Classique

Louise et Ludwig sur un îlot.

Louise et Ludwig sur un îlot.

19 février 2018 | PAR Bérénice Clerc

La Seine Musicale a des envies d’égalité, elle réunissait le 17 février Beethoven et Farrenc, un homme, une femme ont forgé la trame d’un magnifique concert. Laurence Equilbey, Insula Orchestra, Alexandra Conuva au violon, Nathalie Clein au violoncelle et David Kadouch au piano réinventèrent le triple Concerto pour violon, violoncelle, piano et Orchestre de Beethoven et firent renaître la Symphonie numéro 3 de Farrenc pour le plaisir, des oreilles et des corps vierges des spectateurs de 2018.

Entendre les compositions symphoniques d’une femme du 19e est rare en 2018, rare comme les femmes à salaire égal de celui des hommes, les femmes aux pupitres des orchestres, les femmes chefs d’orchestres, les femmes metteurs en scène et épargnons-nous la litanie, les femmes évaluées et valorisées à hauteur de leurs talents et compétences dans tous les domaines.

Toute la Culture a décidé d’en parler avec Laurence Equilbey, femme parmi les hommes qui défend l’égalité des droits et des devoirs pour les femmes. Elle répond à nos questions  ( Voir notre interview)

La Scène Musicale se gorge d’ombres et de lumières à la nuit tombée, reflets et étoiles valsent dans les yeux des spectateurs comme une promesse de beauté avant d’ouïr.

Une foule dense inonde l’espace extérieur, hommes en habit noir, femmes sur talons hauts et fourrures aux couleurs improbables attendent la fouille sécuritaire, désagréable et rassurante en ces temps ou le contrôle donnerait l’illusion de la maîtrise des mondes. Une Scène Musicale, deux concerts, les mondes se croisent, des dentifrices aux saveurs d’orient sont distribués aux spectateurs, chacun va son chemin, un étage plus loin le romantisme du 19e va résonner.

Insula orchestra en habit noir lumineux prend place, un la sonne, les solistes arrivent, violon, violoncelle, piano, la chef d’orchestre grimpe sur son promontoire, une place pour chaque chose, chaque chose à sa place, le triple Concerto pour violon, violoncelle, piano et Orchestre de Beethoven peut entamer sa résurrection.

Les couleurs apparaissent dès le premier mouvement, douceur, délicatesse, les textures par vagues cheminent vers les spectateurs pour former un unisson démultiplié par l’apparition des instruments.

Chaque soliste apporte sa pâte, Nathalie Clein au violoncelle semble surjouer les émotions, les grimaces pourraient presque perturber la beauté de la musique, ses subtilités, ses states. Le piano accompagne, tuile, croise le violon, le violoncelle, l’orchestre revient, une course amoureuse entre tous les instruments prend forme. A chaque certitude, un autre chemin commence, à chaque suspension les sons voyagent ailleurs, les extases se multiplient sans les voir venir.

La direction de Laurence Equilbey est différente des ses habitudes, s’il en est. Son corps s’engage différemment dans cette musique, la direction est très ancrée, solide, confiante, incarnée et puissante sans jamais sortir d’un tout. Elle semble arracher des plumes de la terre pour s’y suspendre avec le son et créer avec les musiciens des cocons musicaux où les spectateurs peuvent poser leur peine le temps d’un repos inattendu.

Cette composition finement structurée, au trio soliste inhabituel, offre des dialogues animés, d’orageux arpèges, des unissons délicats, une pâte sonore sensuelle, des envolées romantiques et des bouleversements partagés par une salle qui annonçât l’entracte par de vifs bravos.

Tintements de verres sur fond de commentaires, les spectateurs joyeux avant la découverte rejoignent leur sièges.

Laurence Equilbey arrive telle une rock star avec un micro, mais elle ne chanta pas de vieux rock’n’roll, elle annonça la rareté de ce moment. Aussi fou que cela puisse paraître, jouer la Symphonie d’une compositrice du 19e est chose rarissime. Laurence Equilbey raconte rapidement son histoire, née Dumont dans une famille d’artiste, elle se tourne vers le piano, la classe de composition alors interdite au femme ne l’empêche pas de suivre sa voie, elle étudie en privée avec Anton Reicha. En 1821 elle épouse Aristide Farrenc, musicien flûtiste qui l’encourage à composer et la pousse à faire entendre ses œuvres. Pas de #balancetonmarivalorisant à l’époque mais son talent est reconnu par ses contemporains, Schumann et Berlioz par exemple. Aujourd’hui peu de monde a entendu son œuvre, elle est rarement jouée, sans parler de toutes ses femmes qui ont soumis leur génie et leur envie de travailler aux désirs des hommes à la violence bien pensante et moralisatrice du patriarcat qui trouve que la place d’une femme est dans un lit, avec les enfants, à la cuisine ou encore au ménage ! A coté de combien de merveilles sommes-nous passés ? Une seule suffirait à justifier une révolution. Elle est en marche, combat après combat, résilience après résilience, l’égalité se fait entendre, le plafond de verre ne remonte pas vite, les femmes artistes disparaissent souvent après leurs études mais l’impossible arrive alors écoutons Louise !

Les premières notes résonnent, vigoureuses, la musique coule, structurée. Le romantisme se dessine précis, les instruments arborent des couleurs chatoyantes. Les vents s’élèvent au dessus des beautés musicales en fusion, les percussions tonitruantes habitent l’espace et donnent une densité profonde à cette symphonie.

Inconnue, elle semble avoir toujours existé, les spectateurs se laissent emporter dans un univers inédit puissant, expressif dans le sillage germanique d’Haydn ou Beethoven.

On a envie d’en entendre encore, quelle émotion d’imaginer cette femme devant cette partition à une époque où les femmes avait encore moins de crédit, aux yeux du monde phallocrate, qu’un paiement sans contact, une travailleuse pauvre ou une victime de violence en 2018.

Très belle découverte offerte par Insula Orchestra, qui gagne à chaque nouveau concert en finesse, subtilité et profondeur. Laurence Equilbey, vive, émoustillée, incisive, galvanisée dans sa direction par l’excitation de livrer l’inconvenable construit des reliefs de profundis pour faire jaillir l’éclat des flammes prétendument éteintes.

Le spectateurs heureux applaudirent et sortirent les émotions en joie de cette découverte qui donne envie d’entendre et réentendre Louise Farrenc, ses œuvres et celles des compositrices inconnues, oubliées dont il faut lever le voile.

Au risque d’en choquer plus d’un et trembler plus d’une, Laurence Equilbey est une femme, elle dirige des orchestres, sculpte la musique avec son Insula Orchestra depuis quelques années, fait face à des musiciens de tous genres et n’a rien à envier à ses collègues masculins. Elle a accepté de répondre aux questions de Toute La Culture sur Louise Farrenc et les femmes dans l’art.

Visuel : Florian Sempey, Insula orchestra ©Julien Benhamou

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Bérénice Clerc
Comédienne, cantatrice et auteure des « Recettes Beauté » (YB ÉDITIONS), spécialisée en art contemporain, chanson française et musique classique.

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