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Martha Argerich et l’Orchestre Néojiba à la Philharmonie : a festa do Brasil !

Martha Argerich et l’Orchestre Néojiba à la Philharmonie : a festa do Brasil !

20 septembre 2018 | PAR Denis Peyrat

Une partie du public était venue ce 17 septembre entendre la grande Martha Argerich jouer Schumann. La célèbre pianiste argentine était comme à l’accoutumée superbe. Mais pour beaucoup la découverte a été l’orchestre Néojiba dans une deuxième partie consacrée aux musiques sud-américaines. Avec leur enthousiasme communicatif, les jeunes musiciens brésiliens ont mis le feu à la Philharmonie !

Fondé en 2007 l’orchestre Néojiba (Orchestre des jeunes de Bahia) est inspiré du mouvement El Sistema du Venezuela. Il réunit une centaine de jeunes musiciens de 13 à 27 ans issus des milieux défavorisés de l’état de Bahia, sous la direction inspirante du pianiste et pédagogue Ricardo Castro. Sa particularité est que sa formation est assurée par la première génération des musiciens de l’orchestre, ceux-là même qui avaient déjà enflammé la Philharmonie en 2016. Force est de constater que le résultat est plus que probant, avec des musiciens d’une belle virtuosité dans un programme qui fait la part belle aux musiques américaines.
La première partie était consacrée à la musique allemande qui est, comme l’a expliqué au micro Riccardo Castro en préambule au concert, essentielle à la formation de ces musiciens. L’Ouverture des Maîtres chanteurs de Nuremberg de Wagner, dans un effectif imposant, sonne un peu massivement. Toutefois le passage central permet d’admirer une petite harmonie faisant preuve d’agilité et de légèreté, avec de remarquables clarinette et flûtes solistes. L’œuvre donne surtout l’occasion à l’orchestre d’appréhender l’acoustique de la salle, pas toujours favorable aux très grands effectifs.
Dans le concerto de Schumann on retrouve avec plaisir la grande Martha Argerich, qui fait partie des grands solistes associés à l’orchestre dans ses tournées depuis plusieurs années. Dès les premiers accords, son toucher fait merveille, ainsi que son sens du rubato. La pianiste déploie toute sa fougue dans les grands emportements de l’Allegro affetuoso, mais trouve aussi sa plénitude dans la douceur gracieuse de l’Intermezzo central, interprété avec une grande simplicité. Pour elle, Riccardo Castro y déploie un tapis sonore de cordes soyeuses dans lequel elle se fond, et l’on perçoit tout le respect que les jeunes musiciens ont pour cette immense artiste. Le finale Allegro vivace est interprété avec une grande vivacité tout en restant léger, et Martha Argerich y fait étalage de sa magnifique maîtrise de la main gauche, qui semble chanter intensément. La coda finale menée accelerando conclut magnifiquement l’œuvre et déclenche un triomphe pour la soliste.
Pour le bis, Ricardo Castro retourne à ses talents de pianiste (il forma avec sa compatriote Maria Joao Pires un duo très apprécié dans les années 2000). La pianiste et le chef nous offrent alors à quatre mains un superbe « Jardin féerique » issu de Ma mère L’Oye de Ravel, au crescendo final très maîtrise.
La deuxième partie du concert donnait à entendre toute la variété des musiques sud-américaines et caribéennes, ou inspirées par leurs rythmes à des compositeurs nord-américains. L’Ouverture cubaine de Gerschwin, interprétée avec un swing et un chaloupé très naturels. Mêlant rythmes de jazz et mambo cubain, elle met en valeur le superbe pupitre de sept percussionnistes, très à l’aise aux bongos et maracas. On découvre ensuite avec l’Abertura festiva l’œuvre de Camargo Guarnieri, compositeur brésilien décédé en 1993. Celle-ci, composée en seulement 20 jours par un musicien que son père avait prénommé « Mozart », met en valeur toute la virtuosité de la petite harmonie.
Le Sensemaya de Silvestre Revueltas, inspiré du poème cubain « Chant pour tuer une couleuvre » est une musique brute et magnétique, d’allure quasi tribale. Les rythmes martelés ne sont pas sans évoquer le Sacre du Printemps. C’est une musique puissante et inquiétante, qui plonge le public dans l’ambiance de la jungle amazonienne.
Dans l’ouverture de West Side Story on retrouve tous les thèmes qui sont au carrefour des influences portoricaines et américaines de l’œuvre, à commencer par le célèbre « Mambo » déclamé par tout l’orchestre. C’est aussi l’occasion d’une belle démonstration d’un pupitre de cuivres étincelant.
Le dernier morceau Danzon n°2 de Arturo Marquez, qui est aussi un cheval de bataille de l’Orchestre de jeunes Simon Bolivar du Venezuela, est interprété sans chef d’orchestre. Ricardo Castro sort alors en coulisse après avoir confessé qu’il avait été très impressionné par la prestation à la Philharmonie de l’ensemble de David Grimal « Les Dissonances » interprétant Stravinsky sans chef. Rarement le plaisir de jouer ensemble aura été montré aussi brillamment par un orchestre ondulant et faisant tourner ses instruments. On est alors frappé par l’écoute impressionnante entre les musiciens, qui leur permet de mener la partie finale dans un accelerando et un crescendo parfaitement uniformes.
Avant les bis, le chef revient prendre la parole : « vous voyez ils jouent mieux sans moi ! » Il va alors prendre sa place avec un tambourin au milieu des percussions pour deux morceaux emblématiques de la musique brésilienne. L’orchestre attaque Aquarela do Brasil de Ary Barroso, rendu célèbre par le film Brazil de Terry Gilliam, et l’orchestre, faisant une démonstration d’enthousiasme et de virtuosité recueille une standing ovation méritée. Puis l’interprétation de Tico tico no Fuba de Zaquinha de Abrieu tourne à la fête brésilienne quand un couple de musiciens vient entamer des pas de samba à l’avant-scène. Ils sont bientôt suivis par un déchaînement des musiciens, drapeau brésilien à l’appui, qui finissent par sortir de scène en continuant à jouer comme une battucada.
Après un tel succès, nul doute qu’à leur prochaine visite en France, les musiciens de l’orchestre Neojiba n’auront plus besoin d’une artiste comme Martha Argerich pour remplir la salle !
Nota : ce concert est disponible intégralement en rediffusion sur le site Philharmonie Live
https://live.philharmoniedeparis.fr/concert/1087753/martha-argerich-et-l-orchestre-neojiba-diriges-par-ricardo.html

Crédits photos :
Portrait Argerich : Adriano Heitman
Ricardo Castro : DR – Philharmonie de Paris

Par Denis Peyrat

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