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[Live report] Première de Daniel Barenboïm à la Philharmonie de Paris

[Live report] Première de Daniel Barenboïm à la Philharmonie de Paris

22 janvier 2015 | PAR Stéphane Blemus

Cinq jours après son ouverture, la Philharmonie de Paris accueillait ce lundi 19 janvier 2015 Daniel Barenboïm, venu diriger son orchestre et projet de cœur, le West-Eastern Divan Orchestra. Une rencontre harmonieuse entre Orient méditerranéen et Orient parisien.

Nul n’a pu manquer le début du concert de Daniel Barenboïm lundi soir dernier. Pas même les retardataires. Il est 20h40. Dix minutes après l’horaire officiel du concert, le temps de faire rentrer tous les curieux mélomanes au sein du colosse d’aluminium, de métal et de béton de la Porte de Pantin. La Grande Salle de la Philharmonie de 2400 places est remplie. L’orchestre en place, avec à sa tête, sur un léger promontoire, un imposant personnage, aux cheveux blancs, regard sombre et manteau noir.

Un silence s’immisce dans la salle. Les applaudissements cessent. Puis plus aucun son. Pas un murmure. Pas une note. Chacun regarde le maestro au col Mao. Stoïque. Muet. Alerte. Son regard scrute le haut des gradins face à lui. La salle se met à en chercher la raison. Elle l’aperçoit soudain. Des gens marchent par là-haut. Deux personnes, l’une aidant l’autre à trouver sa place. Barenboïm attend. Patiemment, résolument, obstinément. L’attente d’un père de famille, de la réunion du quorum minianesque, à la manière du rituel voulant que chacun soit à table avant de déjeuner. Finalement le dernier spectateur s’assoit. Alors seulement, les bras du metteur en scène musicale se mettent à s’envoler. Et le concert commence.

Barenboïm sur la butte est de Paris

En guise de lancement du programme international impressionnant de 2015 de la Philharmonie de Paris, était convié le charismatique chef israélo-argentin Daniel Barenboïm. Il avait dit au revoir à la salle Pleyel en juillet 2014. Le revoilà de nouveau à Paris pour saluer un nouvel entrant dans la famille des grandes salles de concert classique mondiales.

Ancien chef de l’Orchestre de Paris entre 1975 et 1989, l’homme est resté dans les cœurs et les esprits de la ville. Presqu’autant pour son génie musical que pour son engagement humaniste. Depuis 1999, il est la figure tutélaire d’un orchestre créé ex nihilo, en collaboration avec l’intellectuel palestinien Edward Saïd. Un orchestre à part, le « West-Eastern Divan Orchestra », rassemblant artistes Israéliens et Palestiniens. Le nom est évocateur d’un poème de Goethe. A dessein puisque la destinée initiale de ce rassemblement de talents pour la paix était une représentation unique à la soirée de célébration du 250ème anniversaire de l’auteur allemand. Mais ce projet d’un soir est devenu œuvre d’une vie. Depuis lors, l’orchestre réunit des jeunes musiciens venus du territoire israélien et de nombreux pays arabes pour concerter à travers le monde. La stature de Barenboïm a progressivement dépassé la sphère culturelle pour s’insérer dans l’aire sociétale. Au point de prendre prochainement le costume de héros de dessin animé .

Héraut des membres du West-Eastern Divan Orchestra, il l’est en tout cas assurément. Le maestro au col Mao. Son bras accompagne les notes. Son corps s’installe, inexorablement, au milieu de ses musiciens. Par sa prestance, il apaise, réprimande de la main, accompagne le mouvement d’un crescendo obsédant comme pour le Boléro de Ravel. Satisfait de leur prestation à la fin du concert, ses bras se croisent alors, faisant de lui un membre de plus de cette euphorique communauté de spectateurs réunie lundi soir.

Le West-Eastern dans le North-Eastern Parisien

L’acoustique de la Philharmonie de Paris était particulièrement adaptée à pareil concert. L’orchestration raffinée de Barenboïm a pu pleinement s’y exprimer. Avant ce premier soir, à cette nouvelle salle, se posaient de nombreuses questions, de nombreux enjeux, de nombreux défis. D’un ton prémonitoire, en quittant la salle Pleyel en juillet dernier, le même Daniel Barenboïm évoquait la construction de la Philharmonie en ces termes : « Cela demandera plus d’effort mais donnera autant de plaisir ».

Quel effort ? Celui du public tout d’abord. Le profil des auditeurs-spectateurs de concerts classiques a été vieillissant ces dernières années et surtout localisé dans les quartiers aisés. Construire un « Centre Pompidou de la musique », selon les mots de Pierre Boulez, dans l’Est parisien était une gageure. Buts recherchés : attirer un public jeune assistant peu aux concerts de musique classique et le diversifier socialement. Toute la culture, pour tous.

Après une semaine d’ouverture, le dernier rejeton aux allures étranges de Jean Nouvel semble bénéficier d’un intérêt certain du public parisien, plus encore qu’attendu. Cinq jours après son inauguration, l’affluence totale était déjà de 45.000 personnes. Un succès qu’il s’agit d’analyser sur le temps long. Le programme 2015 joue en sa faveur, la qualité des concerts proposés étant tout simplement exceptionnelle.

L’autre effort pour la Philharmonie de Paris était de répondre aux attentes sonores, phoniques, acoustiques. Imaginé par un grand architecte, le galion blindé de la Porte de Pantin doit avant tout être une œuvre propice à la musicalité. Sur ce point, les premiers concerts rassurent. Assisté des professionnels Harold Marshall et Yasuhisa Toyota, mondialement réputés, Jean Nouvel semble avoir préparé au mieux sa Grande Salle aux grands événements. Avec ses aspects circulaires et enveloppants, ses balcons suspendus, son côté cocon protecteur, l’intérieur de l’édifice est un sanctuaire bienveillant pour l’artiste. A l’immensité de l’espace répond en effet la proximité de la scène. Au pire, le spectateur est éloigné de 32 mètres du chef d’orchestre. Contre, à titre d’exemple, 47 mètres à la salle Pleyel, une salle bien moins grande. Il y a là un appel au spectacle de proximité.

Ibérie j’écris ton nom

Et quel spectacle ce fut ! Une représentation marquée par la forte complicité entre son chef d’orchestre et ses musiciens. Un intimisme chaleureux, très enivrant, presque sulfureux. Debussy et son Prélude à l’après-midi d’un faune servirent d’interlude poétique à la soirée. Avec, entre autres, des solos déconcertants de facilité, d’aisance et de virtuosité du flutiste Guy Eshed. S’en suivit un hommage à Pierre Boulez. Déférence qui s’imposait, lui qui fêtera en mars 2015 ses 90 ans et qui a été l’un des premiers et plus fervents partisans de la Philharmonie.

Après l’entracte, la féerie ravélienne a opéré. A travers Rapsodie espagnole et Alborada del gracioso, un hispanisme plein de tension encore sous contrôle s’insinue dans la Grande Salle. L’influence ibérique de Ravel, aux origines maternelles basques, réchauffe un peu plus les ardeurs d’un public attentif. L’humeur est festive dans la salle, jusqu’aux concertistes qui pour certains dodelinent de la tête au son de la Habanera, des castagnettes et du xylophone. Une ferveur effrénée à peine adoucie par la danse lente et nostalgique de la Pavane pour une infante défunte.

L’apothéose vint dans l’interprétation du Boléro. Cette lente montée en puissance, sur fond de battements mécaniques de tambour militaire, a fait se lever la salle. L’orchestre a su parfaitement saisir les nuances du Ravel du début de 20ème siècle et ses références aux danses latines. Les murs se mirent à vrombir comme sous l’effet du vol d’un bourdon. Avant de trembler vu l’exaltation de l’ovation du public.

Pour paraphraser Paul Éluard, la conclusion de ce concert au doux parfum des rives de la Méditerranée :

« Et par le pouvoir d’un mot

Je recommence ma vie

Je suis né pour te connaître

Pour te nommer

Ibérité. »

Visuels: © Julien Mignot – Philharmonie de Paris

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