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[Live report] Présences 2014: les soubresauts des cœurs désolés par la guerre, sous la baguette de Peter Hirsch

[Live report] Présences 2014: les soubresauts des cœurs désolés par la guerre, sous la baguette de Peter Hirsch

16 février 2014 | PAR La Rédaction

Hier soir, salle Pleyel, l’orchestre philharmonique de Radio France donnait le deuxième concert du festival de création Présences 2014 avec les œuvres des compositeurs Wolfgang Rihm, Philippe Manoury, et Bernd Alois Zimmermann. Sous l’égide du thème Paris-Berlin, les musiciens nous ont fait voyager dans le temps et l’espace, vers un siècle de guerre et de tumultes, sous la baguette fougueuse de Peter Hirsch. La soirée fut pleine de contrastes, et l’obscurité des violences guerrières toujours tendues vers l’espoir d’une rédemption à venir.

Inaugurée par Nähe Fern 2 et 3, du compositeur allemand Wolfgang Rihm, le concert a été placé d’emblée sous la figure tutélaire du contraste : pouvant être traduit par “proximité lointaine”,  l’oeuvre oscille sans cesse entre la clarté des longues lignes mélodiques et l’emportement soudain vers une harmonie chahutée. Véritable hommage à Brahms, Nähe Fern est composé de cinq mouvements dont quatre portent le nom précis de l’oeuvre : Nähe Fern 1, Nähe Fern 2, etc. L’autre mouvement est une méditation sur un lied de Brahms. Le titre de la symphonie est donc motivé par l’inspiration du modèle dans la création et la distance inéluctable à laquelle Rihm aboutit dans l’oeuvre finale. Le titre est aussi une référence à un poème de Goethe où la lumière crépusculaire trouble les repères, de sorte que le lointain paraît proche et inversement. Dans Nähe Fern 2 et 3, ce que Paul Valéry appelait le “charme”, c’est-à-dire la ligne mélodique dans toute sa pureté, est sans cesse guetté par la dissonance. Les vastes lignes sont perturbées par des coups d’archets venant rompre la linéarité de la pièce. A certains moments, le premier violon émerge lentement de l’ensemble des cordes, et dans ce détachement se joue une fuite enivrante. Le contraste est aussi présent dans l’alternance entre les sections allantes et énergiques et celles plus lyriques et langoureuses.

A ce chef-d’oeuvre succède les Zones de turbulence de Philippe Manoury, interprété par un duo de pianistes sur un GrauSchumarer et l’orchestre. Le premier mouvement s’inspire du caractère absurde des codes morses qui provoquent des messages pleins de turbulences. Le second, d’une étonnante brièveté, est selon Philippe Manoury “un défi lancé à la 10e Bagatelle opus 119 de Beethoven”. C’est avec virtuosité que l’Orchestre Philharmonique de Radio France accomplit ce mouvement de halte, comme un hoquet de cordes.  Le quatrième mouvement, monodie entre les deux pianos d’un caractère plus rapide que les mouvements précédents, fait émerger des figures bigarrées sur fond de résonances. Le dernier mouvement emporte l’oeuvre dans un tourbillon de violence : le désordre triomphe, et les pianistes, l’un face à l’autre, semblent se menacer par-delà l’énorme instrument qui les sépare, comme deux camps ennemis attirés vers une violence toujours plus intime. Les notes suraigues du piano, à la clausule de l’oeuvre, catalysent le dernier accord, d’une redoutable homorythmie.

L’entracte vient interrompre cette turbulence musicale pour apaiser les esprits des auditeurs, face à ces performances remarquables. Le concert se termine par la Symphonie vocale de Bernd Alois Zimmermann : Die Soldaten. A l’origine, l’oeuvre est un opéra sur lequel le compositeur a travaillé près de dix ans. Il souhaitait réaliser “l’oeuvre totale”, héritage wagnérien qui faisait de cet opus magnus une œuvre fascinante. Le livret est écrit par Zimmermann lui-même d’après la pièce de Jacok Michael Lenz. La création devait avoir lieu en 1660 mais déclarée impossible, elle fut annulée. Cette déconvenue, véritable scandale pour le compositeur, l’amena à réécrire son œuvre et à l’adapter sous la forme d’une symphonie vocale pouvant faire l’objet d’un concert. Six chanteurs donnent vie à la pièce : la soprano Laura Aikin, légendaire Lulu de Berg, interprète avec justesse et émotion le rôle de Marie, la jeune fille convoitée à la fois par le soldat français Desportes et le drapier Stolzius. Tiraillée entre le désir de son père de la voir épouser un baron et l’amour qu’elle porte à son ancien amant, la musique se fait un instant mimétique de l’orage. La foudre tombe sur la jeune innocente tandis qu’elle clame “J’ai le cœur si lourd”. La symphonie est un véritable compendium de styles musicaux : on y décèle les influences du chant grégorien, des chorales de Bach, celle du jazz et des musiques électroniques. Les techniques d’émissions vocales, déclamation, chuchotements, “parlando”, “Sprechgesang”, chant, sont dans leur diversité mises au service du drame. La musique devient alors créatrice de situations théâtrales: en fond, les percussions font entendre le son des cloches de l’église du village, tandis qu’au premier plan s’affrontent les figures passionnées des amants de la guerre, lointaine et proche tout à la fois. Marie se soumet finalement aux volontés de Desportes et quitte Stolzius. Ce dernier, trahi, laisse éclater sa colère, et l’oeuvre se clôt sur la promesse inéluctable de la vengeance.

Les trois œuvres sont différentes : les deux premières regorgent d’une abondante poésie. Le lyrisme bucolique de l’oeuvre de Rihm est absorbé par la violence imminente de la désolation, tandis que les Zones de turbulences affronte l’absurdité d’un code trivial pour l’élever à la conscience extrême du désordre. L’oeuvre de Zimmermann affronte sur le plan directement dramatique de la fable la pauvreté de l’homme, réduit en temps de guerre à ses désirs pernicieux. Comme un cauchemar, la musique sublime l’angoisse, toujours tempérée par la tentation de l’espérance. De Paris à Berlin sont rappelées les figures fatales des hommes à la guerre, coiffés des oripeaux des soldats déchus. Mais les références inscrites dans le temps et l’espace disparaissent à la faveur d’une seule pensée claire, universelle et indépendante des lieux : l’homme abandonné, confié à ses troubles, penché vers la chute.

Réécoutez le concerts ICI

Par Madeleine Zach

Visuels: © site francemusique.fr

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