelle ou un violon permet par exemple de jouer dans des lieux insolites, et rencontrer plus facilement de nouveaux auditoires.

Dans son spectacle Le jour où j’ai rencontré Franz LisztPascal Amoyel met en scène seul au piano la vie de l’auteur de la Méphisto Valse et autres pages de haute bravoure (Lire notre chronique du spectacle). Dans le cours de cette biographie très personnelle et très vivante : l’invention de la forme récital par Liszt.  Ainsi que nous l’explique le pianiste français, le compositeur hongrois « est le premier à interpréter la musique des autres, et pas seulement la sienne. Mozart et Beethoven jouaient leurs partitions et improvisaient. Liszt arrive à un moment de grandes mutations pour le piano. Il fait évoluer l’instrument, et, avec Chopin, lui donne une puissance technique inconnue jusqu’alors, et la possibilité de le faire sonner devant des salles de deux ou trois milles personnes ». Pour le pianiste c’est à ce moment-là qu’émerge alors le phénomène d’idolâtrie devant la virtuosité démiurgique, initié quelques décennies plus tôt par Paganini. En un sens, le Romantisme signe l’acte de naissance du seul en scène en musique, avec ce que cela implique en termes de rapport passionné avec le public, presque personnel et intime, au-delà de l’attraction quasi circassienne de foire des castrats ou des enfants prodiges au dix-huitième siècle. Car au dix-neuvième, presque trois cents ans après les premiers théâtres lyriques publics payants, la musique ne touche plus seulement les cours aristocratiques, mais également une élite bourgeoise bien plus large.

L’intimité justement, et le rapport authentique à l’instrument impliqué par le solo, c’est ce qu’Elena Andreyev, qui a pu aussi bien enregistrer des œuvres de Pesson, Lachenman, Aperghis et Pattar que les Suites de Bach (on attend bientôt sur le label Son An Ero – Le Petit Festival le deuxième volume de son intégrale), se produit dans des formations à géométrie variable (au sein des Arts Florissants ou dans le trio AnPaPié). Mais « comme ce sont des groupes humains très différents, le fil conducteur, c’est le solo, c’est le travail que je fais seule », explique-t-elle. « C’est comme avoir un endroit où je reviens régulièrement pour voir où j’en suis ». Ce retour aux sources est aussi une épreuve de vérité qui se vit particulièrement dans les commandes de création, « avec des œuvres qui n’ont pas encore été habitées par d’autres. C’est une solitude à la fois difficile et exaltante, même si on a un rapport direct avec le compositeur ».

Jetant un pont avec le classique (l’an dernier il a enregistré du Kurt Weill avec Kate Lindsay et également l’album Memory avec, entres autres, le saxophoniste et percussionniste cubain Yosvany Terry), le jazzman et compositeur  Baptiste Trotignon se rappelle: « J’ai commencé le piano enfant et j’ai passé des milliers d’heures sur mon piano tout seul ». Et lui qui a intitulé son premier album solo en 2003… Solo (Naïve) atteste que  » ça a la réputation d’être plus difficile, parce qu’on n’est pas soutenu par les copains, il y a plus de responsabilité » Mais il ajoute  : « Il y a aussi plus d’énergie venue du public, on donne plus mais on reçoit plus ». Et il aime également « le côté méditatif du solo : on peut gérer la matière musicale comme on a envie, au moment où ça se passe ». Côté classique, Pascal Amoyel corrobore ce point de vue. « Dans le concerto, aujourd’hui, il n’y a souvent pas assez de temps de répétition : deux sessions et le concert a lieu. Le temps de s’accorder avec le chef, avec l’orchestre, avec l’instrument et l’acoustique de la salle, et il faut déjà jouer ailleurs sur un  autre piano avec d’autres musiciens. Du coup, on limite les risques : « il faut que cela fonctionne, un vrai travers de notre société d’aujourd’hui ». Au contraire, la solitude du récital grandit la responsabilité du musicien « seul et tout nu, porté par soi-même et par la musique ». « Etre seul sur scène, je ne le vois pas comme quelque chose d’égotique. Cette solitude est très importante car elle abolit les frontières entre public et musique. C’est une sorte de monde intérieur que je vais devoir transmettre sur le moment. Il n’y a plus de barrières, plus de scories. Paradoxalement,  cette expérience de la solitude est ce qu’il y a de plus « impersonnel » comme le disait Listz quand il parlait de sa quête ».

C’est peut-être cette primeur de la musique qui s’altère à l’ère du marketing, transformant parfois le démiurge en produit de consommation. Les campagnes d’affichage dans le métro les paillettes de Simon Graichy, ou Gautier Capuçon en ermitage avec son violoncelle à la montagne, parmi d’autres exemples, témoignent d’un souci croissant des grandes firmes discographiques de créer l’événement, de préférence avec retour rapide sur investissement, plutôt que d’accompagner au long cours un artiste, qui se retrouve souvent bien seul si sa singularité est moins vendeuse. Il serait certes illusoire de mettre les légendes de la musique du vingtième siècle, Richter, Brendel ou Milstein, sur un piédestal en dehors des appétits commerciaux, et un Horowitz ou un Gulda déployaient déjà un sens consommé du show.  Mais notre époque, trop impatiente de boire l’ivresse des royalties, laisse de plus en plus les talents de la communication le soin de fabriquer des génies un peu formatés, et périssables. Le public, manipulable, n’en a cure. Il lui faut juste de quoi adorer et enchaîner les selfies avec un prodige ou une star – l’hystérie du monde de l’opéra en sait quelque chose : trois siècles après les castrats, on y revient toujours. Le circuit laisse encore de la place aux artistes authentiques soucieux poursuivre leur quête au sens où l’entendait Liszt, mais pour combien de temps? A force de vouloir courir après de nouveaux publics, on finira par abandonner le message musical à un poste relais, celui de l’intransigeance économique.

Prenez date ! =>

Elena Andreyev donne des concerts les 27 et 28 avril à La Courroie avec le Trio AnPaPié. Pascal Amoyel sera le 26 mai seul au piano au Kremlin-Bicêtre et le 11 juin, aux côté de Francis Huster à l’Hôtel des Invalides pour un spectacle sur Napoléon. Tous les concerts de Dana Ciocarlie ici. La création d’Oeuvre Nouvelle de Baptiste Trotignon aura lieu le 15 mars à la Maison de la Radio dans le cadre du Grand prix lycéen des compositeurs.  Tous les concerts ici. 

visuel : collage à partir de portraits officiels (c) Bernard Martinez, (c)Musique! Ludivine B (c)abbaye aux dames (c)

Par Gilles Charlassier et Yaël Hirsch

[Critique] du film « Gaspard va au mariage » Comédie dramatique d’auteur et d’ambiance, à l’univers magnifiquement décalé
Joachim Horsley, pianiste atypique, en concert aux Folies Bergère
Gilles Charlassier

Publier un commentaire

Votre adresse email ne sera pas publiée.

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *